Les vacances en Grèce

Aighon 4/7/72.
La purée va, si j’aurais su, jamais je viens dans ce pays pourri !
Le prochain qui vient me le dire, à moi, qu’ici le Paradis c’est pas mieux, la fugur comme une carabasse je lui fais, les dents de devant je lui casse, et son oeil tout bleu y vient quand même il était marron.Toujours je m’ai demandé pourquoi quant y se tiennent la rabia, y’en a qui disent : “Vas te fair ouar par les Grecs”: Méteunant, ça yé, j’ai compris. Celui-la que tu peux pas t’le ouar en peintur, c’est pas difficile, tu t’lenvois ici. D’un seul coup, pas deux, tia plus besoin te venger…Tou, y’a rien a fair, j’peux pas t’raconter. Ac’ la rage que je me tiens, y’en aurait pour 25 pages et, en plus, tu les lirais pas, mais le jour de l’arrivée je te donne l’aperçu, et que le cul y me tombe si ça que je dis c’est pas vrai !

Ce jour-là c’était le mieux de tous : Attends, tu vas ouar ! Quatr’heures après que je me décarcasse dans l’escalier St. Sauveur, ouala, je croyais monter dans l’avion d’Orly. manc de po, c’été pas l’avion (a ouar pourquoi, celui-là y marché pas, ou peut’êtr y faisé la grève) mais l’autobus, et voila qui tourn’ , y retourn’, et y repart le Bourget, sans même qui nous dit pourquoi (tot’ l’mond’ y s’tenait une rage !). la, peut’ èt’ tu crois que c’est fini. Vas, vas, vas de la ! Qui c’est qui trouv’ l’avion méteunan ? Tourn’ et tourn’ dans l’autobus. au bout d’une heure, on trouv’ une casserole pourrie (moins cinq je retourn’ à la maison au lieu de monter dedans), qui veut bien nous prend’ quand même, et ouala comman, au lieu d’arriver Araxos vers 14H30, (ou va saouar quoi, la mort de ses os !) on arrive Athènes a 6h1/2 du soir.

Le bain, je me dis, y’a rien a faire, c’est foutu, mais Denise, la pauv, elle sera contente a saouar que j’ai vu la Cropol, et pis, comme ça, je mourrai pas idiote! Seulment ouala, c’été l’heure de l’anisette (“l’Ouzo” qui s’appelle ici) et les Grecs y z’aiment pas se presser. Alors on nous enferm encor une fois l’autobus, a transpirer, sans bouger, sans boir, sans…rien, dans nos beaux habits du Dimanche. On était moitié sfixiés quand le chauffeur plein d’Ouzo glacé (la vache) y s’est décidé à met’ le moteur en marche.Le soleil, bien sûr, y’en avait plus et la Cropol, moins cinq, dans le noir, je me la confonds ac’ la pissotière municipale. Enfin j’l’avais vue, c’été l’essentiel ! Mais le Pirée, les gros bateaux, tout ça, queue d’Al ! C’été noir comme dans l’derrière d’un nègre (c’est mon père, qu’il est raciste, y dit ça quand fé nuit, et quand il a faim y dit : “un juif bouilli je m’le mange”).

La route (150 Kms) c’été rien que des trous et des bosses, et dessus y avé queue des camions et des autobus, avec des phares que les yeux y t’arrachent, et des klaxons que les oreilles elles te tombent. Les chauffeurs poids lourds, ici en Grèce, qui z’ont les nerfs tendus pareils que des nouilles trop cuites, y z’ont inventé un jeu qu’il est rigolo comme tout. Y z’arrivent tout doucement sur le derrière de celui quié devant, et pis y se mett’ a hurler jusqu’a c’que l’aut’ y court se jeter dans la mer ou presque. Après y passent à côté, et malheur çuila qui sort seulement la moitié du petit doigt pass’que le doigt entier (A de bon !) y passe pas…Après, celui-là qu’il est derrière, la rage qui se tient, y veut passer par devant. Alors c’est nous aut’ qu’on va sur le bord du précipiss et comme il est tout cabossé, tu sais pas si c’est les Klaxons ou les gens qui crient le plus…Tu ouas, si serait intelligent (mais ça, c’est pas sûr) le Bon Dieu, c’est pareil que ça qui ferait l’entrée de l’enfer.

