Une correspondance de guerre … 1957-1960

Alger 1957-1960

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Alger – Mosquée Djamaâ Djdid – Carte postale CAP

En 1954, ma mère, Madeleine vit à Paris, dans le XIe Le couple se sépare et nous partons vivre en Suisse, à Bâle, à Lucerne, puis de nouveau à Bâle. En 1960 elle retourne en France et achète un appartement à Sarcelles, dans le nord de la banlieue parisienne.
Pendant toutes ces années elle reçoit des lettres de sa famille algérienne.
Principalement de sa grand-mère, de quatre-vingts ans, qui signe souvent Mamichka, qui vivait en plein cœur d’Alger, place du Gouvernement, juste en dessous de la Casbah. Mais aussi de son frère Pierre, pilote dans le port de Mostaganem, d’une « tantoune », l’amie de sa tante paternelle, d’une amie d’enfance, Francine, professeur de philosophie du Cap-Matifou. D’autres parents, plus éloignés, ou d’amis, écrivent également. D’autres lettres d’Algérie arrivent aussi pendant l’année 1962, mais elles sont adressées à la grand-mère, venue vivre avec nous à Sarcelles.
Madeleine, vivant à Paris depuis 1947, a vécu douloureusement toute cette période. Non pas pour l’Algérie « française » dont elle pensait qu’elle n’avait pas d’avenir, mais pour l’Algérie tout court et les drames qui touchaient, là-bas, sa famille et ses proches.
De toute cette correspondance privée, je ne donne que des extraits concernant les « événements » en Algérie. Mais je donne à lire ces extraits parce qu’ils parlent d’un « état d’esprit » qui évolue…
De même qu’il n’y a pas un seul « peuple pied-noir » rendu caricatural par les simplifications historiques, mais de multiples individus de différentes classes, pays et origines, il n’y a pas non plus une pensée figée mais un inconscient collectif qui va évoluer considérablement entre 1954 et 1962.

Les dates pour comprendre la période

1957

  • 7 janvier : début de la bataille d’Alger.
  • 21 mai : chute du gouvernement de Guy Mollet.
  • 29 mai : un commando FLN massacre tous les hommes du village de Melouza qui appartenaient au MNA.
  • 12 septembre : démission de Paul Teitgen, protestant contre les tortures.
  • 24 septembre : arrestation de Saadi.
  • 2 octobre : mise en place de la ligne Morice.

1958

  • 8 février : bombardement du village tunisien de Sakiet.
  • 30 avril : Amirouche, intoxiqué par les services de Godard, fait exécuter plus de 200 fellaghas.
  • 13 mai, à Alger : l’appel à De Gaulle.
  • 1er juin : investiture de De Gaulle.
  • 4-7 juin : le Je vous ai compris.
  • 19 septembre : création, au Caire, du GPRA (gouvernement provisoire de la république algérienne).
  • 28 septembre : la nouvelle constitution est approuvée par 95 % des suffrages exprimés.
  • 23-25 novembre : De Gaulle propose la paix des braves.

1959

  • 27-30 août : De Gaulle visite les djebels et les postes militaires.
  • 16 septembre : De Gaulle proclame le droit des Algériens à l’autodétermination.

1960

  • 24 au 31 janvier 1960, à Alger : semaine des barricades.
  • 3-5 mars 1960, en Algérie : De Gaulle entreprend la tournée des popotes.
  • 25-29 juin, à Melun : échec des pourparlers GPRA/Gouvernement.
  • 5 septembre-1 Octobre, Paris : le procès du réseau Jeanson.
  • 5 septembre : conférence de presse de de Gaulle : l’Algérie algérienne.
  • 6 septembre : Le manifeste des 121.
  • 3 novembre : ouverture du procès des barricades.
  • 16 novembre : De Gaulle propose le référendum d’autodétermination.
  • 9-13 décembre : le voyage de Gaulle en Algérie provoque de violentes manifestations (120 morts).
  • 19 décembre : Les Nations Unis reconnaissent le droit à l’indépendance du peuple algérien.

Cap-Matifou, le 11 janvier (1957, par déduction)
Ma bien chère petite Mady. L’Algérie n’est pas, pour le moment, une région touristique bien attirante, je sais. Peut-être que ça s’arrangera d’ici cet été?[…] Phil a toujours autant de travail. Jeudi il est allé à Orleansville et Tenis (650 kms dans la journée, sur des routes peu sûres) mais en fin de compte on ne sait pas si on risque plus sur les routes réputées «peu sûres» qu’en pleine ville. Francine

Le 5 mai 1957
La vie que nous menons à Alger est tellement déprimante. Je vois bien à ta lettre que tu es trop loin pour imaginer notre situation en Algérie. Tous ces barbelés dans laquelle est enfermée la Kasbah, dont je fais partie, sont exaspérants et tellement sales. Cette rue Sainte, qui n’a plus de sortie place de Gouvernement est gluante de saletés. Je suis tombée trois fois déjà, on ne sait pas où mettre les pieds pour ne pas glisser. Il n’y a que la rue de la Cathédrale pour canaliser tous les habitants de la Kasbah. Berthie qui est très gentille pour moi n’osera bientôt plus venir me voir. Elle a été prise l’autre soir, en partant, dans une fuite d’Arabes poursuivis par la police. On venait d’assassiner un sergent parachutiste au coin de la mosquée, place du Gouvernement. Elle a eu peur d’une balle perdue, naturellement. Nous étions tous trois, Suzanne, Guy et moi à attendre avec anxiété, à la fenêtre, qu’elle débouche de la rue du Divan sur la place. Enfin ! Elle a pu prendre le tramway. Malgré le courage des habitants, la ville est bien triste. Ce n’est plus Alger que tu as connue. Chacun reste chez soi, ne sort que pour son travail. Je n’ai pas revu Marie depuis la mort de Tonton. Elle n’ose pas descendre et moi je n’ose pas monter chez elle. Il y a plutôt du danger à s’éloigner de la ville….

