Merlinette 2

Madeleine, en jeune fille bien rangée, algéroise, catholique et un peu triste…mad-jeune-fille-petite

… dans ton journal, (où tu n’indiquais jamais la date), entre fin 1942 et février 1943, tu parles de tes rencontres avec des soldats anglais.

Thommy.
L’autre jour, allant au bureau, je vous ai croisé dans la rue et parce que j’avais peur, moi aussi, des « gens d’en face « je suis passé raidie, comme si je ne vous avais pas vu. Le lendemain j’ai pu vous expliquer. Ces crétineries là m’ont gâché toute ma jeunesse et parce qu’elles ont toujours coupé les ailes à mes joies les plus vraies, je ne pourrais jamais les approuver. Le triste, voyez vous, c’est qu’à force de les entendre, je me les suis en quelque sorte assimilées et qu’elles sont devenues comme un réflexe en moi, un réflexe idiot que j’essaie de combattre à tout moment et qui pèsera peut être sur ma vie entière et m’empêchera, je sais, de jouir pleinement de ma liberté. Je vous ai dit aussi que cela n’empêchait en rien une profonde admiration pour ma tante et son système. Comprenez moi bien, si je trouvais dans un bouquin une fille qui lui ressemble, j’admirerais sans aucun doute sa personnalité physique et sa force de caractère. Elle est comme un rocher sur lequel on s’écrase et dont on ne peut qu’admirer la puissance impassible… Seulement pour mon malheur il se trouve que c’est moi qu’il blesse et qu’à ces moments là je suis moins objective et détachée que je ne le voudrais. C’est ainsi que vous admirez profondément la stricte éducation qu’on m’a donnée… Mais le jour où pour obéir à cette éducation, je vous ignore dans la rue, vous avez du mal à comprendre et vous arrangez la chose en disant que « j’exagère « . Au fond, vous avez peut-être raison : j’ai toujours tout exagéré, mais, que voulez-vous, je n’ai pas encore (et fort heureusement cette fameuse expérience dont vous tenez le bout et qui se résume en un point : «ne rien exagérer « . Il est vrai que vous avez passé la trentaine et que moi je n’ai pas encore vingt ans…

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Fred, Edward et un policeman

Brown : «You see « , quand j’étais un jeune garçon mes pensées étaient toutes heureuses et je ne craignais pas la vie. J’avais à moi la plus jolie fille du monde et je l’aimais par dessus tout. Je me fiançais à elle et je m’en allais dans l’armée. Elle m’écrivit une lettre à laquelle je répondis puis ce fut tout… J’écrivis plusieurs autres lettres et ne reçus pas de réponse. Quand je m’en revins au pays je la trouvais mariée à un autre. Je crus d’abord que je deviendrais fou… Que je n’aurais plus de bonheur… Je ne voulais plus en avoir. puis le calme se fit en moi. « Y met another girl « aussi jolie et plus sincère. Je l’épousai. J’ai d’elle un beau bébé que vous venez de voir and « Y have been quite happy « .

Comme je lui avais dit, dans une autre conversation « je ne vois l’utilité de la vie que pour ceux qui sont capables de contribuer à la joie de leurs semblables par leur musique, leurs bouquins ou leur peinture, d’ajouter quelque chose au trésor de l’humanité « , j’ajoutai : «Je vois maintenant un autre cas : quand on est soi même incapable de donner une joie à ses semblables on peut toujours espérer que l’enfant qu’on leur laissera sera capable de le faire. « That’s quitre à comfortable thought for me « . Alors il a souri de son sourire tranquille. « Chacun est capable « a-t-il dit « de donner de la joie aux autres « Un jour un homme viendra. Il ne sera pas beau, ses vêtements peut-être ne seront pas d’une coupe impeccable, mais il aura quelque chose en lui qui vous prendra tout entière… By adventure you’il fall in love… Vous ferez le bonheur de cet homme. Et chaque jour, à chaque heure, vous serez sa joie… Vous devez cesser de vous tourmenter. Vous devez tout attendre de la vie. Vous aurez tant d’années pour la souffrance après !
edward-petit Edward

