Archives de catégorie : Mémoire

RAK, chronique d’un film disparu.

J’ai retrouvé, grâce à Internet, un film que je n’avais jamais oublié:

RAK de Charles Belmont

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Ce film est touchant, émouvant, mais il n’est pas que cela. Je dois dire qu’en 2016 comme en 1973 je l’ai vu en m’identifiant à David. En 73 parce que, fils unique, je venais de perdre ma mère, Madeleine, qui vivait seule à Paris. Et en 2011 par la disparition de Maria, en 3 mois d’un cancer intestin/poumon, une femme qui était resté, même divorcée, une très grande amie et une camarade. Comme c’est un film ancien j’y vois maintenant des défauts, (rien de rédhibitoire) et d’immenses qualités.
Il y un sujet principal dans ce film qui est celui de la médecine « de classe » et du rapport entre le médecin et son patient. Sur ce point je crois qu’il date un peu. Le décès de Maria, m’a montré que la médecine hospitalière a progressé dans les droits du malade, dans le refus de la souffrance, dans le regard du personnel hospitalier et même dans la vérité donnée aux malades, si du moins ceux-ci veulent la connaître. Sur ce point la visite du grand patron ressemble à une farce. Elle est d’ailleurs traitée comme telle. J’espère que cela est devenu l’exception et date d’une période définitivement révolue.
Plus subtile, mais bien argumentée dans ce film, la dénonciation du rapport exclusif entre soignant et patient est lui toujours d’actualité. Même si la pratique reste ce rapport de domination il me semble qu’il a depuis longtemps été remis en cause et que d’autres visions de la médecines ont fait leur apparition. Que des progrès ont eu lieu comme avec l’institut Renaudot (et la médecine communautaire) ou, et je l‘ai découvert sur votre blog, la revue de la « Santé intégrative ».
L’autre critique que je ferais à ce film c’est le côté militant un peu lourdingue, un peu appuyé, comme avec les interventions des médecins contestataires ou cette phrase sur la médecine dans la Chine Populaire qui fait maintenant sourire. Mais c’était l’époque !
Je le sais, j’y étais…
Mais ces critiques ne sont rien devant l’autre sujet, pour moi bien plus important, qui est le rapport intime entre ce jeune homme, David et sa mère en train de mourir.
La disparition de son père et l’absence de sa sœur en fait un fils unique. Il ne vit pas encore avec sa compagne. Il est seul avec la maladie de sa mère, avec en tête la certitude de son décès proche, son incapacité à lui dire la vérité. Il doit à la fois sacrifier une partie de sa vie personnelle (la scène où il lit le journal et où sa mère le dérange) et devenir l’adulte responsable. C’est une inversion des rôles fils/mère. Le fait de l’appeler « petite mère » ne me semble pas avoir seulement une résonnance russe, c’est aussi se penser le protecteur, l’adulte devant la maladie qui infantilise sa mère. Et cela l’irrite.
Il y a des notations très fines et très vraies comme la culpabilisation : «  C’est quand tu es parti que j’ai commencé à me sentir fatiguée… » . La tension qui suit, l’affrontement feutré est absolument terrible. D’autant qu’il se termine par « Moi aussi j’ai besoin de toi » et que la mère reçoit cet aveu avec fierté.
Pour dépasser ce rapport de prise de pouvoir sur l’autre, inversé lorsqu’il s’agit d’un jeune homme sur sa mère il va falloir se battre ensemble et donc casser le silence. Il faut lui dire la vérité sur sa maladie et lui annoncer l’issue très probable de son cancer. La séquence de la salle de bains est certainement la plus forte du film, la scène ou Samy Frey se cache dans son dos pour lui dire ce que peut-être elle sait déjà tandis qu’elle se regarde dans la glace et pleure silencieusement est pour moi une situation qu‘il me semble avoir vécue.
Ma mère est morte brutalement empoisonnée par l’oxyde de carbone. Je n’ai pas pu me préparer à sa mort. Il n’y a donc pas de ressemblance. Mais l’imaginaire d’un spectateur n’a peut-être pas besoin d’être aussi précis pour s’identifier avec un personnage fictif.
J’y ai vu d’ailleurs une grande part d’autobiographie avec toutes ces anecdotes qui sentent vraiment le vécu…
Et puis c’est merveilleusement bien joué par Lila Kedrova et Samy Frey. Par exemple cette pantomime ou ils jouent comme des enfant.
Même si les couleurs ne sont plus très bonnes, même si le son doit pouvoir être amélioré, (mais je deviens un peu sourd moi aussi !) les cadrages sont très bons, il y a peu de mouvements de caméra et ils sont à chaque fois cohérents, rien n’est au hasard, le montage est très beau puisque il ne se voit pas, et la non-chronologie renforce l’attention. C’est un très beau film, même si, par son côté militant, il date un peu. Il faut qu’on puisse le voir et le revoir

Caillou, le 14 décembre 2016

On ne le trouve pas dans le commerce. “Malheureusement les droits de RAK appartiennent à une production qui ne s’en occupe pas du tout. Le film n’est visible nulle part sauf au Forum des images à Paris “
Une association: les amis de Charles Belmont
veut montrer en DVD les films de ce réalisateur.

