La violence coloniale en Cochinchine.

En 1928 un rapport d’un inspecteur du travail qui en dit long sur les conditions d’exploitation dans les plantations d’hévéas de Cochinchine. Comme c’est un peu long j’ai mis en gras les passages les importants. Je l’ai trouvé ici

1928: RAPPORT DE L’INSPECTEUR GÉNÉRAL DU TRAVAIL DELAMARRE
Témoignages et documents français relatifs à la colonisation française au Viêt-Nam, Association culturelle pour le salut du Viêt-Nam, Hanoï, 1945,
TRÈS CONFIDENTIEL N° 15/lgt. Objet ANNEXE V

Saïgon, le 17 juillet 1928.
L’INSPECTEUR GÉNÉRAL DU TRAVAIL,
A MONSIEUR LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L’INDOCHINE[Monguillot].

J’ai l’honneur de rendre compte à Monsieur le gouverneur général. des constatations que j’ai eu l’occasion de faire du 25 au 28 juin dernier, au cours d’une visite des plantations créées par la Maison Michelin à Phu-riêng et Dau-tiêng.
Ayant à parcourir, peu à peu, les principales exploitations agricoles européennes du Sud-Indochinois, afin de pouvoir me faire une opinion d’ensemble sur la situation générale de la main-d’œuvre qu’elles emploient. et les résultats obtenus par l’application des arrêtés du 25 octobre 1927, j’ai débuté par les plantations Michelin qui ont la réputation bien établie de consacrer au bien-être de leurs ouvriers des sommes considérables.
Je n’entreprendrai pas une description détaillée de l’organisation des plantations de Phu-riêng et Dau-tiêng, toutes précisions utiles figurant déjà dans des procès-verbaux de visite récents de l’inspecteur du travail et du directeur local de la Santé de Cochinchine en date du 9 mai 1928 pour Phu-riêng et du 14 mai 1928 pour Dau-tiêng. Je me bornerai à exposer les observations faites au cours de ma visite dans ces concessions.
Le 25 juin, à 7 heures du matin, je suis parti, en automobile, pour Phu-riêng,

Rapport sur une visite des plantations Michelin

accompagné de M.Tholance, administrateur de 1re classe, inspecteur du travail en Cochinchine, et du secrétaire des résidences du Tonkin, Duong-Duc-Hiêp, en service à l’inspection générale du travail.
Phu-riêng est situé dans la province de Biên-Hoa, à 125 kilomètres de Saïgon et on y accède par la route locale n° 1, après un long trajet à travers une dense forêt vierge qui doit fortement impressionner, dès leur arrivée, les nouveaux coolies tonkinois.
A environ 20 km de Phu-riêng, nous rencontrons, en forêt, trois jeunes Tonkinois liés ensemble avec un fil de fer et escortés par un milicien. Interrogés, ils avouent avoir voulu s’évader et avoir été repris en cours de route. Ils sont sales et couverts de gale.
Reprenant notre chemin, nous croisons un camion de La Compagnie Michelin marchant à bonne allure et traînant une remorque remplie de coolies annamites.
Malgré mon désir de causer avec ces coolies, je laisse le camion et notre automobile continuer leur route en sens inverse pour ne pas m’attarder encore. Nous débouchons, peu après, devant un immense espace de plus de 1.300 hectares défrichés et qu’encercle, de toutes parts, la forêt. Tout à proximité se dresse un groupe de bâtiments en bois du meilleur aspect vers lesquels nous nous dirigeons. Un infirmier se porte à notre rencontre et nous explique que nous nous trouvons dans le groupe n° 1, que les habitations des Européens et des travailleurs indigènes sont réparties en trois groupes et que c’est dans de groupe n° 2 qu’est installée la Direction.
Le village n° 1 est à peu près désert, sauf l’infirmerie. Accompagné de M.Tholance et du secrétaire Duong-Duc-Hiêp, j’entre dans cette petite formation sanitaire d’un caractère provisoire, mais bien tenue. Nous y trouvons une vingtaine de malades. Je leur adresse quelques paroles d’encouragement, en leur faisant valoir les bonnes conditions matérielles dont ils bénéficient. L’un d’eux prend alors. Ia parole, au nom de ses camarades, et déclare que, malheureusement, les travailleurs sont, sur cette exploitation, fort maltraités. Je lui demande si lui ou ses camarades portent des traces de coups, mais il me répond que ce matin même, les coolies marqués par les coups qu’ils ont reçus, ont été évacués en automobile.
Pendant que nous passions dans les maisons de ce groupe M.Tholance ayant aperçu dans l’une d’elles une barre de justice, nous la visitons. Elle est inoccupée, mais nous y trouvons une barre de bois, aménagée comme dans les prisons annamites, pour entraver les détenus par les pieds.