Wilsher. Je l’appelais « my sergeant « avec l’habituelle faculté de m’approprier ce que j’aime… Here is the story of my friend : What shall y say ? Je voudrais tout dire à la fois. Il est vieux, vieux comme un grand ‘père, malgré sa taille immense et ses cheveux blond-roux. Ses yeux sont bleus et très malins sous d’épais sourcils en bataille. Il a dans le coin de la bouche un sourire adorable et qu’il croit facile à cacher. Il a très mauvais caractère et se fâche tout rouge avec ses soldats qui ne l’aiment guère et le craignent très fort. Il est le type parfait du « right man in the right place « . Il a son home et sa famille qui l’attendent en Angleterre, une femme qu’il aime mieux qu’au premier jour (d’un amour qui se renouvelle et se découvre encore après vingt ans) et deux gosses : une fille de treize ans qui me passe de toute la tête, un garçon de dix-sept dont il parfaitement fier…Il ne comprend rien aux idées tordues de ses hommes et se refuse absolument à rien admettre, même avec les « transitions « que je lui suggère en vain… mais non, je ne veux rien lui faire admettre. Il est si entier, si « parfait « comme cela ! Il me croit très intelligente évidemment, parce que je lui dis des tas de choses auxquelles il n’a jamais pensé. Comme il n’est plus tout à fait jeune et qu’il ne risque pas d’être amoureux de moi, que, s’il est déçu quelque jour, il aura pour le consoler des milliers de choses stables, c’est la première fois que j’oublie de tout gâcher, que je laisse aller, que je trouve cela parfaitement doux et agréable ! Peut être (« le repentir ô la dernière auberge «) me fera t’il aimer les idées droites et devenir très simple. C’est tout à fait drôle à imaginer car il faudrait se « rétrécir « en quelque sorte après avoir été si largement ouverte, après avoir si bien perdu toute limite qu’on n’avait plus rien où se raccrocher… Mais je l’entends me dire avec son merveilleux sourire : «Maud, you think too much. You’d better sleep « et je vais m’endormir sur sa devise favorite : «You die if you worry. You die if you don’t. So ! Why worry ? « 
fred-petit Fred

Ca y est. Tantoune a mis le nez dans mes affaires et tout est fichu maintenant. Une fois de plus elle est venu gâcher ma joie. Elle m’a simplement averti qu’il fallait faire très attention, même au moins dangereux de mes amis. Mon sergent, tout vieux qu’il était, était avant tout un homme et le meilleur d’entre eux… et puis tout le monde sait (depuis le « démon de midi «) que la cinquantaine est un âge redoutable… et puis il est loin de sa femme et puis… on ne risque rien à se méfier… Ridicule ! Si merveilleusement ridicule ! Une seule satisfaction pourtant, dans tout cela. comme je tachais de le dire à mon vieux sergent qui faisait le stoïque et que je voulais consoler : «jusqu’ici c’était par ma faute que je perdais tous mes amis… cette fois c’est par la faute de ma tante et j’y trouve un certain plaisir… «D’ailleurs je ne perds rien de mon sergent. Je viens de recevoir la première lettre de sa fille. Sa femme bientôt va m’écrire et j’irai très probablement les voir un jour après la guerre. Voilà : tous mes amis s’en sont allés avec leur monde où j’occupais si peu de place et m’ont laissé dans le mien qu’ils occupaient tout entier.

À la deuxième session du bac, le 5 avril 1943, tu n’y étais plus. On te l’a accordé avec une mention manuscrite : admissible déclarée reçue. Tu ne pouvais pas y être, tu t’étais engagée comme volontaire dans la Première Armée Française, en formation. Tu as été incorporée le 23 février 1943. Donc tu as été élève au cours Fénelon l’année 40/41 pour une seconde moderne, l’année 41/42 pour la seconde, puis l’année 45/46 pour la philo/lettres au lycée Gautier. Entre les deux il y a la guerre et ton engagement.