Matifou le 15 juillet 1957

[…] Phil, toujours au boulot, s’est acheté un mignon petit canot à moteur à bord duquel il passe pratiquement tous ses week-ends. Hier cependant (14 juillet) on lui a volé sa matinée et il a du défiler avec la garde territoriale, musique en tête dans cap Matifou pavoisé. Il était furax.

Matifou le 17 juillet 1957

[…] Tu sais j’essaie de rigoler, comme ça, mais si tu savais comme c’est dur de vivre ici en se moment ! Ca ressemble à une interminable Passion, jour après jour recommencée : des christs qui ont l’air de monstres, des faux-christ qu’on prendrait pour des jésus, des judas, des Pilate et de la flicaille en veux-tu, en voilà. (Ce n’est pas des vrais flics que je parle mais de tous les autres, hommes, jeunes, enfants et les jeunes sont de loin les plus féroces !) – Que faire là-dedans. Moi je me sentirai volontiers la vocation d’un Simon (de Cyrène) mais rien n’est plus dangereux. Alors on la boucle, on se fait tout petit, on a mauvaise conscience et tout ça nous rend suspect – sans qu’on puisse en retirer aucun bénéfice moral, je veux dire aucun apaisement. Et puis, quand je me suis bien torturée avec tout ça, je me dis que c’est encore une journée de « bonne conscience “, une espèce de dilettantisme moral, en quelque sorte une forme d’hypocrisie plus subtile, une façon d’apaiser sa conscience à moindre frais et sans risques réels. Et pas moyen d’en sortir ! L’Action ? Je me suis persuadée – et peut-être est-ce là un piège de ma lâcheté naturelle – que dans une période si troublée toute action risque d’engendrer un mal pire que celui qu’elle prétend guérir… Alors…on tourne en rond ! On jeûne, on se perd dans d’infinies tâches matérielles et intellectuelles qu’on se donne. (J’étudie de très près les 640 copies du concours d’entrée pour en tirer une étude psychologique de l’adolescent. C’est un travail de romain, et qui n’aboutira peut-être pas, de toute façon ça ne servira jamais, mais ça m’occupe !) Voilà, je ne t’en aurais jamais autant dit et peut-être vas tu me trouver bien ingénue. Tu vas sourire, hausser les épaules…
Francine

Alger le 7 septembre 1957.
Ma chérie. Si j’avais 10 ans de moins, c’est-à-dire 72 ans, je serais déjà allée te rejoindre. Je trouve que ma santé décline en ce moment. Ici tout augmente horriblement. Je ne sais comment le Gouvernement va arranger les prix de chaque chose. Heureusement que j’ai de quoi m’habiller pour le reste de mes jours et que je sors peu de mes barbelés. Dire que je suis à 50 cm de la rue Bab-El-Azoun et qu’il faut que je fasse un grand tour pour y aller. La grand mère qui vous aime.

Mostaganem 19 septembre 1957.
Chère petite sœur […] A mon avis la grand-mère ne pourra jamais te rejoindre, pas plus d’ailleurs que de venir à Mostaganem, comme je lui ai plusieurs fois proposé. L’âge est là et les seuls voyages qu’elle se permet de faire et encore presque à contre-cœur c’est Kouba-place du Gouvernement. Elle a été très fatiguée ces temps-ci et je m’attends d’un moment à l’autre à ce que J.P. me téléphone pour m’annoncer le pire. Pierre.

Mosta, le 15 octobre 1957.
Chère frangine. […] La grand-mère va beaucoup mieux et projette même un petit voyage à Mostaganem, mais je n’y crois pas, car au dernier moment elle trouvera qu’elle est trop âgée. Relance la si tu veux pour moi je n’y compte pas. Moi aussi j’aimerais bien la savoir avec toi ou ici, mais quitter son appartement, ses meubles et objets qui lui sont chers, les tombes de maman et de Paul sont, je crois, bien au-dessus de ses forces. Pierre.

Alger le 31 décembre 1957.
Ma petite chérie, mon petit Marc.