Image trouvée sur http://www.hanoilavie.com

Nous reprenons notre route à la recherche du village n° 2. Mais, comme aucun de nous ne connaît la plantation, nous nous égarons dans le réseau de ses routes et arrivons à la délégation de Phu-riêng à 8 kilomètres au-delà de l’exploitation Michelin. Nous prenons là un guide et, revenant sur nos pas, nous rencontrons le délégué du Phu-riêng, M.Morère , parti à notre recherche.
Nous n’arrivons que vers 11 heures au village. n° 2. Nous y trouvons M.Alpha [Soumagnac], directeur des Établissements Michelin en Cochinchine, résidant à Saïgon, qui, prévenu de notre visite depuis plusieurs jours, nous attendait dans les bureaux de l’exploitation. Après nous avoir présenté M.Triaire [ingénieur], directeur de la plantation de Phu-riêng, et divers employés européens, M.Alpha nous fait visiter les installations de ce groupe, le plus important. Habitations des coolies, essais de jardinets, douches, infirmerie, magasins de vivres tenus par des femmes annamites, château d’eau et canalisation, tout indique qu’en outre de d’effort considérable qui a été déployé pour défricher et installer cette plantation, datant à peine de douze mois, des dépenses importantes sont faites largement pour transformer le camp provisoire actuel en une installation définitive bien comprise et bien étudiée. A noter, cependant, que les magasins d’approvisionnement, bien garnis, sont tenus par les femmes de certains employés indigènes de la plantation et que les prix n’ont été affichés que la veille de notre arrivée, sur l’ordre de M. Alpha.