On peut lire aussi:

RAK par Marielle ISSARTEL

À l’occasion de la rétrospective de tous les films de Charles Belmont à Paris en avril, focus sur RAK qui dès 1972 posait la question de l’unité du malade et de la relation qu’il lui serait nécessaire d’établir avec les personnes qui le soignent. À la fois une histoire d’amour et un réquisitoire au vitriol.

Un sujet qui dit “Je”

Ce film fut écrit d’abord sous forme d’un pur cri de révolte, à partir d’une expérience personnelle de Charles Belmont, très douloureuse, la mort foudroyante de sa mère d’un cancer(1). Puis la réflexion et l’analyse appliquées à cette expérience intime lui ont donné une portée humaine et sociale, et même politique. La structure non chronologique du scénario et la voix off du personnage du fils témoignent de ce double mouvement subjectif et réflexif en tension. Dans RAK les sentiments s’expriment sans crainte des scènes périlleuses, mais pour dépasser la révolte personnelle et écrire sans exagération la scène de la visite du grand patron hospitalier, Charles Belmont a réuni une quinzaine d’amis du Groupe Information Santé (ex Secours Rouge, avec qui ensuite il fera Histoires d’A) qui ont mis en commun leur expérience ordinaire en évacuant l’exceptionnel. Comme la réalité dépasse la fiction, la scène traitée en parade de cirque fait plus vrai que nature. Elle fut d’ailleurs l’objet d’une censure d’Antenne2 qui demanda à Charles Belmont de la couper avant diffusion pour ne pas choquer les mandarins qui devaient débattre ensuite. Mais accepter la censure n’était pas de son goût et il préféra annuler la vente.

La relation dominant/dominé du patient le bien-nommé n’est pas seule en cause dans le film. Le rôle du psychisme dans la maladie et la maladie considérée comme réponse au mal-être sont des pistes ouvertes à la fois par l’histoire incarnée de ce couple d’un fils avec sa mère, mais aussi par l’irruption de médecins en chair et en os sous forme d’interviews. Parmi eux, le Dr Richard Dabrowski : « Est-ce qu’on a déjà vu un foie ou une moelle épinière se promener dans la rue ? non, il y a toujours le sujet qui dit “Je” autour, et qui dit : “moi j’ai mal”. »

Dans le dossier de presse en 1972, Charles Belmont écrivait : « Si j’ai fait RAK, c’est pour partager quelques idées, pas nouvelles du tout, mais enfouies, très dissimulées. La santé physique n’est qu’un des aspects de l’épanouissement de l’individu. On connaît depuis longtemps l’influence des conditions de vie sur les maladies. On sait depuis l’Antiquité que l’individu forme un tout dialectique. Et ces certitudes, non codifiables, non “scientifiques” sont purement et simplement ignorées sinon niées par une grande partie du corps médical, dont c’est pourtant en principe le champ opérationnel. On fait la part du feu en abandonnant l’investigation psychologique à des spécialistes isolés et ignorés des médecins du corps.
Si j’ai introduit dans mon scénario le docteur Renard, généraliste, médecin de ville, dont j’avais besoin pour le déroulement scénaristique, ce n’est en aucune manière pour l’opposer  au spécialiste. C’est la relation humaine que j’implique, rendue impossible par les conditions de la pratique médicale actuelle ; cette relation cependant est si nécessaire qu’elle devient un mythe, nécessaire aussi bien pour le médecin que pour le malade. Le même mythe existe aussi pour l’infirmière, tel une entrave antipathique dans la mesure où l’infirmière est encore moins libre que le médecin, encore plus définie et déterminée en tant que rouage. »
C’est dire que ce film fit l’objet de vifs débats et de controverses au sein du corps médical et tout simplement dans la société, ce dont nombre d’articles témoignent. Caricatural, le professeur Georges Mathé, cancérologue réputé, interrogé pour le journal l’Aurore après avoir vu le film déclarait off the record : « Le psychisme, ça n’existe pas ! ». Un autre professeur, Robert Zittoun, spécialiste en hémato-cancérologie, écrivait au contraire dans Pariscope: « Ce film m’a beaucoup touché, il est très beau et aussi très important (…) Cet amour qui revit, qui flambe, n’a peut-être pas prolongé la vie de sa mère, il l’a embellie et nous embellit ».
Pour beaucoup de gens, les problématiques posées dans RAK et particulièrement le silence autour de la mort, perdurent.

Faut-il dire ou non la vérité au malade ?

