3 poèmes de Mad

EUPHORIQUE, DEAD END, À RIVIERE

EUPHORIQUE

Et la vie coulait, comme roule,
Au Pont Neuf, la Seine,
Bien large, douce, et pleine…
Il la voyait tous les matins,
La Seine
Et ça lui
faisait
Un cœur si
Léger
Qu’il dansait devant
Lui quand il marchait…
Il savait cela provisoire
Et que la Joie
ne fait jamais que suivre
La Tristesse,
La Liberté
Précéder l’Esclavage…
Mais, à cause de tout cela
Qu’il volait à la Vie,
Entre son Passé et son Avenir,
Il faisait danser sa joie dans sa main,
comme une pièce ronde et neuve,
Qu’il donnerait au premier pauvre,
lequel l’irait boire au premier café…

Madeleine. Rue Mazarine, janvier 47.

DEAD END

De la fenêtre où je chantais,
Je vois ta forme disparaître
Cette chose à quoi je fus toute et qui s’en va…
Tout doucement, rentrer dans l’ombre,
La solitude et le silence
De l’autre monde
Où tout le monde
Est à tout le monde,
Où nous n’avons plus
Rien à faire ensemble…
Où vivotent à travers le temps,
Sans savoir pourquoi ni comment,
D’étranges morceaux de bidoche
Plus ou moins fraîche,
S’étonnant du sang dans leurs veines
Et de n’avoir point
d’ailes autour du cœur…
Aussi fièrement
Que je fais l’amour, tu t’en passes,
Il se tait, d’autres interrogent,
Vous pleurez mais nous
Plus logiques
Sur une musique nègre,
Désespérée comme un regard
De fou,
Crions de toute notre chair
Qu’il n’y a pas,
Qu’il n’y aura jamais
D’ISSUE.

Madeleine. St. Germain des Prés, mars 1947.

À RIVIERE, laissé pour compte, le 31/3/45, en Alsace, à six pieds sous terre.
De Port-Royal à Denfert
Je l’ai regardé,
Ce monsieur qui te ressemblait :
Même front, mêmes yeux
Même bouche irrégulière,
Toi… moins ton rire.
Est descendu, s’en est allé,
Le monsieur souriant, paisible, résigné,
Ce monsieur que tu pourrais être…
Captif de notre vie…
Stupide et sûre,
artiste qui aurait
vidé tes yeux, tué ton rire,
Mis dans ta bouche une première acceptation
De l’état-de-choses existant,
Ce monsieur que tu pourrais être
et que, peut être tu étais,
de Port-Royal à Denfert,
Ce soir, pour me regarder…
fille
Pour chercher, dans cet être
morne et sans colère,
Le rire libre et vrai de la Joie,
Le rire confiant de la Jeunesse,
Le rire fier de la Révolte,
Le rire énorme et primitif
Qu’aux temps lointains où tu vivais,
De Port-Royal à Denfert,
Tu m’as donné…
Port-Royal ou Shirmeck, au bord de la prairie,
Sapins sombres de Sainte-Odile,
Strasbourg, cathédrale éventrée,
Où la neige lasse et le vent furieux
* disaient, chacun à sa manière, ou
La totale impuissance des dieux…
* (Pour deux visiteurs étranges,
disaient l’impuissance des dieux…)
Puis ce fut Colmar et Denfert,
Denfert trop vite arrivé :
Dernière pirouette, meilleur farce,
En cette veille de premier avril
Où les braves gens croyaient mettre en terre,
Ton nom lumineux, ta révolte,
Et ton rire, énorme barrière
De l’Absurde, le premier, le dernier
Des rires libres que j’entendis…
Frère, te souvient-il de cet enterrement ?
Fête bouffonne offerte à notre humour,
Festin pour nos ricanements.
Que nous avons ri ce jour là,
Toi sous la terre et moi dessus,
De leurs bedaines et de leurs phrases
Enflées d’Honneur-Patrie,
Bouffies de Marseillaises
De l’œil soudain grave et du front soucieux,
Des trois pelletées de rigueur
Dûment arrosées d’eau bénite
Et des courbettes aussi
Que tous ces gens, ces braves gens,
Qui n’aimaient pas beaucoup ton rire,
Te prodiguaient si gravement.
Car rien ne manquait à la fête
pour les enterrer tout de bon
Ce rire, ce Nom,
Seuls rescapés, vrais survivants,
De notre lamentable
vie de cons…
Et j’ai tant fait pour retrouver ton âme,
Et j’ai tant cherché par les nuits sans sommeil,
Pour comprendre, à la fin, que ton âme c’était
Ce que j’emportais ce jour là,
Tel un enfant, vivant et chaud,
A travers la vie désolée.
Et cette âme, je l’ai gardée…
Mais, au morfil des jours, j’accroche les lambeaux
Du rire déchiqueté qu’emportent au hasard
Les mêmes P.C.
Les mêmes dossiers,
Les mêmes mots automatiques,
La même pendule à pointage,
Et, pour ouvrir la même porte,
Au haut des mêmes huit étages,
Le même « 38″ où, ce soir,
Frère au rire énorme, au nom lumineux,
Tu vins, toi le vivant,
T’assoir parmi les morts…

Madeleine, mars/avril 1950.

 

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