L’heure étant déjà avancée, je me retire avec M.Tholance et le secrétaire et nous allons nous abriter pour le déjeuner chez M.Morère, délégué de Phu-riêng. Accompagné de M.Morère, nous repartons à 2 h. 30 après avoir laissé passer une forte averse et revenons au village n° 2 où nous retrouvons M.Alpha et M.Triaire.
Dès mon arrivée, je dis à M.Triaire devant M.Alpha et en présence de M.Tholance que nous avions constaté, dans de village n° 1, I’existence d’une maison aménagée en salle de police avec une barre de justice et que je désirais avoir de lui des explications à ce sujet. M.Alpha parut surpris et demanda à M.Triaire des éclaircissements.
M.Triaire nous déclara qu’il avait dû organiser ce poste de police pour y garder les déserteurs qui devaient être livrés à l’Administration, les tenanciers de jeu qui s’introduisaient, la nuit, sur la plantation pour y faire jouer et, d’une façon générale, les mauvais sujets qui devaient être remis au délégué de Phu-riêng, qui est à 8 kilomètres de là, mais que jamais il ne les gardait plus d’une nuit, entravés, d’ailleurs, par un seul pied pour leur permettre de se retourner et les faisait conduire, dès le jour venu, à la disposition du délégué, M.Morère.
Je demandai à M.Triaire s’il n’avait pas d’autre barre de justice sur sa plantation. Il m’affirma catégoriquement, ainsi qu’à M.Alpha, en présence de M.Tholance, qu’il n’en existait pas d’autre à Phu-riêng. A remarquer que le local disciplinaire du village n° 1 était établi à l’extrémité de l’exploitation, dans le groupement le plus éloigné à la fois de la délégation de Phu-riêng et de la direction, qui est installée dans le village n° 2.
M.Alpha nous propose, alors, d’aller visiter le village n° 3. Nous nous y rendons. Nous trouvons là M.Vuillary, chef de ce groupe, et M.Alpha me fait remarquer que nous avons la chance de trouver les coolies, retardés par l’averse, encore en train de se rassembler et que je pourrai, ainsi, m’entretenir avec eux et me rendre compte de leur disposition d’esprit.
Profitant de cette occasion, je demande que l’on écarte les surveillants indigènes, puis j’adresse quelques mots, dans leur langue, aux ouvriers tonkinois, disposés par équipes, accroupis sur leurs talons. Je constate qu’ils me répondent avec une certaine gêne en regardant du côté du groupe dans lequel se trouvent M.Alpha, le Directeur de Phu-riêng, M.Triaire et l’assistant Vuillary. Je leur fais, alors remarquer qu’ils peuvent me parler sans crainte, car étant le seul Européen présent à comprendre leur langue, les paroles que nous échangerons échapperont complètement aux personnes qui sont avec moi, que s’ils ont des choses graves à dire, ils n’ont qu’à raconter d’un ton badin. Cette observation amuse les coolies qui, prenant la parole à tour de rôle en souriant, exposent que le climat est fort malsain, et qu’ils sont soumis à un régime de coups et mis à la barre. Je leur demande où est la barre de justice. L’un, deux me répond qu’il en est installé dans leur compartiment même.
Ayant terminé mon entretien avec les travailleurs tonkinois, je me retourne vers M.Alpha qui me fait remarquer que ses coolies n’ont pas l’air malheureux et s’expriment allègrement.
Je prie alors MM.Alpha, Triaire et Vuillary de m’accompagner, ainsi que M.Tholance, M.Morère et le secrétaire Duong-Duc-Hiêp, et me dirige vers le bâtiment n° 12. Ce bâtiment est affecté aux cuisines. Mais deux pièces en sont fermées. L’une, ouverte sur sa demande, est vide et, dans le fond, est installée une barre de justice percée de neuf trous. Pendant que M.Alpha contemple cette pièce avec une certaine surprise et demande des explications à M.Triaire, des gémissements se font entendre de la pièce voisine dont la porte est restée fermée. Cette porte étant ouverte, apparaît une deuxième pièce munie, également, d’une barre de justice comportant aussi neuf trous. Sur le dos gît un homme, les deux pieds entravés dans la barre, la partie inférieure du corps est nue. A notre arrivée, par un geste de pudeur, il s’est couvert les parties sexuelles d’un linge qu’il maintient en place, en paquet, avec sa main droite.
M.Triaire se précipite pour enlever ce linge en s’écriant: «Pourvu qu’il ne se soit pas mutilé». L’homme est dégagé et relevé. Il est très amaigri et visiblement malade. L’infirmier, appelé, déclare que c’est un dysentérique et qu’il le soigne. Je lui fais enlever sa veste et fais constater aux personnes qui m’accompagnent qu’il porte sur le dos six coups de rotin bien marqués. M.Alpha s’exclame que ce n’est pas là la place d’un malade et M.Triaire aussitôt s’écrie avec vivacité qu’on emporte cet homme, qu’on le mette à l’infirmerie et qu’on le soigne. Mais le directeur de la Maison Michelin intervient immédiatement et exprime le désir de savoir qui est responsable du traitement infligé à ce malade.