Pour poursuivre sa réflexion au delà de ses sentiments, Charles Belmont s’était référé aux écrits d’Élisabeth Kubler Ross qui écrivait dans Les derniers instants de la vie(2) : « Je considère que la question ne doit pas être posée ainsi : “Dois-je dire la vérité à mon malade ?” mais formulée comme suit : “Comment puis-je partager cette connaissance avec mon malade ?”. Le médecin devrait tout d’abord examiner sa propre attitude autour de la maladie et de la mort, afin d’être capable de parler de sujets aussi graves sans angoisses exagérées. Il devrait recueillir les indices que le malade lui apporte afin d’évaluer le désir qu’a le malade d’affronter la vérité. » (3)
Dans le film, le fils ne supporte plus le silence, les gênes, la détérioration de la relation qu’il a avec sa mère et les frustrations que celle-ci exprime. Dans un mouvement d’émotion, il lui “avoue” qu’elle a un cancer, et ils décident ensemble de se battre. RAK ! elle lutte avec ses jambes, avec ses muscles affaiblis ! Surtout, à partir de ce moment, la mère reprend sa place de mère – ce qu’expriment les cadrages – et lui reprend sa place de fils aimant et complice. Elle ne guérira pas, on le sait dès le début du film, Charles Belmont n’a pas voulu faire croire au miracle, mais montrer une relation réhabilitée et une fin de vie digne.
Lors de la rétrospective Belmont, chaque film sera accompagné de débats et rencontres afin d’en faire une manifestation vivante, plusieurs des films traitant des thématiques enfouies à l’époque qui émergent maintenant(4). Deux membres du comité de rédaction de Santé intégrative seront présents au débat qui suivra la projection de RAK. Mais c’est avant tout une merveilleuse histoire d’amour que je vous invite à partager.

(1) RAK veut dire cancer en russe.
(2) On Death and dying n’était pas traduit à l’époque donc voici la traduction libre présentée aux journalistes dans le dossier de presse.
(3) Cette problématique est posée dans le dossier sur la fin de vie de Santé Intégrative N°37
(4) D’où le titre : Rétrospective Charles Belmont, l’éclaireur”. Du 8 au 12 avril, Cinéma la Clef à Paris. Page facebook : L’Écume des Jours et les films de Charles Belmont.

 

 

Traces, absences, fantômes…

J’ai, comme tous les voyageurs, fait un voyage intérieur. Certains peuvent dire que l’on ne voit que ce que  l’on était venu chercher. Ce n’est pas faux. D’autant qu’avec les guides, les films, les livres, le voyage, au pire, n’est que la confirmation visuelle d’un univers imaginaire que l’on porte en soi.

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Varsovie

Et pourtant, j’aurais été surpris par l’odeur du tilleul qui est partout à Varsovie, par ses avenues larges, ses grands parcs, ses derniers souvenirs architecturaux du “socialisme réel”.

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Et pourtant j’ai été étonné par la richesse culturelle d’un pays que je connais si peu et si mal. Partout ses cathédrales, ses dômes, ses églises, ses maisons baroques toutes peintes et décorées.

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Cracovie, le Ryneck Glowny.
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Varsovie, Kosciol Nawiedzenia


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Cracovie St Aldebert petit

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Cracovie, Saint Aldebert.
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Lublin, la chapelle du château.

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Lublin

 

 

 

 

 

 

 

 

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Charmé par les tramways de Varsovie ou les gargottes de Cracovie,

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et la cuisine polonaise, le SLEDZ (les harengs marinés), le BARSZCZ (la soupe de betterave, le KALZKA Z JABXKAMI (le canard farci aux pommes), ou ukrainienne comme, ci-dessous, le ZARKE (goulasch cuit dans un faitout recouvert d’un chapeau en pâte feuilletée).

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J’ai aussi été Interloqué par le grand nombre de restaurants spécialisés dans la cuisine juive… Dans un pays où il y en a maintenant si peu. Comme dans le sud du Chili où l’on vend un peu partout des bijoux et des vêtements inspirés par la culture indienne (Alacalufes, Onas, Tehuelches) après les avoir massacrés en masse.

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Même si la Pologne d’aujourd’hui n’est en rien responsable des crimes commis hier et de surcroit par le nazisme allemand, ce pays reste le lieu où s’est commis le pire génocide de l’Histoire. Je le savais déjà en venant. Mais j’avais envie de le voir vraiment comme si c’était un pèlerinage, (mot que je déteste pourtant).
D’autant que le climat actuel, ici comme là-bas, comme dans toute l’Europe, porte de vives inquiétudes, avec la montée des nationalismes, des intégrismes religieux, du racisme, de la peur des migrants et, toujours présent, de l’antisémitisme.
Je suis content d’y avoir été et d’avoir pu, malgré la barrière de la langue,  malgré ma méconnaissance de sa culture et de sa littérature, entrevoir ce que la Pologne est devenue.

Je remercie Agnieszka du Brama Grodzka – Teatr NN, à Lublin et Jean-Yves Potel, à Paris  et je vous invite à lire et à relire Anna Langfus… (Le sel et le souffre, les bagages de sable, Saute Barbara). Et je termine par ce dessin d’une bougie, que nous avions allumée devant le grillage du camp d’Auschwitz. C’était pour une amie. Elle se reconnaîtra.

La bougie d'Auschwitz petit

Caillou le 3 juillet 2016, (jour ou l’on apprend la disparition d’Elie Wiesel)

Traces, absences, fantômes… Cracovie, Kazimierz et Podgorze.

Après le silence gris et glacé de Birkenau, retrouver les joies colorées et trépidantes d’une ville touristique comme Cracovie c’est un peu déconcertant.

