Fatwa en Algérie… Censure à Paris

Kamel Daoud est un journaliste et écrivain algérien auteur de Meursaut contre-enquête, par exemple. En Algérie les islamo-fascistes exigent du gouvernement son exécution publique pour apostasie, à la suite d’une émission à la télévision française où il avait déclaré: « Je persiste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer, a-t-il dit. La question religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pouvoir avancer. ». Fin janvier 2016, il écrit, dans Le Monde le point de vue suivant:

Cologne, lieu de fantasmes.


Que s’est-­il passé à Cologne la nuit de la Saint- Sylvestre ? On peine à le savoir avec exactitude en lisant les comptes rendus, mais on sait – au moins – ce qui s’est passé dans les têtes. Celle des agresseurs, peut-être ; celle des Occidentaux, sûrement. Fascinant résumé des jeux de fantasmes. Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent.
Cela correspond à l’idée que la droite et l’extrême droite ont toujours construite dans les discours contre l’accueil des réfugiés. Ces derniers sont assimilés aux agresseurs, même si l’on ne le sait pas encore avec certitude. Les coupables sont-ils des immigrés installés depuis longtemps ? Des réfugiés récents ? Des organisations criminelles ou de simples hooligans? On n’attendra pas la réponse pour, déjà, délirer avec cohérence. Le « fait » a déjà réactivé le discours sur « doit-on accueillir ou s’enfermer ? » face à la misère du monde. Le fantasme n’a pas attendu les faits.

LE RAPPORT À LA FEMME
Angélisme aussi ? Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile qui fuit l’organisation Etat islamique ou les guerres récentes pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme.
En Occident, le réfugié ou l’immigré sauvera son corps mais ne va pas négocier sa culture avec autant de facilité, et cela, on l’oublie avec dédain. Sa culture est ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres. Le rapport à la femme, fondamental pour la modernité de l’Occident, lui restera parfois incompréhensible pendant longtemps lorsqu’on parle de l’homme lambda. Il va donc en négocier les termes par peur, par compromis ou par volonté de garder « sa culture », mais cela changera très, très lentement. Il suffit de rien, du retour du grégaire ou d’un échec affectif pour que cela revienne avec la douleur. Les adoptions collectives ont ceci de naïf qu’elles se limitent à la bureaucratie et se dédouanent par la charité.

« LA FEMME ÉTANT DONNEUSE DE VIE ET LA VIE ÉTANT PERTE DE TEMPS, LA FEMME DEVIENT LA PERTE DE L’ÂME »
Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste différent, et il ne suffit pas d’accueillir en donnant des papiers et un foyer collectif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir.
Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir nécessaire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie.
C’est une conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste par exemple. L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel, et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme. L’islamiste en veut à celle qui donne la vie, perpétue l’épreuve, qui l’a éloigné du paradis par un murmure malsain et qui incarne la distance entre lui et Dieu. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme. L’islamiste est tout aussi angoissé par la femme parce qu’elle lui rappelle son corps à elle et son corps à lui.

LA LIBERTÉ QUE LE RÉFUGIÉ DÉSIRE
Le corps de la femme est le lieu public de la culture: il appartient à tous, pas à elle. Comme je l’écrivais il y a quelques années à propos de la femme dans le monde arabe: « A qui appartient le corps d’une femme ? A sa nation, sa famille, son mari, son frère aîné, son quartier, les enfants de son quartier, son père et à l’Etat, la rue, ses ancêtres, sa culture nationale, ses interdits. A tous et à tout le monde, sauf à elle-même. Le corps de la femme est le lieu où elle perd sa possession et son identité. Dans son corps, la femme erre en invitée, soumise à la loi qui la possède et la dépossède d’elle-même, gardienne des valeurs des autres que les autres ne veulent pas endosser par [pour] leurs corps à eux. Le corps de la femme est son fardeau qu’elle porte sur son dos. Elle doit y défendre les frontières de tous, sauf les siennes. Elle joue l’honneur de tous, sauf le sien qui n’est pas à elle. Elle l’emporte donc comme un vêtement de tous, qui lui interdit d’être nue parce que cela suppose la mise à nu de l’autre et de son regard. »
Une femme est femme pour tous, sauf pour elle-même. Son corps est un bien vacant pour tous et sa « malvie » à elle seule. Elle erre comme dans un bien d’autrui, un mal à elle seule. Elle ne peut pas y toucher sans se dévoiler, ni l’aimer sans passer par tous les autres de son monde, ni le partager sans l’émietter entre dix mille lois. Quand elle le dénude, elle expose le reste du monde et se retrouve attaquée parce qu’elle a mis à nu le monde et pas sa poitrine. Elle est enjeu, mais sans elle ; sacralité, mais sans respect de sa personne; honneur pour tous, sauf le sien ; désir de tous, mais sans désir à elle. Le lieu où tous se rencontrent, mais en l’excluant elle. Passage de la vie qui lui interdit sa vie à elle.
C’est cette liberté que le réfugié, l’immigré, veut, désire mais n’assume pas. L’Occident est vu à travers le corps de la femme: la liberté de la femme est vue à travers la catégorie religieuse de la licence ou de la « vertu ». Le corps de la femme est vu non comme le lieu même de la liberté essentielle comme valeur en Occident, mais comme une décadence: on veut alors le réduire à la possession, ou au crime à «voiler». La liberté de la femme en Occident n’est pas vue comme la raison de sa suprématie mais comme un caprice de son culte de la liberté. A Cologne, l’Occident (celui de bonne foi) réagit parce qu’on a touché à « l’essence » de sa modernité, là où l’agresseur n’a vu qu’un divertissement, un excès d’une nuit de fête et d’alcool peut-être.