Interrogé, cet homme dit être un travailleur tonkinois du nom de Do-Can, âge de 19 ans, originaire du village de Trung-biên, canton de Tân-khai, huyén de Hai-hâu, province de Nam-Dinh (titre d’identité n° 7333). Il déclare qu’étant malade, il a eu peur et a voulu s’enfuir il y a deux jours: rattrapé, il a été battu et mis à la barre. Prié d’indiquer qui l’a fait mettre à la barre. il dit que c’est un autre coolie de son équipe dont il ne sait pas le nom, mais qu’il reconnaîtrait. Les Tonkinois du camp étant rassemblés, il désigne l’un d’eux, un homme bien découplé. Celui-ci, interrogé, reconnaît que cet évadé lui a été confié, afin qu’il le surveille et l’oblige à travailler, et qu’il a mission de le mettre à la barre le travail terminé; cependant, comme, aujourd’hui, cet homme était trop malade, il l’a laissé à la barre où il a été oublié. Interrogé afin de savoir qui lui a confié le coolie Do-Can pour le faire travailler dans ces conditions, il désigne le garde champêtre du groupe. La Compagnie Michelin a, en effet, chargé, dans chaque campement, un Annamite. dénommé garde champêtre, d’assurer l’ordre et la police parmi ses compatriotes. Le garde champêtre du campement n° 3, invité à faire connaître si c’est de son propre mouvement qu’il a pris ces mesures, répond que non et qu’il n’a fait qu’appliquer les ordres du chef européen, M.Vuillary. Celui-ci et M.Triaire gardent un silence embarrassé.
M.Alpha m’a remis ultérieurement une déclaration de M.Vuillary dans laquelle celui- ci reconnaît que les déserteurs qui étaient rattrapés étaient généralement mis à la barre, mais se retranche derrière les ordres verbaux donnés par son directeur, M.Triaire.
Do-Can est conduit à l’infirmerie avec ordre d’évacuation sur l’hôpital et nous revenons au village n° 9.
Là, M.Alpha me dit que, pour être fixé complètement sur l’attitude du directeur de
Phu-riêng, M.Triaire, il désirerait savoir si dans ce groupe n° 2, qui est placé sous sa surveillance directe, existe aussi une barre de justice. Les coolies rentrent précisément du travail à ce moment, et signalent, immédiatement, en réponse à la question que je leur pose, qu’il existe une barre de justice dans une pièce à proximité du logement de l’infirmier. Nous nous y rendons avec M.Alpha, mais, dans le bâtiment signalé, toutes les pièces sont meublées et aucune n’a l’aspect d’un local disciplinaire. M.Alpha se retourne vers moi avec une expression d’un certain soulagement en me faisant observer que, cette fois, les coolies ont exagéré. Mais on me signale que la barre de justice qui se trouvait dans ce bâtiment a été démontée et cachée derrière une case à l’extrémité du campement. J’y conduis M.Alpha et nous y trouvons, en effet, facilement reconnaissable à leurs échancrures régulières, les pièces qui composaient cette barre de justice, déposées à terre. M.Tholance, inspecteur du Travail, nous rejoint, et reconnaît également les morceaux de la barre de justice signalée par les coolies.
Revenant vers M.Triaire avec M.Alpha, je lui demande alors, en présence de M.Tholance, quels sont les coolies qui ont été évacués le matin même et ne lui cache pas que les Tonkinois prétendent que ce sont les plus marqués de coups qui ont été, ainsi, soustraits à mon examen. M.Triaire et M.Alpha m’expliquent que, chaque quinzaine, le docteur Pradal, médecin libre à Saïgon, vient, le dimanche visiter les travailleurs tonkinois et fait évacuer les plus malades sur l’hôpital que la Compagnie Michelin fait construire à Dau-tiêm et dont deux pavillons déjà achevés sont en service. Ce ne sont donc que des malades reconnus par le médecin qui ont été évacués sur Dau-tiêng, beaucoup plus salubre, puisque situé en terre grise.
Il est convenu que, le lendemain matin, je me rendrai à Dau-tiêng avec M.Alpha pour visiter cette autre exploitation et que j’en profiterai pour examiner les travailleurs évacués de Phu-riêng.
Le lendemain matin, 26 juin, accompagné de M.Alpha, je me suis rendu à Dau- tiêng. L’inspecteur du travail de Cochinchine, M.Tholance, retenu par les travaux d’une commission siégeant à Saïgon, ce jour-là, n’avait pu, à mon grand [V-25] regret, se joindre à nous. J’étais seulement assisté du secrétaire des résidences du Tonkin, Duong- Duc-Hiêp. La plantation de Dau-tiêng est située dans la province de Thu-dau-Mot, à 85 kilomètres de Saïgon. On y accède par la route coloniale n° 13 de Saïgon à Bên-cat.
Nous y arrivons vers 9 heures du matin. M.Alpha me présente le directeur de la plantation, M.Theurière, et nous parcourons en automobile cette exploitation fort bien aménagée. Je visite les bureaux où un nombreux personnel tient d’une façon irréprochable la comptabilité. Quatorze campements contenant 4.835 coolies tonkinois, sont répartis sur l’étendue de la plantation d’une superficie totale de 8.600 hectares dont 6.000 défrichés et plantés. Les logements des assistants européens, construits en briques et munis du confort moderne, sont déjà occupés, les campements des coolies sont encore en planches et d’un caractère provisoire. mais ils doivent être remplacés sous peu par des habitations définitives.
… Il est onze heures et demie, le soleil est brûlant et les travailleurs, sur ce terrain défriché, n’ont aucun abri. M.Alpha me déclare qu’il se préoccupe de faire établir des abris légers transportables.
Je me rends, ensuite, avec MM.Alpha et Theurière, à I’hôpital composé de trois pavillons dont deux sont achevés.
… Dans une des salles de cet hôpital, j’ai retrouvé les 29 coolies évacués la veille de Phu-riêng. Leur ayant fait retirer leurs vêtements. j’ai constaté que quinze d’entre eux portaient, la plupart sur le dos, des traces de coups fort nettes, plus ou moins récentes et de nombre et de gravité variables. Un jeune garçon de vingt ans, Tran-van-Chuyên portait sur le dos huit cicatrices provoquées par des coups de bâton ayant entamé profondément la chair, un autre du nom de Vu-Viêt-Thu, âgé de vingt-et-un ans, avait sur le dos la trace de cinquante-six coups de cadouille ayant occasionné six plaies couvertes de croûtes, deux autres coups avaient laissé une trace visible sur la joue droite.