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Pendant ta formation tu reçois une lettre dont il ne reste que l’enveloppe:
Dans le livre du général Merlin, paru après la guerre, il y a une photo de toi, imprimée, que par coquetterie, tu as recouvert d’une autre photographie:

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Tu débarques donc à Naples avec le Corps Expéditionnaire Français en Italie, commandé par le général Juin.

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De Rome tu n’as gardé qu’un petit plan dans une pochette:renseignements-rome-petit plan-rome-petit

Tarente est une ville italienne et un port dans les Pouilles.
C’est là que les forces se sont réunies pour le débarquement de Provence en Août 1944. Dans tes affaires j’ai retrouvé 3 cartes postales
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En France

Dans le devoir de maîtrise d’Histoire d’Hélène Martin Université de Rennes II
« Les volontaires françaises pendant la seconde guerre mondiale » on peut lire, page 85 et suivantes:

Madame Duvernoy se souvient de la réaction de son entourage à la vue des femmes en uniformes : La question que se posaient les hommes, les civils autour de nous, dans les familles: mais pourtant bon sang , y’avait pas assez d’Anglais pour venir faire la guerre? Pourquoi on a pris des femmes? »
Madame Testard et Madame Duvernoy se rappelent les regard réprobateurs qu’elles rencontraient: « Quand on était croisées, quand on allait quelque part et qu’on rencontrait des gens… alors là c’était l’horreur… on était des… paillassons d’officiers »…/… Madame Testard: « Je vous ait dit que nous n’avons pas été accueillies comme nous l’aurions aimé… on ne peut pas dire que nous attendions qu’on nous monte en épingle, mais un petit bravo… rien du tout… et alors j’explique parce que c’était l’Alsace… on nous a donné un appartement et les gens n’étaient pas contents du tout! Ils étaient hostiles à cette poignée de femmes qui travaillaient alors ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour nous être désagréables. » …/… Le général Merlin laisse supposer cet état d’esprit quand il écrit  » Il s’est produit à la Première Armée un indiscutable fléchissement du moral de nos filles. C’est que les garcons étaient reçus en France en vainqueurs… »

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À Besançon, tu es sur une photo, à droite, assise au bord du Doubs, la tête dans les étoiles…  besancon-petit besancon-mad-petit besancon3-petit

Je n’ai pas trouvé grand-chose sur les merlinettes. Pas un mot dans les mémoires de « de Lattre « , rien trouvé par ailleurs, sauf dans un livre de souvenir de André Chamson, deux pages dans le livre : «La reconquête 1944/1945 « , pages 117/118:

« Le lendemain de notre arrivée à Altkirch, je me mis en tête que j’avais oublié à Courtelevant, dans la maison de l’institutrice où nous avions si bien pissé avec Jacquot, une paire de jumelles que m’avait prêtée jean Schlumberger, dans l’espoir de diminuer pour moi les dangers de la guerre. Je m’assurai que la route était à peu près dégagée claire, comme disaient les gars de la régulatrice routière, qui avaient été à l’école anglo-saxonne – et je filai avec Boyette vers le théâtre de nos précédents exploits.
Il pleuvait, comme il neigeait dans le poème de Hugo. Il a du reste plu sans arrêt pendant toute cette période, et l’air de novembre était aigre, quand il n’était pas glacial. Il me semblait que notre dernière résidence devait être déserte. J’arrive, je monte quatre à quatre l’escalier, je pousse la porte de la chambre où avait dormi Malraux, et je tombe sur un standard téléphonique de régiment, tenu par de petites Algéroises, femmes-soldats de l’armée d’Afrique. C’était une vraie récompense, quand on donnait un coup de téléphone, que de tomber sur leur gazouillis féminin : «Allô Bayard ? Allô du Guesclin… ça va, là haut ? Bonne chance, mon petit… « A ce coup, il n’était plus seulement question de les entendre, mais de les voir. Elles devaient bien être une demi douzaine, toutes jolies dans leurs uniformes, un petit paradis d’Allah, même si ce paradis n’était peuplé que de chrétiennes. Pour ma part, je devais être dans l’état qui avait épouvanté la demoiselle de Seppois, vert de teint, mal rasé, engoncé dans une canadienne sans insigne de grade, et coiffé du casque léger américain. Avec cela, j’étais trempé et gelé. J’eus droit à un accueil triomphal : «Ah, quelle gueule, quelle gueule, quelle gueule, ah quelle gueule qu’il a ! Mais tu es gelé, mon petit… Non, mais, regardez le ! Viens ici, mon garçon, on va te donner du café bien chaud, avec un petit coup de gnole… « On m’aide à enlever ma canadienne toute raidie, et j’apparais, avec mon blouson à quatre galons d’or, mes gadgets de poitrine et, sous la patte d’épaule, l’insigne aux deux écussons de Metz et de Strasbourg, marque glorieuse de la brigade. Il se fit tout à coup le plus profond silence, comme a dit Alfred de Musset dans je ne sais plus lequel de ses poèmes et peut être dans deux. Du même coup, les six petites Algéroises claquèrent des talons et redressèrent leurs bustes qui n’avaient pas tellement besoin d’être redressés. « Excusez nous, mon commandant », dit l’une d’elles d’une voix mélodieuse et pleine de respect, « on vous avait pris pour un homme ! »