J’ai reçu ta lettre qui me rassure sur ton sort. Ne me fais pas de reproches sur mon silence. Je t’ai commencé 30 lettres que je n’ai pas continuées car je ne sais que te dire tellement je ne sais pas sur quel pied danser avec cette horrible situation qui nous est faite. Cette hausse des prix, lorsque l’on ne gagne plus rien et qu’on a pas la moindre pension […] devient une vrai catastrophe. Alors t’écrire des lettres pleines d’idées noires et de désespoir, à quoi bon! La
guerre continue. Il y a eu une petite accalmie pendant les pourparlers à l’ONU. Et puis que sera la suite ? Cela ne nous promet pas de bons jours et j’ai parfois envie de devancer l’appel. J’ai un tas d’ennui avec mon appartement et ne saurais bientôt où aller. […] La guerre on ne doit guère en parler. C’est sans doute pour cela que tu n’as pas reçu mes 2 premières lettres. Enfin dans ma rue on a enlevé les barbelés ce qui est un bon point de gagné car vraiment il nous fallait faire le tour parmi les Arabes pour sortir de la rue Sainte. F.Nouchi.

1958

Alger le 11 mars 58
Ma petite chérie, mon cher petit coco.
J’ai bien reçu ta lettre qui nous a causé un grand plaisir à tous trois. Je me plais beaucoup avec Pierre et Paule mais il faut que je rentre à Alger avant le 15 avril pour régler l’affaire de mon appartement, si c’est possible. Mes locataires m’accompagneront en auto, comme à l’aller, et nous espérons que tout se passera aussi bien. Je suis contente que vous vous portiez bien tous deux car le froid à Lucerne doit être très sain, pas comme en Algérie où l’humidité règne et où l’on s’enrhume sans savoir comment. Nous avons eu aussi quelques jours de froid et de mauvais temps et à Alger de la neige à ce que m’écrit Jean-Pierre mais ici cela ne dure pas et le soleil brille de nouveau. Dès mon retour à Alger, je t’écrirai pour te dire si ce sera possible de me défaire de cet appartement de misère qui me dégoûte dans cette vieille cagna de plus en plus vieille et difficile à tenir propre sans un travail fou.
Si tu voyais comme Pierre et Paule sont bien logés, cela me semble encore plus dur d’être obligé de retourner dans ce sale coin où les barbelés ont achevé de me dégoûter et où tout est resté sale. Il n’y a que mes fenêtres sur la place du Gouvernement qui sont intéressantes. Le propriétaire m’a bien offert 500 000 F pour partir mais est-il de bonne foi? Il préfère me trouver un autre appartement, ce qui est bien impossible à Alger où l’on ne construit des maisons que pour les Arabes. …/… Rien n’est facile en Algérie en ce moment…/…
Ta mémé qui t’aime.

Alger Le 30 Sept 58.
Ma chérie, mon petit Marc.
[…] Je suis déchirée entre Pierre et toi et mon coin solitaire où la raison me dit de rester et de n’embêter personne de ma vieillesse. Si l’on m’aidait un peu je pourrais vivre un peu tranquille sans trop de soucis. Le gouvernement ruine les gens qui sont trop âgés pour toucher des appointements et leur alloue bravement 2000 F par mois alors qu’il en faudrait 20 000 pour vivre chichement à une vieille seule comme moi. […] Comment ne pas tomber malade? Et le mauvais sang dû à cette situation précaire et la vie chère ! J’ai payé hier 2 petites laitues 100F ! Je n’en peux plus de la vie.
B. m’aide dans la mesure de ses moyens. Sa santé décline elle aussi avec ce trajet à l’usine à 10 ou 20 Km. Elle n’en pouvait plus. Elle a été obligé de prendre ses repas à Maison-Carrée, un mauvais repas pour 400 f. […]
Quel dommage que tu sois si loin. Je revivrais près de toi, car depuis la mort de Tonton, je ne sais plus comment je vis. Vivre vieux, c’est le désir de tout être humain. Vivre vieux ! Pour voir mourir ses enfants avant soi et se retrouver seule ! Seule ! comme moi !
J’ai pu louer ma chambre, qui est bien, à une jeune fille travaillant à la Banque de Paris et des Pays-Bas. Elle est contente et gentille mais, notre maison, tellement vétuste et mal placée ne lui plaît pas. Elle partira quand elle trouvera autre chose. Je ne compte guère la garder longtemps. Heureusement que le docteur C. ne veut pas d’argent de moi et que S. m’aide un peu. Avec son aide je vais pouvoir m’acheter un autre appareil de chauffage. Le mien perd son pétrole par plusieurs trous et mon appartement est très froid. […] Je suis heureuse que tu aies cette place de tout repos et je regrette que tu ne m’aies pas appelée 7 ans plus tôt, à la mort de Mr Nouchi. Je t’aurais été, en France, à ce moment là, d’une grande utilité à tous les points de vue. La situation a changé. Tout est trop tard ! J’ai gardé de l’argent pour mes obsèques quand le moment viendra. Tu vois que je suis philosophe. […] La grand mère qui vous aime.