Au lieu d’enfer (j’auré du me méfiert) aussi qu’on arrive a peu près minuit ? dans leur soi disant “Paradis. La “chiffe du village” (qu’il est dynamic comme un ballon qui s’dégonfle, avec la voix pareille les tapettes, et le poil gris dessus l’oreille -ça les minettes elles raffolent-) y nous fait le discours tout et tout, mais, mais comme y se pense qu’on a bien mangé dans l’avion (a part la fourchette et le couteau en plastique, un os de poulet moisi et une vache qui rit toute molle, on se l’était bien sauté) y nous file juste une vielle soupe qui traine et barka c’est tout. Les valises, a saouar ouelles sont, qui c’est çuila qui les trouve ? Alors, tant pir, on se prend les couvertures, et nous ouala “dans la forêt profonde” (un jour j’été a l’Opéra, j’ai entendu ça. Depuis toujours j’m’rappelle) derrière un blond qu’il est beau comme Jésus (G.O. qui s’l’appellent) à chercher nos cases avec une lampe électrique. Lui, bien sûr les cases y sait pas ouelles sont (a part les filles, queue d’Al, y connaît rien du tout), nous encore moins. Alors on met encore une heure a trouver. Partout c’est plein de racines. On tombe dessur, les couvertures avec et t’iauré un peu rigolé me ouar tout’ seule a devant ma case. Les aut’ y s’étaient tous partis, la lampe électrique aussi. Alors moi, tourn et tourn, pas moyen que je trouv’ la porte. D’un peu je me couche devant. A la fin je trouve. Je rentre, je tâte partout. Dessus un lit, y’a quelque chose de mou. De peur je touche pas trop. Dessur l’aut’ y’a rien du tout. Alors je més les draps tout mouillés, pass’ qui sont tombés dans la terre, et je commence a fermer un oeil. Just’ quand je vé fermer l’aut’, Seigneur mon Dieu quies quiarrive ? Ouala pas mon lit qui commence sauter partout ?Djing et djang, a gauche, a droite, en avant, en arrière, et la case elle tremble tous les côtés a la fois. Comme j’avais pas trouvé la targette et que la porte je m’l’étais coincé avec un balai trouvé dans un coin, je me pense : c’est la voisine. Elle peut pas rentrer alors elle est pas contente. Alors je lui crie : “Entrez” mais personne y me répond, personne y rentre. Alors là, tout de bon, je commence a m’attraper la trouille… Pis comme y’a plus rien qui bouge, et que, même couchée, je tiens plus debout, je ferme un oeil, pis les deux jusqu’a 5 heures du matin.

Toi peut’ èt’ (que tié pas trop bête) t’iauré pensé tout de suite le tremblement d’terre. Moi, queue d’Al, je me pense un ivrogne, un fou, un farceur, mais comment qu’il est dessous, dedans et dehors de la case en même temps, alors ça je comprenais rien, ou alors y z’été plusieurs.C’est le lendemain que j’ai commencé à ouar clair : j’été sur une pierrequ’elle été plus grande qu’une armoire. Ouala que ça rocommance. La pierre, tranquille comme un grec, elle se balance, elle glisse en avant, pis en arrière. C’est comme elle danserait le sirtaki sur du savon mou. Alors Jeannot, la “chiffe” du village y nous espliqué que c’est “rien du tout”; tout ça c’est “normal” parce qu’on est assis juste au-dessus de la chaîne qu’un jour ou l’aut elle doit sauter de partout. Alors y’a pas a s’en faire. “Ouet ind scie” comme y dit l’Angliche. La meilleure de cette nuit mémorab, on m’la raconté à tab le lendemain. Un vieux qu’il avé tellement la trouille ouala pas qui sort de sa case pour aller se jeter dans la mer ? Jamais faut faire ça passqu les “rats de marée” y sont pires que tout le reste mais lui il en savait rien. Même, le pov, il avait tellement peur que son pyjama y lavé pas mis. Les dames qu’elles étaient sorties en chemises de nuit (les femmes ça pense a tout) quand elles ont vu le vieux tout nu à côté, vite elles se sont jetées en criant dedans leurs cases, et mêmes elles ont mis le lit devant la porte, la peur qu’elles avaient : mieux le tremblement de terre que le vieux !… Moi j’lai pas vu. Peut êt, le pov, il été pas bien beau, mais quand même je sais pas ? Et toi, qu’esse t’aurais fait ?Ouala, le premier jour c’est fini.