colmar-petit Colmar.

Dans tes affaires il y avait aussi plusieurs couvertures dessinées, d’ordre des transmissions. Celui-ci, le N°22, montre le franchissement du Rhin.

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Rivière.

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Rivière, le seul homme dont tu m’ais un peu parlé. Il est mort dans un accident de moto pendant l’hiver 1944/1945, sur le front d’Alsace. Nous étions allés tous les 2 sur sa tombe tout au fond d’un grand cimetière à Colmar, un cimetière militaire.
C’est dans une lettre que tu adresses à ton frère mais que tu ne lui as jamais envoyée, c’est toi qui l’écris au crayon dans la marge, que tu parles de Rivière et de sa mort. Il n’en reste que 2 feuilles non datées mais de 1945. L’en tête est de Karlsruhe.
Pourtant ne crois pas que je vive par principe une vie régulière et sage. 1°Je ne fais plus rien par principe. 2°Ta petite sœur est la moins sage de toutes les petites sœurs du monde. Je ne crois plus a rien, surtout pas à l’Amour, mais je sais que je peux être parfaitement heureuse avec appuyé contre mon épaule un petit garçon que je berce; un petit garçon qui se croyait triste et que je savais seulement fatigué; qui avait besoin ce soir là d’un peu de chaleur et de tendresse et qui, pour m’avoir dit sa peine ou pour avoir posé sa tête au creux de mon épaule est parti plus fort vers un lendemain hasardeux.
En général ils ont tous les défauts mais ils sont tous intelligents. Alors nous ne parlons jamais d’Amour. Ils me comptent au nombre de leurs meilleurs amis, savent qu’ils peuvent compter sur moi, que je serais toujours là quand ils auront besoin de raconter leur dernier coup dur ou l’exploit dont ils ont rêvé, quand ils auront soif de silence, de calme… J’offre ce que je veux voir accepter, sans plus. Mon amitié; la douceur puis un peu de l’immense tendresse en moi qui rêvait de se donner toute et qu’en dépit de tout effort, je n’ai jamais pu « murer « tout à fait. D’autres appelleront « flirt « cette amitié quelque peu tendre. Que m’importe! je ne l’ai jamais regrettée.
A chacun d’eux, pendant ces quelques heures de route ensemble, j’ai fait découvrir une joie toute neuve à laquelle il ne croyait plus. Qu’importe si les routes un jour divergent. Je leur ai souhaité « Bonne Chance ! «et je m’en suis allée, heureuse d’entendre encore quelques temps, de plus en plus loin sur la route, le refrain que j’avais fait naître… Pourtant, petit frère, j’ai peur maintenant, de les laisser partir!
C’est pour aller vers toi (te souviens tu ?) que j’avais quitté le premier. Je l’ai retrouvé dans un hôpital où, après dix longs jours de lutte entre la vie et la mort, il est doucement revenu à lui, mais le choc, dans sa tête, avait été si rude, qu’il avait oublié la chanson brusquement arrêtée sur ses lèvres… Alors, parce que j’étais triste, je chantais plus fort, et même un peux faux sur la route, et je décidais de cueillir, au passage, toutes les fleurs du chemin. Je ne savais pas encore que je ne pouvais respirer une fleur sans l’aimer…