Alger le 12/10/58
Ma petite chérie. J’ai bien reçu ta longue bonne lettre. Il ne faut pas avoir de regrets. Que veux-tu, je ne demanderai pas mieux de faire ce que tu dis. Je ne peux plus être maintenant qu’embarrassante et peut-être agaçante pour des jeunes. Mon dynamisme et ma santé sont partis avec les années. Tonton a emporté le peu qu’il restait. Moi qui détestais les lits je ne demande qu’à me coucher à toute heure du jour. Le moindre ouvrage me fatigue. La moindre contrariété, si bénigne soit-elle me cause une angoisse, me serre le cœur, à croire que je vais mourir sur place […] Dans la rue je titube comme une femme ivre. Je vais essayer une canne. J’aime mieux avoir l’air d’une boîteuse que d’une ivrogne. […] Faire des projets à mon âge c’est un peu ridicule. Il faut regarder les choses en face, à 83 ans c’est normal. Si je suis finie et bien, Barka, Mektoub, comme disent les Arabes.
Il faudrait que je me débarrasse de mon appartement et de tout le bazar ce qui est au-dessus de mes forces actuelles, et puis j’ai une locataire en ce moment, ce qui me permet de vivoter. Je ne peux pas la renvoyer, elle ne saurait où aller car les chambres sont introuvables. Quand on ne peut pas payer 20 à 30 000F par mois pour un petit taudis, on reste où l’on est. On m’a dit qu’il était question, pour les immeubles anciens et vétustes, de mettre les prix au niveau des immeubles neufs afin d’obliger les gens à partir des maisons à démolir. Alors comme je ne pourrai pas payer davantage, qu’on me déménage dans la rue si l’on veut. Moi, aux Vieillards, (L’Hospice ?), j’aime mieux mourir. Rien que d’y penser ma terrible angoisse me reprend. […] Je vous embrasse tous les deux. F.NOUCHI.

Mostaganem
le 10 novembre 1958.

Chère P’tite sœur. […] Rien à faire pour décider la grand-mère a venir à Mostaganem. Elle a toujours une excuse pour remettre ça à plus tard. . […] Elle prétend qu’elle nous gênerait, qu’elle serait un poids mort, qu’elle n’aurait pas assez d’activité. En réalité elle ne démarrera jamais de son appartement. Comme je te l’avais dit c’est surtout l’hiver qui m’inquiétait pour elle. La pluie rentre à ciel ouvert dans la cuisine, quand au froid, n’en parlons pas. . […] Elle a du te dire qu’elle avait une locataire… raison de plus pour qu’elle pense être indispensable à Alger. Bref, non seulement je suis déçu, mais assez en colère car ce n’est pas dans un appartement comme ça qu’elle rajeunira l’hiver. D’un autre côté je ne peux tout de même pas aller l’enlever de force. […] Le frangin.

Alger le 27/11/58
Ma fifille, où es-tu maintenant ? […] Ma santé reprend le dessus[…] Mme C. la doctoresse qui me soigne est une véritable magicienne. Est-ce aussi la vie que tu me fais entrevoir près de vous deux ? Je me remets d’aplomb […] Si j’allais chez toi, ma chérie, il faudrait que je me débarrasse de cette vieillerie d’appartement qui augmente tous les jours et me coûte les yeux de la tête en
réparations maintenant que je n’ai plus tonton pour me les faire. Je pense aussi à tous ce que j’aurais à emporter, linge, vêtements… Au moins trois grandes caisses. […] Le petit café, à deux mètres de la maison, a reçu une bombe. 2 morts, 7 blessés. Nous en avons encore des battements au cœur. La maison a tremblé à croire que c’était dans l’escalier. Que de sang ! Que de sang ! c’était affreux. […] Le café se remonte pour sauter à nouveau bien sûr ! Ah la vie n’est pas belle en Algérie. Je recommande à Pierre de ne pas s’éloigner de la ville en auto. […] F.Nouchi.

Alger le 30/12/58
Ma pauvre chérie, j’attends en vain ta lettre promise et les renseignements que je te demande sur les formalités à remplir pour habiter la Suisse, les paperasses, les échanges d’argent, le coût du fret pour mes bagages […] Tout cela et ces histoires d’argent en France où 100F ne valent plus que 1F, il y a de quoi perdre la tête. C’est trop lutter. Cela me donne envie de mourir. Je n’arrive pas à récupérer l’argent qu’on me doit (150.000F ce qui ferait 1500F au taux actuel). Toutes ces déceptions, ces augmentations de vie me fatiguent trop[…]La Mamichka qui vous aime.

1959

Alger le 29/1/59.
Ma pauvre chérie. Depuis trois jours je pleure tout ce que je sais. Il m’arrive toutes sortes d’embêtements. Ce n’est pas le propriétaire qui m’empêche de partir, bien au contraire. Mais j’ai des locataires depuis 15 ans (local commercial). Si je pars ils sont obligés de partir et ils ne veulent rien savoir sans indemnités, à moins de leur trouver un local similaire en plein Alger. Et pas cher, ils paient 3000F par mois. C’est une chose introuvable. Alger est surpeuplé. On ne trouve pas une cave de 2 mètres carrés pour se loger. On ne battit des maisons à loyer modérés que pour les Arabes. Et je suis là, clouée dans cette maison tellement vétuste, dans un quartier dangereux, sans pouvoir partir, avec un appartement un tas de réparations incombent à cette pauvre
mémé. J’en suis malade et découragée. Je ne sais ce que je vais devenir. Tout cela me fatigue tellement ! ! Et toutes les démarches dont tu me parles me font peur aussi. Je suis tellement seule. […] Nous vivons une époque où tout est tellement difficile et cela ne fait que commencer. 1959 nous en promet. Des augmentations que bien des gens ne pourront supporter, moi la première. J’ai déjà vendu pas mal de choses. Je n’en puis plus de tant de soucis. Encore si on veut bien me payer le peu d’argent que l’on me doit, mais je n’ai pas de papier, ils feront ce qu’ils voudront. En ce moment on est sans pitié, seul l’argent compte ! […] En attendant tous mes projets sont à l’eau […] Ma chérie fais tes affaires comme tu le dois sans te soucier de ma venue. Je vois que ta situation n’est pas très stable […] Si je bouge mes locataires mettront les huissiers à mes trousses. Je voudrais que le propriétaire nous donne congé pour démolitions. La ville le fera d’un moment à l’autre. Cela seul me rendra libre[…] J’ai trouvé une locataire mais elle ne vas pas rester dans une maison aussi sale (chez moi c’est propre) et qui sent mauvais, refuge des chats qui y font leurs besoins toute la journée. Sans compter les Arabes, clients du café en face (qui a reçu une bombe) qui viennent faire pipi dans le couloir de la maison[…] Je vous embrasse mille fois tous les deux, votre Mamichka qui vous aime.