La cadouille. http://www.aavh.org, L’Association des Amis du Vieux Hué

Ces coolies avaient bien été envoyés, à Dau-tiêng, la veille par le docteur Pradal, en tant que malades et les plaies qu’ils portaient aux jambes, diverses maladies, leur épuisement et leur mauvais état général, pouvaient, en effet, justifier leur évacuation.
Le docteur Pradal, que j’ai vu depuis, m’a dit n’avoir pas fait déshabiller ces coolies Iorsqu’il les a examinés.
Vers une heure de l’après-midi, je me suis retiré dans un pavillon d’assistant inoccupé, mis à ma disposition par la direction et, après avoir déjeuné et pris un court repos, je suis reparti à deux heures et demie avec MM.Alpha et Theurière et le secrétaire Hiêp pour le campement n° 12.
Une situation spéciale motivait l’examen de ce groupement. L’inspecteur du travail, M.Tholance, m’avait signalé que plusieurs suicides par pendaison s’étaient produits récemment à Dau-tiêng et M.Alpha lui-même, en m’en parlant, Ia veille, m’avait dit qu’il serait heureux de profiter de mon passage sur les plantations Michelin pour tâcher d’éclaircir les motifs de cette épidémie de suicides qu’on disait provoquée par la superstition mais dont la persistance l’inquiétait.
La liste de ces pendus que j’ai demandée, dès mon arrivée à Dau-tiêng, ne m’a été remise que le lendemain, 27 juin. signée de M.Alpha. Elle indique que les suicides se sont produits à partir du 19 mai à la cadence suivante:
Pham-thi-Nhi, n° du titre d’identité 2762. 19-5-1928;
Pham-van-Ap, n° du titre d’identité 1309. 21-5-1928;
Ta-dinh-Tri, n° du titre d’identité 6041. 21-5-1928;
Lê-ba-Hanh, n° du titre d’identité 3660 24-5-1928;
Dô-thê-Tuât, n° du titre d’identité 7272; 10-6-1928;
Nguyên-Sang, n° du titre d’identité 7142, 13-6-1928;
Tran-Cuc, n° du titre d’identité 7310. 23 juin, matin même de ma venue sur la plantation.
Le numéro des titres d’identité indique que les 5 derniers de ces désespérés étaient récemment arrivés à Dau-tiêng.
Ayant trouvé les travailleurs tonkinois du village n° 12 rassemblés dans leur camp, j’ai demandé au directeur d’isoler les surveillants et caporaux indigènes et de renvoyer les travailleurs dans leurs maisons, afin que je puisse circuler dans chacune d’elles en les interrogeant séparément.
Le camp n° 12 est l’ébauche d’un essai de reconstitution d’un village dans lequel les travailleurs tonkinois sont logés par groupes de quatre ou par ménages dans des cases en torchis couvertes de paillotes. Ce village vient à peine d’être construit et son aménagement n’est pas terminé. Le terrain réservé à des jardins autour des cases, était, lors de mon arrivée, le 26 juin après-midi, encore intact. Les ouvriers dressaient la charpente d’un grand abri devant servir de maison commune. Le soleil était brûlant et sur ce terrain défriché, on ne trouvait aucune ombre, sauf celle portée, sur le sol, par les maisons. Ces cases en torchis alignées sur la terre nue étaient encore fort loin de ressembler au village annamite, enfoui dans la verdure de sa haie de bambous et de ses arbres fruitiers.
Dans les premières maisons où je pénétrai, je trouvai des coolies au visage fermé et sombre, se refusant à parler et déclarant me pas savoir qu’il y avait eu récemment des suicides dans leur village. Puis dans mes déplacements de maison en maison, je fus suivi par certains Tonkinois qui m’écoutèrent et s’enhardirent peu à peu, la confiance vint et, au bout d’une demi-heure, un petit groupe de coolies rassemblés autour de moi, s’encourageant à parler les uns les autres, me mirent au courant de la situation en présence de mon secrétaire tonkinois.
De l’ensemble de ces conversations, il ressortait que ces suicides avaient commencé peu après l’arrivée d’un jeune assistant, M.Baudet, récemment venu de France et placé comme assistant à la tête de cette équipe d’environ trois cents coolies. M.Baudet est, en effet. arrivé en Indochine le 5 avril 1928. Il a été affecté à Dau-tiêng, cinq jours après, le 10 avril.
Les coolies me racontèrent que ce jeune, très cruel, avait fait fustiger certains d’entre eux sur la plante des pieds avec un rotin, et qu’il obligeait les hommes ainsi châtiés à courir en rond afin de rétablir la circulation du sang de façon à ce qu’aucune marque ne put subsister. Ce jeune homme ayant été déplacé récemment, il restait encore dans le village un garde champêtre, chargé de la police du groupe, et les caporaux Ham et Quang qui les battaient et les terrorisaient. Ils signalèrent que le garde champêtre enfermait ceux qu’ils voulaient punir dans une pièce où il les battait. Un certain nombre de coolies portaient des traces de coups sur le dos et l’un d’eux, récemment frappé, nommé Tran Mau, titre d’identité n° 6602, avait la figure tuméfiée. Cependant, je dois dire qu’aucun, sauf le dernier, ne portait la trace d’une correction sérieuse. Il me fut expliqué par les coolies que M.Baudet avait été déplacé depuis le début du mois (7 juin 1928) et envoyé a Phu-riêng. Son successeur, M.Baude, maréchal des logis en congé, était calme et humain et seule persistait, à son insu, I’oppression du personnel indigène.
Je mis au courant de ces déclarations M.Alpha et le directeur de Dau-tiêng, M.Theurière, et les conduisis dans le logement du garde champêtre où, dans une pièce de débarras, se trouvaient un gros rotin vert légèrement recourbé et une provision de rotin mince de la dimension usitée pour cadouiller. A noter que sur la plantation, entièrement défrichée, le rotin est introuvable.
M.Alpha me dit, à ce moment, qu’il se trouvait suffisamment renseigné et ne désirait pas, pour sa part, voir pousser l’enquête plus loin. Je n’insistai donc pas, car l’heure déjà avancée ne permettait pas d’ouvrir une information qui s’annonçait fort difficile à mener à bien, étant donné l’absence de traces laissées par le procédé de punition corporelle dénoncé par les coolies et les exagérations probables de leur part qu’il faudrait déjouer.