 

Alors aut j’t’fais le résumé :2ème jour y’avait du vent. La mer elle était pleine de vagues et plus froide que les glaçons. Tu connais le lac de Lucerne ? À côté y t’ébouillante…3ème jour y’avait l’orage. Le tonnerre, les éclairs, le vent et la pluie, je croyais qui z’allé tout casser, les arbres, les racines en l’air, les huttes en paille, les chaises longues et tout. 4ème jour manific : la mer comme de l’huile, le ciel bleu marine. Pas un petit bout de nuages, un rêve ma fille ! Vite je cours pour rentrer le maillot d’bains. Mais ouala c’était trop beau : je pouvais pas me baigner. Ac ces émotions, bien sûr, y’a rien d’étonnant, mais le bon Dieu, moins cinq, je m’l’étrangle ! Tu me crois, tu me crois pas, cinq jours je pouvais pas me baigner, cinq jours c’été manific. Et jamais plus ça a rocommencé. Le 10ème qui c’est qui m’réveille ? Le vent qui siffle pareil à la locomotive; la poussière qui vole partout, les arbres qui se couchent par terre, et la mer n’en parlons pas : le petit doigt tu mets la dedans, cinq minutes après, personne y te trouve.11ème jour je monte en bateau. Moins une on chavire.12ème jour je monte en bateau, tous on rentre à moitié morts de froid, ac’ l’angine et le rumatiss’.13ème jour pareil. J’en avais marre ! Alors je retourn Athênes ouar la Cropol. La rage que j’avais, peut être ça me l’a fait ouar en travers mais la vérité, c’est comme la Jocond’ que le monde y s’évanouit devant : c’est vieux et c’est tout.’T’ia pas besoin de dire aux amis pass’ qu’après, tous y rigolent, mais ça qu’je pense c’est que si y’avé pas le snobiss, la publicité, le touriss, et le fric que ça rapporte, la Cropol personne y viendré s’le ouar. Et pis d’abord y s’le sont tellement rafistolé que personne y peut saouar ça quiavé déjà 4000 ans avant Jésus Christ, et ça qui z’on fait dessur y a même pas cent ans. D’accord, la “frisette” en haut le Partainon, c’est joli. Seulement ouala, comme c’est trop haut pour la ouar, mieux tu la regardes à Paris, dessus un livre, avec un bon fauteuil et l’anisette à côté, que tu prends le torticolis sur place. À de bon y’a rien à faire avec moi !…

Et pourtant Delphes y m’a presque “envoutée”. (T’ia vu ça quand je veux ?) mais, je crois, c’est à caus’ des montagnes autour, et pis toutes ces histoires sur les arb’, les sources et tout, qu’elles sont tellement jolies que presque on y croit. Comme le vent, les vagues et la mer glacée, tous les matins c’est pareil, j’ai été deux fois Patras (40Kms) et trois fois Aighiou (15Kms) même que, moins cinq, je me tomb’ un policier de la route (impeccab’ ma fille !). Manc’ de po y parlé que grec et moi j’y comprenais rien. Alors pas moyen qu’on se met d’accord. Dommage !Le village il est bien joli, plein de tout’ les fleurs et les arb’ que j’aime, mais la plage, ça je l’aime pas : rien que des cailloux gros comme des pastèques, qu’on se tord les pieds dessus. Pour rentrer dans l’eau c’est pire qu’un supplice, et pour en sortir y’a pas moyen, tu peux pas. Y’en a qui z’on appris a nager de force, rien qu’à caus’ de ça !

Les gens ici c’est tous des bourgeois : Rien qui z’attendent le soir pour draguer autour du bar, ou se faire tomber le ventre ac’ l’orchestre. Tous les soirs y se changent les filles et comme ça y sont contents, et les filles aussi. Tous y z’ont leur quat sous… Le reste du tant, tu les mets sur un bateau, y vienn’ tout verts, sur la plage y vienn’ tout rouges. À peine 3 ou 4 y savant nager pour de bon. Les aut’ y bouff et y baisent, c’est tout. Ouala c’est fini. Si t’ia rigolé tant mieux et si tia pas tout compris je te raconte quand je viens. Tout ça c’été pour te dire “merci” pour ton liv’, qui m’a fait bien plaisir, a de même que pour tes lettr’. La bise des dimanches je te fais en attendant te la faire de vive voix. Allez tchaou ! et bons baisers tout l’mond’.
“L’ami d’Alger”.

Un grand merci à Denise pour cette lettre de Madeleine dont elle m’a fait parvenir une copie.
Attention, c’est de l’humour et de l’autodérision. Madeleine, secrétaire de direction bilingue n’écrivait pas comme cela d’habitude…

Sur le “pataouète” on peut lire le bouquin de Roland Bacri paru chez Denoël en 1969: “Le Roro”.

Caillou. 16 novembre 2007

Une réflexion au sujet de « Les vacances en Grèce »

  1. Merci d’avoir ressorti cette lettre. Quand je l’ai reçue, je rigolais tellement en la lisant, attablée à un café, que j’avais communiqué mon rire à tous les buveurs autour de moi !! Aujourd’hui, mon rire est empreint de nostalgie ….
    Pour l’accent, c’est presque ça. En tout cas c’est vraiment une bonne idée que de l’avoir enregistrée.
    Je t’embrasse tès fort . Denise

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