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Nous avons changé d’hôtel et sommes allés au 24 Guesthouse, 24 rue SZLAK. Nous le conseillons vivement. C’est un peu plus loin du centre historique, au nord, mais c’est très calme, la chambre est spacieuse et c’est bien moins cher que le cloaque d’où nous venons.

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L’ancienne Halle aux draps.

Nous visitons la ville et allons en particulier Kazimierz. C’est maintenant un quartier de l’ancienne capitale polonaise mais il a été longtemps une ville à part entière, le centre de la culture juive de Pologne. C’est ce que montrait la très jolie maquette du musée Polin de Varsovie.

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Entre les deux le château Wawel, l’ancienne résidence des rois de Pologne, devenue, pendant la guerre, l’antre du Gouverneur nazi Hans  Franck.

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La synagogue Tempel, progressiste.

 

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Le marché de la place Nowy qui était le centre du quartier juif.
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La Haute Synagogue

Sur une jolie place, beaucoup de restaurants et de cafés célèbres.
Ce quartier vit beaucoup la nuit.

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Sur la place, la statue de Yan Karsky,  “Juste parmi les nations”.
C’est un résistant polonais.

Il a vu ce qui se passait dans le ghetto de Varsovie dans l’été 1942. Il a informé les Alliés que la “solution finale” donc l’extermination des juifs d’Europe avait lieu. Et ils n’ont pas voulu le croire.

Son témoignage, bouleversant est à voir dans le quatrième volet du film de Claude Lanzmann: Shoah.

Lire aussi: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jan_Karski

 

 

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La vielle synagogue.

Mais toute la ville a été vidée de ses habitants qui ont été déportés dans le ghetto de Podgorze, de l’autre côté du fleuve, puis très rapidement liquidés dans les camps et en particulier dans celui, tout proche de Plaszow.
Voir à ce sujet le film de Spielberg la liste de Schindler.

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Les chaises vides de l’ancienne place d’appel de Podgorze.
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Un petit bout du mur du ghetto.

Et dans une zone industrielle nous visitons le musée Schindler qui montre la vie d’avant la guerre, à Kazimierz, et la descente en enfer…

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La dernière salle du musée Schindler pose une question essentielle: qu’aurions-nous fait à la place des témoins de la Shoah ? Et les réponses, dans toutes les langues, sont souvent très belles et étonnantes. C’est en tout cas la première fois que je vois donner la parole à ceux qui ont vu et se sont tus.

Nous retournons dans la vieille ville…

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Le beffroi de Cracovie

que j’essaie de dessiner…

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Le beffroi de Cracovie

 

 

 

 

 

 

 

A suivre: Le retour à Varsovie.

Caillou, le 2 juillet 2016

Traces, absences, fantômes… Cracovie et Auschwitz

Nous quittons Lublin avec un minibus, voyage long et inconfortable. Et nous arrivons à Cracovie, ancienne capitale de la Pologne, sous l’orage. Du coup nous arrivons trempés à l’hôtel que nous avions réservé:
Nous déconseillons absolument l’hôtel Heynow Hostel. La chambre pour deux est tellement minuscule que l’on ne peut pas circuler si l’autre n’est pas sur le lit. Il n’y a pas d’armoire pour ranger ses vêtements. On se cogne en permanence. Il n’y a qu’une personne à l’accueil. Les toilettes communes étaient dégueulasses dès l’après-midi et donc le lendemain matin. En pleine nuit les gens gueulaient dans l’escalier, à chaque fois qu’ils rentraient complètement saouls en se trompant de porte. Nous n’avons pas dormi. Pour le prix cet hôtel, très bien situé, est une honte pour Cracovie ! Pour un prix bien inférieur nous avons fuis au plus vite dans un hôtel plus loin du centre mais plus calme, plus propre et avec une chambre plus spacieuse.

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Épargnée par les bombardements Cracovie est très riche en édifices, églises, maison baroques et renaissances… La place centrale est gigantesque. Beaucoup de monde, des jeunes, des étudiants, des touristes, des supporters de foot.

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Nous mangeons sur un petit marché…

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Et la bière est toujours aussi bonne…

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Le lendemain nous allons en bus jusqu’au camp de Auschwitz. Le parking est noir de monde. Des cars de touristes de partout. Un peu comme le Mont St Michel ou la Tour Eiffel. On s’apostrophe dans toutes les langues.

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L’entrée du camp est gratuite mais entre 10h et 15h elle ne peut se faire sans un guide payant. En attendant l’heure de pénétrer dans le camp on peut regarder une très belle exposition de photos sur les survivants du camp.

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Nous avons vraiment craint le contraste entre la visite d’Auschwitz et la foule touristique. Or un dispositif assez ingénieux permet d’intérioriser ce que chacun voit et de faire abstraction de la foule. En effet nous sommes équipés d’un casque audio qui permet d’entendre les propos de l’excellente guide qui nous fait visiter les lieux. Elle peut ainsi murmurer et comme elle évite absolument le pathos ou la grandiloquence, on peut parfaitement  l’entendre sans déranger qui que ce soit. Et puis l’horreur absolue de ce qui est montré ici transforme très rapidement les comportements. Nous avons eu l’impression d’un grand recueillement.