LE PROBLÈME DES « VALEURS »
Cologne, lieu des fantasmes donc. Ceux des extrêmes droites qui crient à l’invasion barbare et ceux des agresseurs qui veulent le corps nu car c’est un corps « public » qui n’est propriété de personne. On n’a pas attendu d’identifier les coupables, parce que cela est à peine important dans les jeux d’images et de clichés. De l’autre côté, on ne comprend pas encore que l’asile n’est pas seulement avoir des « papiers » mais accepter le contrat social d’une modernité.
Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ». A tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » : descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka.
L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme.
Retour à la question de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solution. Fermer les portes conduira, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.
Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer.

Kamel Daoud est un écrivain algérien. Il est notamment l’auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du premier roman. Il est également chroniqueur au Quotidien d’Oran. Cet article a d’abord été publié en Italie dans le quotidien La Repubblica.

Et un “collectif” lui a répondu par une sorte de pétition:

Les fantasmes de Kamel Daoud

collectif

Au lieu de nous aider à comprendre les graves agressions sexuelles de Cologne, l’écrivain véhicule les clichés islamophobes et culturalistes les plus éculés
Dans une tribune publiée par le journal Le Monde le 31 janvier, le journaliste et écrivain Kamel Daoud propose d’analyser « ce qui s’est passé à Cologne la nuit de la Saint-Sylvestre ». Pourtant, en lieu et place d’une analyse, cet humaniste autoproclamé livre une série de lieux communs navrants sur les réfugiés originaires de pays musulmans. Tout en déclarant vouloir déconstruire les caricatures promues par «la droite et l’extrême droite », l’auteur recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort cher à Ernest Renan (1823-1892) à la psychologie des foules arabes de Gustave Le Bon (1841- 1931). Loin d’ouvrir sur le débat apaisé et approfondi que requiert la gravité des faits, l’argumentation de Daoud ne fait qu’alimenter les fantasmes islamophobes d’une partie croissante du public européen, sous le prétexte de refuser tout angélisme.

Essentialisme Le texte repose sur trois logiques qui, pour être typiques d’une approche culturaliste que de nombreux chercheurs critiquent depuis quarante ans, n’en restent pas moins dangereuses. Pour commencer, Daoud réduit dans ce texte un espace regroupant plus de 1 milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène, défi- nie par son seul rapport à la religion, « le monde d’Allah ». Tous les hommes y sont prisonniers de Dieu et leurs actes déterminés par un rapport pathologique à la sexualité. Le «monde d’Allah» est celui de la douleur et de la frustration. Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort. En miroir de cette vision a-sociologique qui crée de toutes pièces un espace inexistant, l’Occident apparaît comme le foyer d’une modernité heureuse et émancipatrice. La réalité des multiples formes d’inégalité et de violences faites aux femmes en Europe et en Amérique du Nord n’est bien sûr pas évoquée. Cet essentialisme radical produit une géographie fantasmée qui oppose un monde de la soumission et de l’aliénation à celui de la libération et de l’éducation.