Le second, petit frère, chantait si joyeusement sur la route que tous ceux qui le rencontraient sentaient une immense envie de le suivre et de connaître sa chanson. Il ne portait aucun bagage. Au long du chemin qu’il aimait, pour mieux sentir la terre et le soleil et le grand vent, il les avait abandonnés les uns après les autres. Ceux qui le regardaient ne savaient pas et, quand ils comprenaient, ne pouvaient se résoudre à rejeter loin d’eux leur énorme ballot faits de scrupules, d’habitudes, de préjugés et que, de père en fils, ils traînaient depuis si longtemps… et, tristes de le voir continuer sa course, de le voir emporter sa joie vers d’autres qui la méritaient, qui jetteraient leurs bagages et le suivraient, ils s’arrêtaient sur le bord de la route, ridicules, empêtrés dans leurs sacs informes bourrés de bibelots inutiles.
Parce qu’il m’avait vu chanter sur la route, il avait pris ma main dans la sienne et m’avait appris sa chanson, sa chanson qui n’était pas très différente de la mienne. Mais il me restait un gros sac de montagne, quelques objets que je croyais indispensables et que j’avais choisis toute seule au fur et à mesure de mes besoins. Il voulut prendre chaque objet pour me montrer combien il était inutile et pesant. Et moi, je savais bien, si je continuais la course, que j’abandonnerai mon sac de montagne qui se faisait déjà plus lourd sur mes épaules. Alors, parce que j’étais fière, je dis à mon ami que je connaissais sa chanson, que j’allais maintenant en apprendre une autre. Et lui sourit, disant qu’il comprenait, mais je savais qu’il était triste… et je m’en suis allée.
Puis j’appris bien vite une autre chanson, une chanson toute naïve et calme d’un petit garçon dont le sac était bien plus lourd que le mien.
Mais j’entendais encore au loin le refrain qui montait joyeux, qu’un vent très doux me ramenait de temps à autres. Puis, brusquement je ne l’entendais plus. Sur le bord de la route on avait trouvé mon petit garçon avec un grand trou dans la tête. Il avait voulu dépasser le vent, et le grand vent qui savait bien qu’elle n’était pas faite pour les hommes avait emporté l’âme de mon petit garçon vers d’autres courses folles, d’autres routes immenses et larges, où nul ne portait de bagages. Et la terre qu’il aimait, la terre qui, pour lui se couvrait de neige ou de fleurs avait ouvert sa maison toute grande, sa maison de silence et de Paix que les hommes n’osaient approcher.

cimetiere-de-colmar-petit Sur la tombe de Rivière, au cimetière de Colmar.

C’est grâce aux lettres de Louis B. que je sais que tu parles de Rivière… Car il y a aussi tout ce paquet de lettres de Louis B. Il est du Doubs. Il doit être officier ou sous officier, je n’en sais rien, cela n’a d’importance. Il t’écrit des dizaines et des dizaines de lettres toutes plus belles les unes que les autres. Il y a des poèmes, des sonnets, qui parlent de toi, de son amour, de celui que tu lui refuses, de Nietsche et de Dyonisos, des forêts de pins d’Allemagne. C’est très beau. Et il y ce poème pour Rivière.

Rivière, ô toi qui projetais sur l’univers
ta grande âme insensible à ses mornes absences,
toi qui t’abandonnais avec tant d’assurance
aux promesses d’un jour, les deux yeux grands ouverts,

tu ne peux plus donner la joie à pleins rayons
et tu ne connais plus la ferveur infinie
de mordre à belles dents la pulpe de la vie
et de rire, Rivière, à ceux qui t’aimeront.