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L’entrée d’Auschwitz 1

DSC00687Auschwitz 1 ayant surtout été un camp de concentration…

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Pendaisons, fusillades… Et la prison dans la prison…

 

 

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Quelques photos de déportées.
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Des jumelles polonaises. En dessous on peut lire la date d’entrée dans le camp et la date de décès, quelques semaines dans la plupart des cas.

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Qu’il ne faut pas confondre, même si il y a eu une chambre à gaz,
avec un camp d’extermination comme Auschwitz 2: Birkenau

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La sélection sur la rampe de Birkenau.
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Maquette d’une des chambres à gaz de Birkenau

Que, toujours avec la même guide nous allons visiter, à quelques kilomètres.

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En allant vers la rampe…
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La toute fin du voyage…

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Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes,
de femmes et d’enfants, en majorité des Juifs de divers pays d’Europe,
soit à jamais pour l’Humanité un cri de désespoir  et un avertissement.

Auschwitz-Birkenau 1940-1945

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Une des chambres à gaz dynamitées par les SS lors de l’évacuation du camp.
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Une étable à déporté(e)s dans un des baraquements en brique de Birkenau.

Je conseille au sujet de cette image de voir le film de Marceline Loridan-Ivens, elle même rescapée de Birkenau, tournée en 2003 :  La Petite Prairie aux bouleaux, avec Anouk Aimée.

La visite guidée, bien qu’absolument nécessaire, nous ayant parue quand même trop courte, nous sommes revenus le surlendemain à Auschwitz 1, pour, après 15h, faire notre propre visite, silencieusement, à notre rythme. Il y avait moins de monde. On pouvait s’arrêter sur un point particulier.  Visiter en particulier les expositions présentées par pays. Celui de la Hollande, de la France, de la Hongrie… Je crois vraiment qu’il faut les deux moments… Du moins si on en a le temps…

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Mettre des visages sur des noms… Dans l’exposition française.

Ou, dans l’exposition hollandaise ce tract du Parti Communiste qui appelle à la grève des 24 et 25 février 1941, pour faire cesser la persécution des juifs. La seule grève massive dans toute l’Europe contre l’antisémitisme des nazis.DSC00690
(Lire à ce sujet le très bel article suivant: http://www.gauchemip.org/spip.php?article4594)

 

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À suivre : Kazimierz, donc le quartier juif de Cracovie, puis le ghetto…

Caillou, le 1er juillet 2016

Traces, absences, fantômes… Majdanek

Toute la population juive de Lublin a disparu. Mais où? Et bien une très grande partie a été massacrée dans le camp d’extermination, tout proche de Majdaneck. 235 000 victimes.

Pour aller voir ce camp, à 5 kilomètres, on peut prendre le trolley-bus N°156, en haut de la ville, à côte de la porte de Cracovie, mais attention, il y a deux arrêts “Majdaneck” et il vaut mieux s’arrêter au second.

Dès l’arrivée on voit le monument gigantesque qui domine les lieux de cet immense camp.

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Je ne vais pas décrire notre visite car ce qui est le plus épouvantable ne passe pas par les mots. Nous étions très peu nombreux ce matin là. Le ciel était gris…

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l’extérieur de la chambre à gaz
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La salle précédant la chambre à gaz.
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L’entrée de la chambre à gaz
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L’arrière du bâtiment
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Le bâtiment de la chambre à gaz en 1945
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Une des entrées du camp de concentration.

Beaucoup d’autres “blocks” en bois se visitent. Avec des documents, des photos, quelques films. et puis, tout au fond du camp un bâtiment en briques…

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Les fours crématoires.
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La montagne de cendres dans le monument en forme de coupole.

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Et puis, juste une image, des enfants juifs du ghetto de Lublin, pieds nus, souriants, à côté d’un soldat allemand qui photographie.

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Autant dire que l’on ne sort pas de là indemne. On a beau “savoir” ce qui s’est passé là, l’émotion qui nous saisit devant l’horreur épouvantable du crime qui y a été commis est bien au-delà. Nous n’avons pas toujours retenu nos larmes.

A suivre: Cracovie

Caillou, le 30 juin 2016

Traces, absences, fantômes… Lublin

Lublin est une ville historique, dans l’est de la Pologne, avec un vieux quartier en pente, le château en face sur une colline et tout autour le quartier juif dont la plus grande partie a été détruite par les nazis, transformé en espaces verts.

Nous y logeons dans un monastère dominicain transformé en hôtel, le Dom Na Podvalu. Il est situé juste sous les remparts. D’un côté le château de l’autre côté la ville…
Quel confort, quel calme! Grande chambre, superbe petit déjeuner… 

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Hôtel Dom na Podwalu, en contrebas

Le centre historique de Lublin est traversé par la rue principale, la rue Grodska, ouverte par une porte fortifiée, la porte de Cracovie, avec, au centre la place du marché, le Ryneck.

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Elle  est  refermée par une autre la porte Grodska, où se trouve l’association que je venais voir: le teatr NN.