Le directeur de Dau-tiêng, M.Theurière qui, paraissait très ému, me déclare qu’il n’avait pas été sans avoir eu connaissance de certains excès de M.Baudet et que c’était pour ce motif qu’il avait demandé son déplacement et son envoi à Phu-riêng qui avait eu lieu le 7 juin dernier, mais qu’il n’en avait pas parlé, car ce n’était pas à lui à répandre des bruits fâcheux sur le compte de sa plantation, qu’il s’était borné a sévir de suite en faisant déplacer ce jeune assistant employé actuellement à Phu-riêng à des travaux d’étude sur le terrain.
Les coolies du village n° 13 s’étant plaints de ne pas toucher les primes qui leur sont accordées par la direction pour les trous creusés par eux, en plus de la tâche fixée à vingt trous, j’ai pris la déclaration de ceux qui se prétendaient lésés. mais ces déclarations en ce qui concerne les primes, ne concordent pas pour la plupart avec le relevé de la comptabilité dont le jeu de primes et de retenues assez complexe leur échappe certainement. En tous cas, les sommes qu’ils reconnaissent avoir touchées en total correspondent avec la comptabilité de la plantation.
M.Alpha, qui m’avait déjà, à Phu-riêng, fait entendre qu’il prendrait des sanctions immédiates, me dit son profond regret d’avoir été trompé par le directeur de Phu-riêng, M.Triaire, qui lui avait caché le régime de rigueur auquel il soumettait ses coolies, et me déclara qu’il allait de suite licencier l’assistant Vuillary et renvoyer. en France, à la disposition de la Maison Michelin, l’ingénieur Triaire, avec une lettre expliquant sa conduite. M.Alpha ajouta qu’il donnait l’ordre de révoquer les divers employés indigènes convaincus d’abus et de brutalités, en cours de notre visite, tant à Phu-riêng qu’à Dau-tiêng et qu’il allait donner des instructions très strictes pour que soient réprimes sévèrement. à l’avenir, tous excès et toutes brutalités. M.Theurière fit les mêmes promesses.
Quant à M.Baudet, M.Alpha, considérant qu’il s’agit d’un tout jeune homme, nouvellement arrivé dans la Colonie, me dit son intention de le rappeler dans ses bureaux à Saïgon et là de le reprendre complètement en main, après l’avoir sérieusement semoncé.
Je suis alors rentré a Saïgon où je suis arrivé à 9 heures du soir et, le lendemain, 29 juin, à 4 heures de l’après-midi. conformément à vos instructions, je me suis rendu auprès de M.[Paul Blanchard] de la Brosse, gouverneur de la Cochinchine pour le mettre au courant des constatations que je venais de faire sur les plantations Michelin, au cours, non d’une enquête qui eût demandée plusieurs jours pour chacune d’elles et que je n’étais pas allé faire, mais une simple et rapide visite de documentation.
M.Alpha m’ayant demandé de retourner à Dau-tiêng pour rechercher si les coolies évacués de Phu-riêng avaient été frappés par le personnel européen ou le personnel indigène, je suis reparti le 26 juin pour cette plantation, accompagné de M.Tholance, inspecteur du travail ainsi que du secrétaire Duong-Duc-Hiêp.
Arrivés à Dau-tiêng, nous avons été reçus par le directeur, M.Theurière, et nous nous sommes rendus directement à l’hôpital. La salle dans laquelle j’avais visité l’avant-veille les évacués de Phu-riêng était vide, elle venait d’être complètement lavée et les Tonkinois qu’elle contenait avaient été transférés dans une autre salle. Je procédai à leur examen en présence de M.Tholance et de M.Theurière, le secrétaire Duong-Duc- Hiêp inscrivait leurs déclarations. (Voir liste annexée au présent rapport, pièce n°8).
Parmi les coolies couchés dans cette salle qui me furent présentés comme venant de Phu-riêng, I’un d’eux, gisait sur le dos, immobile, les yeux mi-clos. Lorsque son tour vint d’être interrogé, il parut ne pas être en état d’entendre les invitations répétées qui lui furent faites de se lever. Croyant être en présence d’un homme réellement très malade, je passais aux suivants. mais, remarquai qu’il nous observait à la dérobée. L’examen des coolies de Phu-riêng terminé, je revins à lui et lui dis à nouveau de se lever et de se déshabiller. Il le fit avec quelque hésitation. Il portait sur le dos, entre les épaules et la ceinture, trace: 1° de 23 coups de cadouille ou d’un bâton mince dont plusieurs avaient entamé [V-28] la peau; 2° d’un coup sur le pectoral droit et d’un deuxième au- dessous du téton droit, ce dernier donné avec tant de force que le sang avait jailli et, coagulé, couvrait la cicatrice linéaire produite: 3° 3 coups sur le bras gauche; 4° 8 coups de cadouille sur les fesses les prenant l’une et l’autre en travers dans toute leur largeur; 5° un coup sur le jarret gauche et 2 coups sur la cuisse gauche. Au total, 36 marques de coups bien distinctes.
Cet indigène, à la surprise du directeur, M.Theurière, déclara n’être pas de Phu- riêng, mais bien du village n° 7 de Dau-tiêng et s’appeler Theu-Khac-Bong, âgé de 23 ans, originaire de Thanh-hoa, titre d’identité n° 3917. Il ajouta que les coups dont il portait les marques lui avaient été donnés par le caï Xuat. Il avait été placé par erreur, ce matin-là, dans le contingent venu de Phu-riêng.
J’ai interrogé immédiatement, d’une façon plus détaillée, le nommé Theu-Khac-Bong ainsi que les deux coolies provenant de Phu-riêng et qui portaient les plus nombreuses traces de coups, les nommés Tran Van Chuyen et Vu Viêt Thu (voir déclarations jointes pièces n° 9 et 10).