A-t-elle travaillé, la terre refermée,
en recueillant ta chair dans sa chair de toujours,
et ton âme vibrante en sa houle calmée ?

Mais nous restons pour toi dans ce qui fut ta gloire,
le monde avec tes yeux découvert chaque jour

ta richesse, ton nom, et ta courte mémoire.

Louis B. mai 1945.

Une gaudriole datée du 1er janvier 1945
Jacques Camille Joseph Charrière, serviteur de Dieu, quoique indigne, prêtre du Diocese de Besancon, présentement délégatus in patribus infidélium et aumonier des Unités de Transmissions de l’Armée. À Monseigneur PINONDEL, Vicaire général, Chanoine titulaire de l’insigne Chapitre de la Basilique Métropolitaine, Officiel, Grand Juge du Tribunal Syndical et lnstructeur des Causes concernant les personnes sacrées, Vous plaise, monseigneur, prendre connaissance des faits ci-dessous exposés, et certifiés véridiques, nonob-tant plusieurs imprécision et doutes du fait, par suite de l’obscurité, de la rapidité et de la chaleur de l’action ;
Le 1er janvier 1945, environ vers 6 heures un quart du matin, un group- d’hommes entremélé d’un ou plusieurs personnes du sexe contraire a fait irruption avec violence et tumulte dans mon particulier logis, sans égard pour le lien tendu en arrière de la porte pour marquer la limite de l’immunité écclésiastique;
Ces hommes dépravé et ces fille immodestes , entourent ma couche à grand bruit, m’ont invité avec prières d’abord , et menaces ensuite à me couvriv de mon haut de chausses et à les suivre aux étages inférieurs dans l’exécrable desein de participer à une orgie comportant notamment l’absorption d’une soupe de fromage et d’une boisson alcolisée , qu’ils m’ont dit se nommer «Fine» ou encore « Cognac », boisson qui , à ce que je crois, n’en usant pas moi même , ennivre rapidement ceux qui en usent immodérement.
Avec toute la mansuétude, la douceur et la patience propre à mon saint état , je m’efforçaie , par de justes représentations de les inciter à rcnoncer à ces projets exécrables, à vider les lieux et à me laisser poursuivre, dans le silence, mes oraisons, suffrages, et autres pieux exercices.
C’est alors que ces frénétiques hors de sens se jetèrent sur ma personne et y exercèrent plusieurs violences atroces, sevices et brutalités infames, bouleversant ma couche après m’en avoir extrait et me trainant de-ci , de-là , tout au travers de mes appartements, afin de me contraindre par la force à partager leur débauche.
Le tout accompagné de vociférations, clameurs et imprécations, le tout constitua vacarme horrible, fort propre à scandaliser les gens de bien du voisinage et diffamer un eccléasiastique modeste, rangé et de mœurs pures, vacarme au milieu duquel j’ai distinctement perçu les mots: «feignant, soulaud, propre à rien de la gueule, impuissant du gosier, saloperie» et aussi «à poil le curé». …/…
1
Exaspéré, à bout de nerfs / l’aumonier qui d’venait dingot
en a plaqué son ministère / tous ses journaux et sa radio
Il recherchait une combine / pour gagner la 1ère Armée
quand la Providence divine / lui envoie l’Sous Lieutenant Piolet
2
Ce piolet, qu’est un maitre ivrogne / lui dit on va bien rigoler
L’emmena dans un cabaret borgne / où l’aumonier s’est pochardé
Fallut deux tasses de camomille / pour lui r’donner un peu d’maintien
et l’aumonier, les yeux en vrille / s’tenait les ch’veux en passant l’Rhin
3
Il arrive au lac de Constance / et s’dit l’beau pays que voilà
Mais s’aperçoit qu’en son absence / le diable avait fait du dégat
Le colonel d’un air volage / tenait des propos epicés
Madame Brygoo, à son étage / recevait des p’tits patissiers
4
Hubert , sur les plages faisait prime / Percevaut ne dessoulait pas
La puce prenait des leçons d’escrime / Samson cherchait une Dalida
Le chef regardait en coulisses / du coté d’la Toubiba
Tout en soufflant avec délice / dans les trous… d’son harmonica
5
Un soir , surtout, ce fut tragique / l’ecclesiastique infortuné
dut contempler une scène lubrique / qui suffisait à le damner
Il vit la Puce, les mains aux côtes / qui tortillait fort du croupion
et le Pogam la jambe haute / qui phosphorait du capuchon
6
Dans ce débordement de vice / l’aumonier qui n’en pouvait plus
ce dit «cherchons une oasis / d’innocence et de belle vertu
Depuis ce temps, quand on l’arrête / il vous bouscule, pressant le pas
Il vous dit en branlant la tête / je n’ai pas l’temps, j’vais chez Olga.