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Cette association travaille depuis des années sur la mémoire juive de Lublin. C’est donc à la fois une sorte de musée avec des expositions permanentes et temporaires et un centre de documentation qui permet de reconstituer, à l’aide de photographie et de documents la vie des communautés juives qui habitaient pour un tiers cette ville polonaise avant la Shoah. Rue par rue, numéro par numéro, nom par nom, le teatr NN essaie de nommer et parfois de donner un visage à tous les disparus. Voir ici leur site, en polonais: http://teatrnn.pl

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La rue Lubartowska

Anna Langfus était née à Lublin. Dans une partie de la ville que les nazis n’ont pas détruite.  Rue Lubartowska.

En mars 1941, Anna, son mari ainsi que toute sa famille sont expulsés de cette maison pour être enfermés dans le ghetto.

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panneau exposé dans le musée de Majdanek
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La rue Cyrulicza

Ils s’entassent dans des chambres rue Cyrulicza. Elle arrive à fuir pour Varsovie, peut-être avec sa mère et son mari, mais le ghetto est liquidé, en plusieurs actions et ses habitants disparaissent en mars 1942.

Je me promène un peu dans ces lieux, séparés de la vieille ville par une voute.

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A quelques pas de l’animation du centre ville, de ses terrasses éclairées, les traces lépreuses de ce quartier sont encore bien visibles.

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Dans le musée du teatr NN on peut voir la maquette de la ville de Lublin avant la destruction du ghetto et la disparition des 46 000 juifs qui y vivaient.

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A suivre: Majdanek, le lieu de la disparition.

Caillou, le 29 juin 2016

Traces, absence, fantômes… Varsovie

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Je reviens de Pologne. Ce n’est pas un voyage facile et agréable. Bien sûr on peut aller visiter ce beau pays touristique, ses villes du moyen-âge, ses églises en bois, ses  forêts profondes… Mais ce n’était pas le but de mon voyage. J’y allais pour voir le pays d’Anna Langfus dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Pour mettre des paysages, des lieux, peut-être des visages, sur cette histoire terrible qu’elle raconte dans ses livres et que son biographe, Jean-Yves Potel, détaille dans Les disparitions d’Anna. Depuis des années ce voyage s’imposait. Je vais donc essayer de le raconter ici, avec des images et parfois des conseils, (en vert) pour celles et ceux qui cherchent des renseignements pratiques.

Nous sommes arrivés à Varsovie le 6 juin au soir. Nous avions choisi l’Hôtel OKI DOKI qui se trouve sur la place Dąbrowskiego, dans le centre. C’est une sorte d’auberge de jeunesse très ouverte colorée et sympathique. Beaucoup de chambres avec des dortoirs, d’autres individuelles, toutes décorées. Ce n’est pas luxueux mais c’est convivial. Et Le prix lui aussi est plutôt sympathique.

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Dès le lendemain nous partons à la découverte de la ville. Entièrement détruite pendant la seconde guerre mondiale, son architecture en damier est donc celle des années cinquante. Avec de très larges avenues qui se coupent au cordeau on peut y voir l’héritage de l’urbanisme soviétique mais c’est aussi le cas des villes françaises reconstruites comme Brest ou le Havre.

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À Varsovie la vielle ville historique a été reconstruite à l’identique, d’après les dessins et les peintures baroques. On a donc un peu l’impression d’y évoluer dans un décor de cinéma.

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Tous les musées sont fermés le mardi. Il fait beau. Nous nous promenons donc dans le vieux quartier. 

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C’est de bonne heure. Il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Juste quelques excursions de scolaires, (comme d’ailleurs nous en avons vus tout au long de notre voyage). Sur la place du marché, le Ryneck, encore calme à cette heure, des enfants jouent devant la statue de la sirène qui est l’emblème de la ville.

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Au nord du quartier nous en sortons par la barbacane et les remparts…

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et nous découvrons la statue du petit combattant, qui est un hommage à l’insurrection de Varsovie de l’été 1944.

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Avec son casque énorme et son pistolet trois fois trop grand, ce gosse est émouvant.

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Et puis plus au nord, au coin des rues Franciszkana et Zakroczmska nous découvrons la première trace du ghetto. C’est une photo qui montre le mur qui barrait la rue à cet endroit. Et l’on se rend compte de l’immensité du ghetto…

le ghetto de Varsovie 2

Nous pénétrons dans les rues, toutes reconstruites après guerre, de ce quartier nord de la ville.

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Sur une grande place nous voyons la silhouette massive du tout récent musée de l’histoire juive de Pologne, le musée Polin et en face le monument aux héros de l’insurrection du ghetto du printemps 1943.

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Cet art pompeux de la période stalinienne montre des héros plutôt bien nourris…

Puis nous recherchons, encore plus au nord du quartier, l’Umschlagplatz, ce lieu où les nazis rassemblaient les juifs pour les entasser dans les trains qui les emmenaient vers les camps d’extermination.

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C’est un monument bien plus émouvant et plus sobre, sur les bords d’une grande avenue passante. Il comporte des centaines de prénoms de victimes… Tout autour la vie continue, les passants tracent leurs chemins, les autobus klaxonnent… Il est midi.