Il résulte des déclarations de ces trois Tonkinois, ainsi que de celles qui ont été recueillies, sommairement auprès du reste du contingent de Phu-riêng en traitement à I’hôpital de Dau-tiêng, que tous ont été maltraités par le personnel indigène de surveillance. Aucun n’a imputé les coups qu’il portait à un assistant européen.
Cependant, le nommé Vu Viêt Thu, de Phu-riêng, appartenant à la 3e équipe (village n° 1) a déclaré qu’il avait été frappé pendant le travail, parce qu’il n’avait pas la force de porter des troncs d’arbres, tantôt en présence de l’assistant européen, tantôt en son absence.
D’une façon générale, il y a lieu de remarquer que tous les indigènes portant la marque de coups qui ont été examinés à I’hôpital de Dau-tiêng sont, aussi bien le nommé Theu-Khac-Bong, en service sur cette plantation, que le contingent venu de Phu-riêng, des gens faibles, fatigués ou de tout jeunes gens, et, principalement, de nouveaux arrivés. L’expression de désespoir muet de certains d’entre eux fait peine à voir. Les coups qui leur ont été donnés, ont, la plupart, porté sur le dos.
On doit observer, également, que le contingent de 29 malades évacués de Phu-riêng l’a été après une visite du docteur Pradal et que si, parmi ce groupe, deux coolies étaient gravement contusionnés et même blessés, les autres portaient des traces variant de 1 à 2, 3 ou 4, au maximum quinze coups de cadouille, appliqués à des dates diverses, à un mois de date au plus.
À une heure de l’après-midi, je me suis retiré avec M.Tholance pour déjeuner.
À deux heures, M.Theurière est venu nous chercher pour nous conduire au village n° 12.
Le directeur de Dau-tiêng m’avait demandé, en effet, de venir revoir ce campement, afin de bien expliquer aux travailleurs qui l’occupaient que le personnel de surveillance qui les avait opprimés était licencié, qu’à l’avenir ils devraient s’adresser à leur directeur pour se plaindre des abus et des excès dont ils seraient victimes et les inviter à reprendre le travail avec confiance.
Nous avons constaté, à notre arrivée, que les ouvriers tonkinois du campement avaient, depuis notre visite précédente, c’est-à-dire depuis l’avant-veille, retourné la terre de leurs jardins et les avaient clôturés avec du matériel donné par la plantation, quelques bananiers avaient même été plantés.
Le moral était déjà meilleur et M.Theurière ayant, sur mon conseil, invité les Tonkinois du campement n° 12 à élire, à titre d’essai, leur garde champêtre, ils désignèrent d’un mouvement unanime, pour les surveiller, un jeune homme robuste, à la physionomie calme et intelligente.
Leur ayant adressé les paroles d’encouragement et les conseils de bonne conduite nécessaire, je laissai les ouvriers de cette équipe avec l’impression que la détente s’était produite et que les mesures prises les avaient rassérénés.
M.Theurière m’avait demandé, en outre, de vouloir bien adresser à ses assistants européens quelques paroles pour leur donner des conseils sur la façon de conduire leurs ouvriers tonkinois, les mettre en garde contre les gestes de vivacité, les excès que les surveillants indigènes pouvaient commettre sous le couvert de leur autorité et leur faire connaître que si, pour cette première fois, un simple avertissement était donné, sous forme de sanctions prises par la direction, celle-ci était bien d’accord avec l’Administration pour qu’à l’avenir, tout acte de brutalité soit déféré aux tribunaux.
M.Theurière m’ayant présenté ses assistants, au nombre de vingt, réunis dans une des maisons de la plantation, je leur ai adressé, en présence de M.Tholance, les conseils que leur directeur m’avait demandé de leur donner. Je leur ai dit, en outre, que je n’ignorais ni combien leur métier exigeait d’activité et d’endurance, ni leurs responsabilités, ni combien le maniement d’ouvriers tonkinois, surtout, nouveaux venus, était difficile, mais que je faisais appel à leur cœur et aux sentiments d’humanité que tout Européen porte en lui pour obtenir d’eux qu’ils ne voient pas en leurs équipes seulement un moyen d’action que l’on abandonne à l’heure de la cessation du travail, mais des groupes d’êtres humains intelligents qui leur sont confiés et dont ils sont responsables.
J’ai attiré leur attention sur l’erreur regrettable qui consiste à croire, dans certains milieux, que l’Annamite ne se dirige qu’avec la crainte des coups, sur les résultats néfastes qu’entraînent de pareils procédés et les avantages qu’ils tireront, au point de vue du rendement du travail, des soins qu’ils voudront bien prendre pour veiller à ce que leurs hommes soient entretenus en bon état physique et moral, à ce qu’ils me soient pas l’objet d’exactions et de mauvais traitements de la part de leurs cadres indigènes.
Je leur ai montré qu’il était de leur intérêt même de profiter de l’effort matériel fait par la Maison Michelin pour assurer à leurs coolies une vie acceptable, car le recrutement se fait librement et si, par suite d’une mauvaise réputation des plantations, il venait à tarir, nombre d’entre eux seraient vite licenciés, faute d’emploi.
Je les ai enfin prévenus que bien qu’il soit pénible de briser la vie d’un homme par une condamnation correctionnelle, I’lnspection du travail n’hésiterait pas à dresser procès-verbal contre quiconque se livrerait à des violences qui risquent de déconsidérer et de ruiner notre œuvre de colonisation.
Je leur ai conseillé, enfin, d’apprendre les rudiments de la langue annamite dont la connaissance leur donnera les moyens de se faire obéir facilement de leurs hommes et de contrôler ce qui se passe autour d’eux.
M.Theurière, par quelques mots, a dit à ses assistants qu’il était en complet accord avec nous et les invitait à observer soigneusement les conseils qui leur avaient été donnés.
J’ai quitté la plantation de Dau-tiêng avec M.Tholance à 5 heures du soir.
Signé: DELAMARRE