Oyez l’histoire lamentable / d’un pauvre saint homme de curé
qui pris d’un zèle déplorable / s’est engagé comme aumonier
C’est fort bien, dit Monseigneur
/ convertissez les pêcheurs
Prenez soin d’vous coucher tôt
/ et buvez d’leau!
Le Père Jarraux l’examine / et voyant sa bonne mine

Il l’affecte aussitôt
/ illico, subito
Sans reflexion /
aux Transmissions.
Les Transmissions sont une affaire
/ dangereuse pour les gens de bien
On y trouve des coquins notoires
/ et toutes les jeunes filles à Merlin
oh, oh, oh, s’dit l’abbée
/ dans quel truc me suis-je fourré
Chez ces cocos.

J’crois bien qu’c’est ces hommes
/ qu’on nomme infidélium
Si j’e n’ai pas l’œil pointu
/ ma vertu est foutue
Je vais tomber
/ dans le péché.
Les curés aiment le pinard / c’est une chose que chacun sait bien
L’abbé laché dans la bagarre
/ commence à n’se priver de rien
Oh , oh , oh , lui dit Brygoo
/ vous aimez la Veuve Cliquot
Ah , ah ,ah , v’la du Pommart
/ murmur’ Pamard
Notre Aumonier picole
/ et se livre à l’alcool
Son r’gard devient loitain
/ son latin incertain
Sa liturgie
/ une fantaisie
Au lieu d’entonner «Dominus»
/ il lev’les mains avec onction
et s’met à gueuler «Rouulus»
/ le curé en pet’ d’émotion
Coin , coin , coin fait l’harmonium
/ le choeur repond «Vobiscum»
Et conspirutu tuo / dit un ballot
L’aumonier perd la tête / se trompe de birette
et se verse un grand coup d’eau
/ et Garraud sur l’plateau
remporte le vin
/ d’un air malin.
Un jour qu’ils étaient tous à table
/ une V 2 bien ajustée
tombe avec un bruit formidable
/ voila tout le monde décédé
sans avoir pu murmurer
/ seulement un miserere
Ils arrivent tous en enfer / d’un air pas fier

Satan dit «tas d’ivrognes
/ vous noircissez vos trognes
c’est fini d’rigoler
/ vos gosiers vont sécher
mes gars cornus
/ vous piqueront l’cul»
Mais notre abbé plein de mérite
/ était un gars de précaution
Il tire une fiole d’eau bénite
/ en fout plein la gueule du démon
Oh, oh, oh, crie Lucifer
/ ce ne sont pas des choses à faire
J’ai toute la peau qui me cuit / fous l’camp d’ici

Alors aux militaires
/ cuisant dans la chaudière
L’abbé dit «C’est bien fait
/Continuez d’rissolez
Moi j’vais remettre ça /
chez Attila.


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En Allemagne

À Lindau, sur le lac de Constance, une photo de groupe.
Tu es assise au premier rang, à gauche:

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J’ai retrouvé 2 feuillets d’une chanson, écrite en sabir, certainement de toi. Elle parle de la démobilisation. Il y a une mention manuscrite, de ta main: Sept 45.
Comme c’est compliqué à le lire, je la traduit et ne laisse en sabir que le refrain:

Refrain:
Y j’iti bian nori, / Cochi, blanchi,
jy voir la Franc’ / y l’Italie,
Ji mem visiti la Bouchie / ya broufiti
Matnan, tant pis !