Alger le 16 février 59.
Ma petite chérie, mon petit Marc. […] Je suis contente que mon obligation de rester à Alger pour l’instant ne t’ai pas ennuyée […] Je me suis remise à peindre pour oublier mes soucis. Pierre m’avait acheté de la peinture. J’ai peint pour toi un joli paysage du sud, une mosquée. C’est lumineux et de jolis couleurs. […] La peinture m’absorbe. En ce moment, nouveaux dangers dans ma cagna. On a logé au 4ème une épouse de militaire. Un obus pourrait les faire sauter et la maison avec. Les attentats recommencent. Dans la librairie à côté de chez moi une grenade a été lancée, beaucoup de dégâts. Les deux pauvres filles n’ont pas été blessées, heureusement, mais en sont encore terrifiées. On s’habitue à aller et venir. Tu ne m’as pas dit si tu avais reçu ou non mon colis. Il s’est perdu bien
sûr, 2000F de fichu ! ! ! Les lettres arrivent mal, les colis se perdent. Il y a plus de 2 mois que je te l’ai envoyé. Je n’oserai jamais plus rien envoyer là-bas. Votre petite grand-mère qui vous aime tendrement. F. Nouchi.

Alger le 12 mars 1959.
Ma locataire est toujours là […] On ne trouve plus rien à Alger pour se loger, pas même un coin de cave. […] Ma locataire mange au restaurant le matin : 380F le repas ! Le soir un café au lait. Moi je ne fais pas de cuisine les denrées sont trop chères. Pommes de terre bouillies et riz à l’eau, voilà ma nourriture et ça ne fait que commencer. Comment va-t-on arranger cette période de changement de monnaie ? C’est un drôle de boulot. […] Imagine toi que j’ai mal dans une hanche, il y a quelque temps déjà et je ne puis aller dans la rue. J.P. m’a arrangé une canne mais je ne sais pas marcher avec. Je me bourre d’aspirine et ça m’affaiblit terriblement. J’étais tombée l’année dernière et cet
endroit blessé ne s’est jamais bien guéri. Et cet hiver j’en ai souffert. Ah ta Mamichka est mal en point. Je ne suis bien qu’assise ou couchée. C’est pour cela que je me suis mise à peindre. Cela m’empêche d’avoir le cafard mais ce sont mes yeux qui écopent. Tu as eu de la chance de trouver tes 2 pièces à Bâle. Ici ! 2 pièces, si petites soient-elles, il faut 1 million de pot de vin. Une seule pièce et une cuisine minuscule avec un cabinet de toilette encore plus minuscule : 26000F par mois ! Vide de meubles !

Alger le 15 avril 59.
(problèmes de courrier) […] J’envie Pierre qui va te voir, mais je ne puis partir cette année. (Toujours les mêmes problèmes de locataires et d’argent) […] Et si je partais je pourrai me fouiller ! Je ne peux compter sur JP, il a fait son droit et il n’est pas fichu de me donner un conseil pour mes locataires ! Il n’a pas une seconde à lui avec cette espèce de guerre; son Gouvernement Général, l’Etat-Major, la délégation spéciale de Kouba, l’armée où il brigue le grade de capitaine, et les U.T. Il ne rentrez pas chez lui avant 9 h du soir. Et Juliette se morfond au fond de Kouba, loin de tous. Elle a été malade durant toute la grossesse, qui tire à sa fin. Pourvu qu’elle ait un garçon ! Moi je ne peux aller chez elle qu’en auto avec J.P. Les moyens de communication, les milliers d’autos, sont trop dangereux pour une grand-mère […] Ma hanche m’empêchait de marcher. Cela va mieux et je n’aurai pas besoin de canne […] Je m’arrangerai bien pour loger ton copain pendant ses congés de saharien. J’ai déniché un lit de camp au grenier […] Mamichka.