Nous allons manger dans la vielle ville. Au Restaurant Goscinec, juste en face du rempart. Et nous découvrons les Pierogi. Ce sont des sortes de raviolis farcis. Ils peuvent être frits ou cuits à la vapeur. Nous les avons choisis farcis aux épinards pour l’un et aux choux et aux champignons  pour l’autre. La bière (à la pression) était de la Zywiec. Elle est assez douce. Après ce très bon et copieux repas nous allons digérer sur la grande place du Ryneck devant toutes ses maisons baroques.Numériser

Il y a maintenant beaucoup de monde, des touristes, des Polonais mais aussi et surtout des dizaines d’enfants amenés là en groupe par leurs écoles. Ils se précipitent pour acheter des pétards à un marchand ambulant et effaroucher les pigeons… Alors nous allons nous promener dans la ville moderne, ses larges avenues, ses gratte-ciel et ses magasins de mode…

Le lendemain nous allons visiter le musée Polin. C’est incontournable. Il montre l’histoire des juifs en Pologne depuis plus de 1000 ans. Donc c’est très grand. Une première partie, didactique, avec beaucoup de documents, des mannequins, des reconstitutions, des maquettes. On y apprend aussi beaucoup sur l’histoire de la Pologne. Jusqu’au 20 ème siècle et la richesse culturelle, politique, sociale que représentait le peuple juif en Pologne, avec toutes ses diversités et même ses oppositions. Mais c’est est aussi l’occasion de découvrir l’antisémitisme polonais d’avant-guerre, le numerus clausus pour éjecter les juifs de l’enseignement, les violences contre les magasins, les pogroms, les meurtres. Et puis, et c’est cela surtout que nous étions venu chercher, après l’invasion de la Pologne en 1939 comment les nazis ont organisés les ghettos puis la destruction physique des juifs de toute l’Europe en choisissant la Pologne comme le lieu principal de l’extermination.
On en sort éprouvés. Nous avons beau savoir par les livres, les films et les photos tout ce qui s’est passé ici, c’est toujours aussi impressionnant et incompréhensible.

Nous mangeons à la cafétéria du musée. C’est un self service ce qui est pratique car on peut voir ce que l’on va manger, ce qui est bien quand on ne lit pas le polonais et très peu l’anglais. C’est vraiment très bon et frais. 

Plus tard, à la fin de notre voyage, nous allons aussi voir, à l’autre bout du ghetto, un petit bout du mur qui a été conservé. Ce n’est pas facile à trouver car c’est dans l’arrière cour d’un bâtiment au 55/59 de la rue Sienna.

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On peut aussi aller voir le musée de l’insurrection de Varsovie. C’est un peu patriotique, anticommuniste, revanchard. Il glorifie la Pologne résistante et en particulier l’AK. Mais c’est très bien fait, avec énormément de documents et de mise en situation. Malheureusement quand nous l’avions visité il y avait énormément de visiteurs et en particuliers des groupes scolaires et c’est vite devenu éprouvant…

A suivre: LUBLIN.

Caillou, le 28 juin 2016

 

Une jeunesse kabyle

Une amie publie un livre, une bande dessinée.
Annelise y raconte la vie des jeunes kabyles de Tizi-Ouzou sur une période d’une quinzaine d’années entre les années 80 à la fin des années 90. On y retrouve la misère, la faim, la frustration sexuelle, le poids de la surveillance sociale, les flics, les islamistes, la peur, des anecdotes amusantes, des scènes épouvantables, un envie de vivre malgré tout… Et puis l’exil, le temps qui passe, les ami(e)s perdu(e)s…
Du coup on découvre tout un pan de l’Histoire algérienne récente. Cette Histoire qui, soi-disant, ne nous concerne pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, ici, en France, juste de l’autre côté de la mer.

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Il y a quelques années, en 2012, j’étais avec elle en Algérie et elle m’avait croqué sur son blog. Elle faisait des repérages pour son livre… Je lui en pique une image. Elle me fait rire, car je suis le petit cochon moustachu à bretelles qui est à droite.Marc au bled

Bon, procurez vous ce livre dans les bonnes librairies.
Et pour les Toulousain(e)s, elle sera  :

À la Pizzeria Belfort 2, rue Bertrand de Born 31000 Toulouse (place Belfort)
le samedi 7 novembre à 19h00
Pour une soirée-dédicace-discussion… dans la salle du RDC avec le verre de vin qui va bien et les pizzas de Zoubir et Hafid bien sûr !

On ne s’évade jamais du monde réel.

Guy Béart est mort.

Pour l’occasion ce chanteur un peu oublié, à la voix faible, un peu mièvre (du moins dans mon souvenir) est revenu sur les ondes.

Hier j’ai entendu pour la première fois sa chanson l’Hôtel Dieu. Et brusquement je réalise qu’il y parle du décès de sa mère dans l’hôpital parisien du même nom là où, justement ma maman  disparue traînait une vieille tuberculose pendant que le quartier latin se soulevait dans l’odeur âcre des lacrymaux.

Et cette chanson résonne en moi comme si, d’un coup quarante années plus tard, tout me revenait d’un coup. Résonne en moi jusqu’aux larmes.

On ne s’évade jamais du monde réel.

