Alger. 10 avril 2012, Belcourt, « le 20 août 1955 », et la suite…

Nous repartons par la rue Didouche et passons devant l’Université. C’est là aussi la foule. Cette ville semble décidemment très active. Aquilina rentre au centre culturel. Il y a là des stands représentant différentes initiatives culturelles dans des villes d’Algérie. Elle me dit, en sortant, que c’est très intéressant car dans beaucoup d’endroits, en Algérie, la culture était jusqu’à maintenant la dernière roue du carrosse. Elle a déjà visité plusieurs fois l’Algérie, elle y a de la famille, son blog (une blonde au bled) en parle beaucoup et bien, j’entends donc ce qu’elle me dit. Nous visiterons d’ailleurs un centre culturel (Mouloud Mammeri) à Tizi-Ouzou, bondé. L’attrait pour la culture de la part d’une grande partie de la jeunesse algérienne, qui en est habituellement privé, est un immense espoir. On ne se rend peut-être pas compte qu’ici, en France, où aller dans une bibliothèque, une librairie, un musée, au cinéma ou au théâtre est facile et banal, la culture est un acquis. En Algérie, c’est une autre histoire et la période du terrorisme islamiste a encore plus désertifié l’offre culturelle.

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Le ciel est traversé de fils. Comme si tous les voisins se branchaient sur un seul et même cable de télévision, par dessus les rues et les places…
Après avoir été boire un verre avec un copain d’Aquilina, journaliste à Algérie news et un de ses collègues, nous repartons en métro, vers un quartier périphérique d’Alger : Belcourt. En effet, une amie de Madeleine m’a demandé d’aller, si je la retrouve, photographier la maison de son père. Nous descendons à la station Hama. Belcourt est un quartier tout en longueur, en contrebas d’une haute colline, dominé par l’immense monument des Martyrs.

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Je retrouve très facilement l’avenue Victor Hugo, mais pour l’allée des Muriers cela s’avère plus compliqué. Nous interrogeons des petits vieux, assis sur un banc, mais ils ne semblent pas bien comprendre le français. En tout cas ils ne connaissent pas l’allée des Muriers. Heureusement un commerçant du quartier se souvient et nous en indique la direction. En repassant devant le banc, un des vieux messieurs se lève et nous appelle. Il nous dit qu’il n’a pas bien compris notre question. En fait il est très sourd. Puis en comprenant ce que nous cherchons, son visage s’éclaire et il nous explique où se trouve cette rue. Il est tout content et nous le remercions chaleureusement.

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Nous passons devant des rues, à gauche, qui montent très fortement dans les pentes de la colline. Il y a beaucoup de monde mais c’est très pauvre, une sorte d’immense marché au puces où les gens vendent tout et n’importe quoi à même le trottoir. Quelques jours plus tard nous rencontrons un jeune auteur de B.D. qui nous dit qu’il a été dévalisé, en plein jour, il y a quelques semaines à Belcourt. Quatres jeunes l’on emmené dans une arrière-cour et lui ont piqué papiers, fric et téléphone portable. Nous avons une peur rétrospective… Sur la place que nous cherchons le café est noir de monde. Il n’y a que des hommes.

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Enfin nous remontons cette rue et nous arrivons devant le n°19. Ce n’est pas une maison mais une sorte de garage. Sur le seuil de la maison d’à côté, trois vieux messieurs me regardent, intrigués. Je leur demande s’il s’agit bien du 19 allée des Muriers et tous les trois me répondent en même temps que c’est bien l’endroit. Je fais donc ma photo puis je retourne leur expliquer que c’est pour une dame, qui vit à Poitiers, mais je n’ai pas le temps de terminer ma phrase que l’un d’entre eux me répond qu’ils avaient bien compris. Il me précise qu’avant c’était une école coranique. Il doit y avoir une erreur… On se sourit. Décidément la guerre est bien finie.

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Que la guerre soit bien finie, ce n’est pas si sûr, car en rentrant à Hussein Dey nous longeons un grand stade et j’en déchiffre le nom : « Stade du 20 août 1955 ». C’est la date de ce que ma famille appelait, dans mon enfance, le massacre de Philippeville. De retour en France je fais des recherches. Peut-être, me suis-je trompé ? Ce serait le 20 août 1956, donc le congrès de la Soumam, qui est honoré à cet endroit ? Non, le 20 août 55, c’est bien les « événements du Nord constantinois ». Je viens justement de lire le livre magnifique de Mme Mauss-Copeaux, de revoir le film de Jean Pierre Lledo. Et puis je lis aussi ce qu’en dit El Moudjahid. Et j’ai cette histoire en tête.

Le stade du 20 août 1955

Je sais bien que je fais de la morale ! Mais c’est un crime contre l’humanité qui a été fait à Philippeville. Que les Algériens aient eux-mêmes souffert épouvantablement des crimes contre l’humanité  effectués par l’Armée française depuis 1830 (enfumades, massacres de douars, déportations, napalm, viols, tortures), ne justifie pas qu’ils donnent à un stade la date d’un crime que le FLN a lui même commis contre l’humanité… J’ai un peu l‘impression d’avoir longé un stade en l’honneur d’Oradour-sur-Glane !
Et nous rentrons très fatigués à Hussein Dey. Nous avons marché toute la journée. Omphale et sa sœur Lysistrata sont à la maison. Il y a même notre amie Flora, qui vit à Toulouse et travaille en Algérie. Ce sont des militantes, féministes, syndicalistes. Autant dire que nous passons une très bonne soirée à discuter de nos premières impressions de voyage, mais aussi de la condition des femmes en Algérie, de politique, des élections. Tout le monde fume. La télévision est allumée en permanence. Demain Omphale part en Kabylie avec son neveu. Elle propose de nous déposer à Tizi-Ouzou… Je vais me coucher, très fatigué mais aussi très content.

Caillou, le 26 avril 2012

2 réflexions au sujet de « Alger. 10 avril 2012, Belcourt, « le 20 août 1955 », et la suite… »

  1. C’est le soulèvement du peuple arabe tout entier qui commence. » (18 décembre 1954). 1mois et 7 jours apres ma naissance a Mechra Bel Ksiri (Maroc).

  2. Marc

    mes amis à Constantine habitaient la « cité du 20 août 55″
    en effet, ça faisait bizarre

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