Alger le 5 mai 59.
[…] Je crois que l’année prochaine je ne serai plus de ce monde. Ma santé se ressent de tous ces soucis et je n’ai pas envie d’aller te claquer dans les mains ou de devenir un poids lourd, […] Je ne suis pas libre de quitter cet appartement
tant que j’ai ce locataire qui exige que je lui procure un autre local ou une indemnité que je ne peux lui donner. Ma pauvre chérie, les affaires ici vont de mal en pis. […] Je me rends malade d’y penser. […] Mon propriétaire veut rénover la maison et en faire un hôtel arabe. […] J’ai des réparations continuelles et coûteuses. Je n’ai plus tonton pour les faire. J’en ai marre, ma chérie, à forces de déceptions et, de peines, j’ai le cœur malade. […] Les affaires sont nulles avec cette guerre qui n’en finit plus et devient féroce de la part des fellaghas. […] Je deviens folle. Tu te rends compte de la lutte que je soutiens pour une vie qui n’en vaut pas la peine ? Après cela on nous dira que c’est un crime de se tuer. Il le faudra bien car je ne pourrais pas tenir le coup. Je n’en ai plus la force… […] Je ne sais comment t’envoyer un tas de choses que j’ai pour toi et dont j’ai encore besoin, linge, couverture, couverts etc. qui vont aller Dieu sait où après moi ! […] Si je te les envoyais par colis il faudrait faire un emballage solide pour un si long voyage et moi je n’ai personne pour les expédier et il ne faut pas que je songe à les porter moi-même à la gare, la circulation est tellement terrible. Il y a plus de voitures que de piétons. Je n’ose aller moi-même de peur d’un vertige et ne trouve plus personne pour de pareilles commissions. […] Écris moi, ma gosse, je t’en prie, tes lettres seules et celles de Pierre me donnent du courage. Les tantounes aussi sont gentilles. Je dois leur écrire car je n’ai pas répondu à leur dernière lettre, j’avais trop le cafard. Ta mamichka vous embrasse tous deux de toute son affection. Mille baisers à mon petit Marc. F.Nouchi.
Je veux qu’on m’enterre avec tes bonnes lettres qui m’ont fait pleurer tellement elles sont gentilles et pleines d’affection pour ta mamichka. […] Je vous
embrasse tous deux mes chéris.

Alger le 28 mai 59.
Si je rabâche tu n’en feras pas cas […] Ta mamichka vieillit. On ne sait ni qui vit ni qui meurt à mon âge. Je ne suis pas éternelle. Ma chérie, tu ne peux pas imaginer ce qu’on est embêtés par ces sous-locations. Il y a quelques mois on nous suppliait de louer le moindre coin dont on pouvait disposer, que c’était une charité, tant de gens étant sur le pavé, etc. Et maintenant, en plus de l’augmentation des loyers, on nous augmente du double pour les sous-locations! On nous a bien eus ! Votre mémé qui vous aime tendrement.

Alger le 12 août 1959.
Ta mamicka a été un peu patraque ces temps derniers… Notre chaleur me fait penser à ton copain du Sahara. Qu’est-ce qu’il a dû souffrir de la chaleur là-bas! Il a dû certainement avoir des congés mensuels. Je ne l’ai pas vu. Il est peut-être venu. Tu sais, la maison et le quartier l’auraient effrayés. C’est un coin à grenades. Les terroristes font sauter tous les cafés de la casbah, à partir de la place du gouvernement. Les gens apeurés se défond de leurs commerces et les Arabes s’installent à leur place, cafés, chaussures, confection, etc. […] Si par bonheur tu pouvais venir au printemps, comme tu me le fais espérer, on ferait une caisse de tout ce que tu veux, et, si tu ne trouves pas ta mamichka trop gaga, tu l’emmèneras aussi, sinon tu la laisseras tomber dans son coin de la place du gouvernement. Ne te fais pas de mauvais sang pour moi. Je suis devenue une vieille philosophe. Votre mémé qui vous aime tendrement.

Alger le 26 août 1959.
Ma chéri, mon petit Marc. […] Je vois que tu n’as pas reçu ma lettre, envoyée vers le 8 août, vers la fin de ton congé, car tu me demandes certaines choses que je t’ai dites sur ma lettre. Voilà plusieurs de mes lettres que tu ne reçois pas et j’en suis désolée. C’est au départ d’Alger qu’elles disparaissent, je suppose, je ne comprends pas ! […] Ma santé, en ce moment ne va pas fort. Heureusement que j’ai cette brave Berthe qui vient, malgré son travail, voir 2 fois par semaine ce que je deviens. Jeannette aussi est gentille. Elle doit m’accompagner chez un oculiste, ma vue m’inquiète. J’ai eu de petites hémorragies dans les yeux dues à la tension artérielle que j’ai toujours assez forte. Ce sera de l’argent jeté pour rien, bien
sûr, comme il y a quelques mois. Enfin la vie n’est pas gaie. Rien ne va comme je veux. Cette maison me pèse. Si je pouvais renvoyer ma locataire je bazarderais tout dans cette vielle cambuse et j‘irais loger sous les ponts, comme à Paris, mais il n’y a pas de ponts ici, il n’y a que la belle étoile. Je ris de la chanson : “Borquoi la Casbah l’a brulée mon z’ami” ! Elle n’a pas brulée encore, mais, tu sais, il doit y avoir tellement de punaises et de cafards qu’un bon feu débarrasserait tout cela, sans compter les microbes ! ! Mais où loger les milliers de gens qui l’habitent ? On fait le projet de la reconstruire en la modernisant mais ce sera pour 2 ou 3 siècles ! Il y a 50 ans que ma vieille maison est frappée d’alignement et elle est toujours là, pour longtemps encore ! Ce n’est pas votre Mamichka qui la verra démolir. Nous ne sommes plus que 2 locataires. Tous ceux des étages supérieurs sont partis tellement c’était vieux et inhabitables. Votre Mamichka qui vous aime. P.Nouchi.