Edmond PUCCINELLI était vraisemblablement
employé par l’entreprise BERGOUGNAN, un concurrent de MICHELIN.
Mais etait-ce très différent ?
Caillou, le 28 octobre

On peut lire sur ce très beau site d’autres informations sur ces deux plantations Michelin, avec des images: http://belleindochine.free.fr/PlantationMichelin.htm

Catherine rajoute: 

A cette époque les populations locales sans doute étaient-elles déjà/encore en situation de servage [ce qui n’excuse rien]; Edmond n’y est arrivé que 10 ans plus tard.
Ici un document du service cinématographique des Armées datant de 1951 : http://www.ecpad.fr/heveas-51/ :
-y est décrite une importante exploitation à 150km au Nord d’Hanoï, dirigée par une trentaine de Français, et un ouvrier-saigneur immigré du Tonkin [sous contrat de 3ans, et alors jugés plus robustes que les Cochinchinois par les hévéaculteurs]
-à 2mn28, on aperçoit une patrouille de sécurité
La liste des plantations Bergougnat recensées : Loc Ninh [frontière cambogdienne], et Binh Ba, Minh Thanh, Bu Prang, Hon Quan [que je parviens pas à situer]
La “barre de justice” dérivée de la Cangue? [a priori en usage à Hanoï en 1911]

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