J’étais bien nourri, couché, blanchi. J’ai vu la France et l’Italie, et même le pays des bôches. J’ai bien profité, mais maintenant c’est fini!

Aujourd’hui je vais vous quitter, vous et l’Armée, pour être démobilisé.
Je retourne à ma maison et je retrouve là-bas, ma belle femme,
les petits cireurs de la Casbah, et autant de soleil que tu voudras.

Vous, vous restez ici, dans ce pays pourri, où il y a des bôches et des coups de fusil, du crottin et que la plaine. Tant pis si vous le préférez.Pour moi, je trouve qu’après la guerre, c’est mieux de retourner à la maison, avec sa femme et ses enfants.

Dans dix ou quinze ans, je viendrais voir le commandant. Je ne trouverais que des araignées qui se seront bien installées, sur la tête des trois généraux, qui vivront, tousseront et cracheront, avec plein de champignons, qui auront poussé sur les pantalons.

Moi pendant ce temps-là, j’aurais retrouvé ma femme. La France nouvelle je vais la construire, bien mieux que vous, ici, et tout de suite je vais lui faire deux douzaines de petits français, et ouvrir une épicerie à côté.

Pour dire la vérité, bien mieux que ce que je pourrais vous chanter, même si je fais l’idiot, je pleure, comme vous, car même quand je rouspète, j’aime l’Armée, la France, la guerre, les défilés. J’y suis resté 3 ans, jamais, je vous le jure, je ne pourrais l’oublier

J’étais bien nourri, couché, blanchi. J’ai vu la France et l’Italie, et même le pays des bôches. J’ai bien profité, mais maintenant c’est fini!

Et c’est ta démobilisation, puis ton retour à Alger.

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J’ai confié tous tes documents au musée des transmissions « Espace Ferrié ».
Avenue de la Boulais. Bp 61223 – 35512 Cesson Sévigné Cedex.

http://www.espaceferrie.fr/

C’est le seul endroit, à ma connaissance, où l’on peut trouver tous les documents concernant l’histoire des Merlinettes.
Merci au lieutenant colonel Thévenin et à Hélène Martin.
Un site internet: http://www.milifemmes.org/

Dans le prochain article je remonterai à ton enfance algérienne, avec ton journal.

Caillou. 2007 

3 réflexions au sujet de « Merlinette 2 »

  1. Tous ces documents déclenchent des réactions mitigées et contradictoires, les mêmes que lorsque j’ai vu le film « land and freedom » de Ken Loach, sur la guerre d’espagne; où les femmes avaient leur place dansles combats. l’admiration pour ces femmes, leur courage; et d’un autre coté: pourquoi vouloir être aussi violentes que les hommes et imiter leurs défauts qui les poussent à résoudre les conflits par la force?
    Je sais, ce n’est pas si simple que ça…
    J’ignorais tout ça, et rien que le fait de l’apprendre est positif, merci.
    à bientôt;
    claire

  2. Ecrit du général jean de Lattre de Tassigny sur les Merlinettes :

    « Les volontaires féminines de la Première Armée, quelle que fut leur tâche, obscure ou exaltante, ont fait preuve d’un dévouement souriant, d’un zèle sans défaillance, certaines même d’un héroïsme magnifique. Elles peuvent être fières de la part qu’elles ont prise à notre victoire. Que demain sous l’uniforme encore, ou de retour dans leurs foyers, elles restent intimement fidèles à l’esprit de l’Armée « Rhin et Danube ». Ainsi continueront-elles à bien servir la France ».
    Jean de Lattre de Tassigny

    Lors du défilé d’adieu de la 1ère Armée française à son « chef », à Kehl à l’été 1945,
    quatre Merlinettes ouvraient en tête le défilé des unités des transmissions, une volonté du général de Lattre, dont le musée des transmissions de Rennes possède la photo de ce défilé.

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