Alger le 20/10/59.
Ma chérie, mon petit Marc. […] On rénove notre vielle maison. Le propriétaire m’a offert 300000F pour que je quitte mon appartement. Je lui ai dit que je ne pouvais partir avant le printemps, avril ou mai, et que, avant d’accepter sa proposition, je voulais voir ce que donnerait le franc lourd […] Je voudrais avoir le plus d’argent pour aller chez toi. Mes yeux ne vont pas plus mal. […] Comme j’aimerai être près de vous. Décris moi ton logement. Je m’arrête, voila déjà la nuit et je t’écris presque dans l’obscurité. Votre Mamichka.

Alger le 5 novembre 59.

Ma chérie, mon petit Marc. […] Ce franc lourd m’effraie avec ces hausses constantes. Enfin, on verra bien. Mais on commence à rouspéter sérieusement […] La moitié de mon appartement a été inondé. La pluie diluvienne s’est abattue sur Alger. Les 2 terrasses se sont déversées chez moi, tous les égouts étant bouchés. Tout s’arrange mais il reste une humidité que tu conçois […] Cette maison me chasse décidément […] J’aimerai mieux aller à (illisible), chez tonton (c’est-à-dire au cimetière) que d’y passer un autre hiver.
Votre Mamichka qui vous aime tant.
(
en marge) Je t’ai écrit un vrai barbouillage. Je vais chercher des lunettes cet après-midi car je n’y vois plus avec les mêmes. Tu dois t’en rendre compte par l’écriture.

Alger le 2/12/59.
Ma petite chérie, mon petit Marc […] tu m’inquiètes avec ce désir d’aller au Canada. Tous ceux d’Alger qui y sont allés pour fuir l’Algérie sont revenus dare-dare. […] Votre mamichka qui vous aime de tout son cœur de 84 ans…

1960

Alger le 1er janvier 1960.
(grippe, lumbago, )… Je ne me sens plus la force de tous ces rangements, déménagements, etc. etc […] Je ne puis avec les difficultés actuelles aller faire moi-même l’expédition (d’une valise). J.P. me dit «prends des Arabes”. Les Arabes me font peur et l’on me défend bien d’en faire entrer dans mon appartement quand je suis seule […] Mes yeux m’inquiètent beaucoup. Je t’avais dit que que j’avais des hémorragies dans les yeux. L’oculiste ne peut rien ! Il m’a dit que j’étais allée le consulter trop tard. Je sors de moins en moins, je ne peux plus lire, plus coudre, cela me désespère. Dès que je n’y verrai plus j’irai rejoindre tonton. Je ne vois pas ce que je t’écris, c’est la grande habitude d’écrire qui dirige ma main, mes yeux n’y sont pas pour grand chose […] Il vaut mieux que j’attende la fin là et que je meure où sont mes
enfants. Je commettrai une mauvaise action en allant encombrer ta vie.

Alger le 26/1/1960.
J’ai bien reçu ton beau calendrier mais je n’ai malheureusement pas pu l’admirer car j’y vois de moins en moins. Mais les gens que je connais l’ont trouvé très beau […] Tu comprendras les raisons pour lesquelles j’ai renoncé à toi, à mon petit Marc, à tout. Ta pauvre mamichka est fichue…./…

Alger le 23/2/60.
[…] Alger est redevenue calme et l’on veut faire confiance à de Gaulle tant qu’il fera la guerre aux fellaghas. Je crois ma chérie qu’en France il n’est pas facile de trouver du travail. Beaucoup qui étaient partis d’ici sont revenus et il y en a beaucoup de France qui viennent ici chercher du travail […]

Alger le 16/3/1960.
Ma chérie, mon petit Marc. […] Je t’écris à l’aveuglette ! ça doit être du joli ! Que veux-tu quand on est seule on se soigne mal […] Je ne pense pas vous revoir jamais mes pauvres gosses. Votre mémé est mal en point. […] En Algérie la guerre continue comme l’ont voulue les Algériens métropolitains. Comment cela finira t’il ? Jean Pierre est parti dans le bled en zone opérationnelle. Il est tellement grand. Il est une telle cible que je ne peux m’empêcher de craindre pour lui. Et tous les 3 mois c’est à recommencer pendant 10 jours. Juliette se fait du mauvais sang avec ses 2 petites. Elle ne peut pas sortir. […] Je t’assure que je serai bien à El Alia à côté de tonton. Quand je vois tant de jeunes mourir, ce n’est pas juste que je sois encore là. Votre mamichka.