Caillou 20 septembre 2015

Lire aussi: https://www.cailloutendre.fr/2005/04/lhotel-dieu-2/

lhotel-dieu

Hôtel-Dieu
Pour une femme morte dans votre hôpital
Je réclame, Dieu, votre grâce
Si votre paradis n’est pas ornemental
Gardez-lui sa petite place
La voix au téléphone oubliait la pitié
Alors, j’ai couru dans la ville
Elle ne bougeait plus déjà d’une moitié,
L’autre est maintenant immobile
Bien qu’elle fût noyée à demi par la nuit
Sa parole était violence
Elle m’a dit “Appelle ce docteur” et lui
Il a fait venir l’ambulance
Ô temps cent fois présent du progrès merveilleux,
Quand la vie et la mort vont vite
Où va ce chariot qui court dans l’Hôtel-Dieu,
L’hôtel où personne n’habite?
D’une main qui pleurait de l’encre sur la mort
Il fallut remplir quelques fiches
Moi, je pris le métro, l’hôpital prit son corps
Ni lui ni elle n’étaient riches
Je revins chaque fois dans les moments permis
J’apportais quelques friandises
Elle me souriait d’un sourire à demi,
De l’eau tombait sur sa chemise
Elle ne bougeait plus, alors elle a pris froid
On avait ouvert la fenêtre
Une infirmière neutre aux gestes maladroits
En son hôtel, Dieu n’est pas maître
La mère m’embrassa sur la main, me bénit
Et moi je ne pouvais rien dire,
En marmonnant “Allons, c’est fini, c’est fini”
Toujours dans un demi-sourire
Cette femme a péché, cette femme a menti
Elle a pensé des choses vaines
Elle a couru, souffert, élevé deux petits,
Si l’autre vie est incertaine
Et si vous êtes là et si vous êtes mûr,
Que sa course soit terminée!
On l’a mise à Pantin dans un coin près du mur,
Derrière, on voit des cheminées
Guy Béart
 

Un texte pour Ourida CHOUAKI

Cuilili cui cui cui cui cui….
C’est le son que fait la sonnette chez Yasmina et Ourida, dans leur appartement à Hussein Dey. C’est le son qu’on entend 20 fois par jour, au rythme des entrées et sorties des deux soeurs, des gens de la famille, des amis du quartier qui sont comme une grande famille. On s’y retrouve pour discuter, laisser ou récupérer un message ou un objet, profiter de quelques nuits d’hospitalité… respirer un air de liberté assumée… et saturé de fumée. Il y a même une chambre sacrifiée dédiée à la cigarette, surnommée Tchernobyl à cause des murs jaunis par la nicotine. Irrécupérable!
En 2007, quand j’ai franchi cette porte là pour la première fois, j’ai écrit dans mon journal de voyage “Que de gens formidables! Je touche du doigt une Algérie dont j’ai toujours rêvé, dont je soupçonnais seulement l’existence avant de rencontrer Georges et Hassina”.
J’avais connaissance d’une Algérie populaire, miséreuse et pleine de chaleur humaine. Il me manquait l’Algérie engagée, militante, rebelle à toute forme d’oppression et d’injustice.
Je l’ai trouvée parfaitement incarnée dans ces deux soeurs, Yasmina et Ourida, Yasmina toujours prête à lever la voix et le poing serré, Ourida plus calme et posée, mais pas moins déterminée dans sa lutte pour les droits des femmes. A chacune de nos rencontres, il était question de la marche mondiale des femmes, des évolutions du Code de la famille (ou de ses non-évolutions) , des situations que vivait telle ou telle femme qui avait fait appel à Tharwa Fadma N’soumeur, leur association. Toujours, l’ambiance était vibrillonnante autour d’elles deux, perpétuellement en action, en déplacement, et… en révolte. Rien n’a pu arrêter ce mouvement, ni  l’assassinat de leur frère en 94, ni les menaces des intégristes qui s’en étaient suivies. Il fallait porter le voile ou se préparer à mourir. “Après tout, avait dit Yasmina, qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue? Est-ce que c’est la qualité de vie ou le nombre de jours? ” et elles ont continué de sortir tête nue. Leur père, communiste, avait rendu service à tant de monde dans le quartier, il aurait fait beau voir qu’elles se fassent agresser!
Je me rappelle des soirées enfumées, à discuter autour d’un verre d’alcool, dans ce pays où la liberté se vit mieux entre quatre murs; de la douceur et de la gentillesse d’Ourida, trimballant tout le monde dans sa voiture. Je me rappelle d’un trajet de nuit dans Alger au son de l’Internationale chantée en kabyle. Je me rappelle Ourida feignant un coup au coeur quand on venait de se faire arrêter par un flic pour défaut de ceinture de sécurité. J’avais été stupéfaite de sa réactivité immédiate. On en avait beaucoup ri après coup. Elle parlait peu d’elle, mais j’avais deviné, avec  cette anecdote, ses talents d’adaptation,  forcés par le danger quotidien dans les années 90. Nos discussions tournaient souvent autour de cette période, et de la cause des femmes d’Algérie et d’ailleurs. Ourida, au delà de ses engagements, avait ce don pour l’accueil simple et l’amitié. J’ai du mal à réaliser que nous ne nous verrons plus. Il nous reste, pour continuer de penser à elle, à faire nôtres les combats qui étaient les siens.
 Annelise