Sourate 33 verset 52

Sur le haut de la colline qui domine le village, la grande maison aux volets bleus est comme un promontoire. De la terrasse, une vue panoramique donne sur toute la région qui, après le petit cimetière aux deux cyprès, s’étend, de dunes en oasis, à perte de vue puis se noie dans la tremblante lumière du matin. Il fait encore un peu frais. Bientôt le village aux petites maisons chaulées sera écrasé de soleil.

Juste au milieu du triangle carrelé de ce belvédère, une vasque d’eau claire et pure avec un petit jet fait un joli bruit permanent, un gazouillis humide et doux.

La jeune femme, accoudée à la rambarde, a peut-être vingt ans. Appelons la Sofia.
La veille, ils sont venus la prévenir qu’ils partaient. Le maire, deux voisines, les domestiques, il y avait même l’instituteur. Partir pour où ? Ils n’en savaient rien. Mais partir pour fuir, sauver leurs peaux et leurs quelques valises. Mais elle ne veut pas s’en aller. Elle ne laissera pas la maison de sa famille, de son père surtout qui vit à l’étranger et ne revient ici que quelques semaines par an. C’est sa maison. Elle y est née. Cette villa est immuable et ce n’est pas une vague de plus ou de moins qui la détruira.

Alors elle s’éloigne de la balustrade et, à l’abri des regards enlève d’un mouvement des épaules sa djellaba blanche et fine. Elle n’est plus habillée que d’un maillot de bain rose et la serviette éponge posée sur la chaise longue est d’un très joli vert. La jeune femme s’allonge et reprend la lecture de son livre. C’est une romance anglaise, un truc à l’eau de rose, où l’on ne sait pas encore si James a promis de retrouver Janice et enfin lui dire la vérité…

La matinée s’écoule dans le petit bruit de l’eau qui doucement l’endort.

La porte de la maison explose sous les coups des rangers, une dizaine de soldats en battle-dress pénètre en courant sur la terrasse. Ils viennent se positionner derrière les piliers de la balustrade. Ils crient. Leurs visages sont rayés de trainées noires. Leur jeune chef la désigne, stupéfaite, encore assise: « Enfermez-moi ça dans la cave ! » Et il fait tomber la chaise longue d’un coup de botte

Plusieurs jours passent. On entend parfois les bombes larguées par les avions de la coalition qui survolent le village et ébranlent les fondations de la maison. Elle survit, pelotonnée dans la serviette éponge verte, dans un demi-sommeil entrecoupé de cris. De temps à autre les brutes la réveillent à coups de seaux d’eau et elle les sent ensuite s’épuiser en ahanant sur son corps, étrangement indifférente, ramassée dans son seul désir de survie. Tenir encore un jour…
Une fois elle entend vaguement le jeune capitaine qui, comme les autres, vient de la violer. Il remonte sa braguette, les jambes écartées au dessus de son corps nu et dévasté. L’air un peu triste il murmure : « sourate 33 verset 52 : mais la fréquentation de tes femmes esclaves t’est toujours permise. »
Et puis ils s’en vont, après avoir pissé dans la vasque.
Plus tard, l’armée régulière reprend le contrôle de la région. Ils retrouvent son corps au fond de la cave, sous la maison. Et c’est le maire et l’instituteur revenus quelques jours plus tard qui l’enterrent dans le cœur du cimetière du village, celui aux deux cyprès

Dans les gravats, une autre jeune femme a retrouvé le livre de Sofia. Elle y lira que Janice a retrouvé James et qu’ils se sont mariés. Ils vivent maintenant dans leur très joli cottage et attendent leur premier enfant…

Caillou, le 2 novembre 2016

Les 6 mots de Sofia : Bleu – Eau – Livre – Stupéfait – Cœur – Promis

2 réflexions au sujet de « Sourate 33 verset 52 »

  1. Clemenceau en 1881 « J’approuve tout de la Révolution : j’approuve les massacres de septembre où, pour s’éclairer, la nuit venue, les travailleurs plantaient des chandelles dans les yeux des morts. J’approuve les noyades de Nantes, les mariages républicains où les vierges accouplées à des hommes, par une imagination néronienne, avant d’être jetées dans la Loire, avaient à la fois l’angoisse de la mort et la souffrance de la pudeur outragée. J’approuve les horreurs de Lyon, où l’on attachait des enfants à la gueule des canons, et les égorgements de vieillards de quatre vingt dix ans et de jeunes filles à peine nubiles. Tout cela forme un bloc glorieux et je défends qu’on y touche. »
    Chacun son héritage terrible.

  2. Le titre est surprenant .Avant de commencer à lire, j’ai cru que tu m’envoyais une vraie sourate puis j’ai compris .Cette histoire est dure et très belle à la fois; Je me suis laissée emportée par l’histoire de cette femme qui a préférée mourir que fuir Et la sourate 33 verset 52 montre bien que ce n’était pas question de capitalisme , ou d’impérialisme mais de religion qui permet toutes ces exactions
    bravo et un merci féministe et athée
    cathy

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