Alger le 15/4/1960
Il y a longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je n’ai pu répondre à ta bonne lettre si pleine de raison et de bon sens. J’ai été très malade […] Je ne suis pas une malade très embêtante et d’ailleurs je sais rester seule des jours et des jours sans me plaindre et déranger qui que ce soit. J’ai beaucoup de médicaments à prendre. Je les prends tant bien que mal, mais mes yeux ne vont pas mieux. Il n’y a rien à faire hélas. Il n’y a même pas de lunettes pour moi. Je raccommode mes vêtements à l’aveuglette. Je me fais enfiler une douzaine d’aiguilles en fil blanc et moi je bouche les trous et coud les boutons tant bien que mal. […] Pierre n’a pas son auto neuve. Avec la vieille il ne peut pas venir à Alger ni faire de la vitesse en cas d’attaque par les fellaghas. Je ne tiens pas à ce qu’il vienne maintenant et qu’il coure des dangers. Quand il reviendra de congés ce sera peut être plus calme et il t’expédiera tout cela […] Je ne sors plus ma chérie. Il faudra bien que je prenne ma canne en blanc si j’ai besoin d’aller à la poste. Personne ne peut y aller pour moi….
Votre Mamichka.

Alger le 19 mai 1960.
Mon petit Marc. Lorsque tu seras plus grand tu viendras me voir. Il y a longtemps que je serai à El Alia. (
Cimetiere) […] il me tarde d’y aller dormir près de ton oncle Paul. J’écris peut-être plus mal que toi maintenant et tu vas te moquer de ma lettre mais il n’y a pas de lunettes pour moi et j’écris presque sans voir. Je t’embrasse de tout mon cœur de grand mère ainsi que maman.
Ta mamichka qui vous aime.

Alger, le 20 mai 1960
Il y a longtemps que je n’ai pas de lettres de toi. […] Je suis tellement découragée que je n’ai envie de rien, rien, rien […] Je ne crois pas que j’arriverai au bout de l’été […] J’ai préparé dans une enveloppe toutes vos photos et lettres pour les enterrer avec moi […] Je ne peux plus sortir, même au marché tout près. Il me faudrait une canne blanche car on est bousculés tellement il y a d’Arabes. Ils respecteront ma canne blanche. Je ne vois plus la figure des gens. Je ne vois que des silhouettes. Les rues sont pleines de milliers d’Arabes. Je ne puis m’y hasarder sans le concours de J.P. Il voulait t’écrire pour t’expliquer mon état car j’avais dans la tête que tu ne me croyais pas […] Les Arabes eux mêmes, avec les nouveaux logements, veulent des meubles modernes. Ils sont tellement gâtés. Les Européens peuvent mourir dans leurs gouttières inondées et leurs vieilles maisons […] Ma cuisine a commencé à être pleine d’eau aux dernières pluies, tu juges ce qui m’attend l’hiver prochain. Je ne serai plus là. […] J’ai dit à J.P. que s’il reste un peu d’argent sur mes obsèques il devra l’envoyer à Mady qui travaille tant et s’est privée de beaucoup de choses pour moi. Je lui ai dit fais moi enterrer le plus simplement possible près de mon fils. […] (
Elle veut expédier une malle d’affaires et le papy ne vient pas pour s’en occuper) Je ne veux pas claquer avant que ça soit fait…./.. Ma tête et mes yeux n’en peuvent plus. Tâches de t’y retrouver dans cet embrouille. Je ne sais pas si j’ai numéroté les pages. Votre mémé.

Alger le 15/7/1960.
J’ai bien reçu ta bonne lettre, ma chérie, et tu m’as fait plaisir en me disant que tu rentrais à Paris bientôt. […] Quelle époque de haine et de désordres nous vivons. Même les offres de de Gaulle n’ont pas été acceptées par la rébellion. Il ne connaît pas le caractère des Arabes, le pauvre homme. S’il croit qu’on les prend par la bonté il se trompe lourdement. Que ne fait-on pas pour eux. On bâtit des maisons pour eux, des places, dans tous les domaines. Je ne sais comment tout cela finira. Comme au Congo sans doute…Votre Mémé qui vous aime tant.

Alger le 30/12/60.
Peut-être les fellaghas auront-ils tout ? Pierre est venu me voir il y a un mois avant les événements affreux qui se sont passés. Que va t-il advenir des Français ? Un nouveau Congo se prépare, je le crains. Pour la famille J.P. et Juliette se font beaucoup de soucis et se demandent où ils vont aller.

Il y a aussi une lettre sans date, presque illisible :

Je me demande ce qu’il va advenir de nous tous. Moi cela n’a aucune importance. Si je dois retourner mourir dans ma cagna (elle est chez J.P.) j’irai avec la philosophie qu’est mon caractère. Mais les jeunes qui ne pourront certainement pas rester en Algérie que va t’il leur arriver ? On vit dans une angoisse journellement, attentats, manifestations, folie. On arrivera certainement à des combats de rues. En ce moment ce sont les musulmans français qui sont les plus éprouvés. Cela ne peut que finir mal. Après tout ce que nous avons vu, Kouba, Maison carré, enfin tous les environs d’Alger qui sont moins gardés que la ville s’attendent à tout. J.P. et Juliette iront certainement en France s’il y a place pour eux. Les parents de Juliette sont à Paris depuis l’année dernière.
La mamichka.

Caillou. Le 27 octobre 2007

Une réflexion au sujet de « Une correspondance de guerre … 1957-1960 »

  1. j’ai lu, pas tout, j’avoue, mais assez pour saisir une ambiance, et comprendre ton attachement aux lettres, bises, Claire

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