L’ÉCRIVAIN REFUSE À CES INDIVIDUS LA MOINDRE AUTONOMIE, PUISQUE LEURS ACTES SONT DÉTERMINÉS PAR LA RELIGION

Psychologisation Kamel Daoud prétend en outre poser un diagnostic sur l’état psychologique des masses musulmanes. Ce faisant, il impute la responsabilité des violences sexuelles à des individus jugés déviants, tout en refusant à ces individus la moindre autonomie, puisque leurs actes sont entièrement déterminés par la religion. Les musulmans apparaissent prisonniers des discours islamistes et réduits à un état de passivité suicidaire (ils sont «zombies » et «kamikazes»). C’est pourquoi selon Daoud, une fois arrivés en Europe, les réfugiés n’ont comme choix que le repli culturel face au déracinement. Et c’est alors que se produit immanquablement le « retour du grégaire », tourné contre la femme, à la fois objet de haine et de désir, et particulièrement contre la femme libérée.
Psychologiser de la sorte les violences sexuelles est doublement problématique. D’une part, c’est effacer les conditions sociales, politiques et économiques qui favorisent ces actes – parlons de l’hébergement des réfugiés ou des conditions d’émigration qui encouragent la prédominance des jeunes hommes. D’autre part, cela contribue à produire l’image d’un flot de prédateurs sexuels potentiels, car tous atteints des mêmes maux psychologiques. Pegida n’en demandait pas tant.

Discipline « Le réfugié est-il donc sauvage ? », se demande Daoud. S’il répond par la négative, le seul fait de poser une telle question renforce l’idée d’une irréductible altérité. L’amalgame vient peser sur tous les demandeurs d’asile, assimilés à une masse exogène de frustrés et de morts-vivants. N’ayant rien à offrir collectivement aux sociétés occidentales, ils perdent dans le même temps le droit à revendiquer des parcours individuels, des expériences extrêmement diverses et riches. Culturellement inadaptés et psychologiquement déviants, les réfugiés doivent avant toute chose être rééduqués.
Car Daoud ne se contente pas de diagnostiquer, il franchit le pas en proposant une recette familière. Selon lui, il faut «offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer ». C’est ainsi bien un projet disciplinaire, aux visées à la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes.
Ce projet est scandaleux, non seulement du fait de l’insupportable routine de la mission civilisatrice et de la supériorité des valeurs occidentales qu’il évoque. Au-delà de ce paternaliste colonial, il revient aussi à affirmer, contre « l’angélisme qui va tuer », que la culture déviante de cette masse de musulmans est un danger pour l’Europe. Il équivaut à conditionner l’accueil de personnes qui fuient la guerre et la dévastation. En cela, c’est un discours proprement antihumaniste, quoi qu’en dise Daoud.

De quoi Daoud est-il le nom? Après d’autres écrivains algériens comme Rachid Boudjedra ou Boualem Sansal, Kamel Daoud intervient en tant qu’intellectuel laïque minoritaire dans son pays, en lutte quotidienne contre un puritanisme parfois violent. Dans le contexte européen, il épouse toutefois une islamophobie devenue majoritaire.
Derrière son cas, nous nous alarmons de la tendance généralisée dans les sociétés européennes à racialiser ces violences sexuelles. Nous nous alarmons de la banalisation des discours racistes affublés des oripeaux d’une pensée humaniste qui ne s’est jamais si mal portée. Nous nous alarmons de voir un fait divers gravissime servir d’excuse à des propos et des projets gravissimes. Face à l’ampleur de violences inédites, il faut sans aucun doute se pencher sur les faits, comme le suggère Kamel Daoud. Encore faudrait-il pouvoir le faire sans réactualiser les mêmes sempiternels clichés islamophobes. Le fond de l’air semble l’interdire.

Noureddine Amara, historien, Joel Beinin, historien, Houda Ben Hamouda, historienne, Benoît Challand, sociologue, Jocelyne Dakhlia, historienne, Sonia Dayan-Herzbrun,sociologue, Muriam Haleh Davis, historienne, Giulia Fabbiano, anthropologue, Darcie Fontaine, historienne, David Theo Goldberg, philosophe, Ghassan Hage, anthropologue, Laleh Khalili, anthropologue, Tristan Leperlier, sociologue, Nadia Marzouki, politiste,
Pascal Ménoret, anthropologue, Stéphanie Pouessel, anthropolo- gue, Elizabeth Shakman Hurd, politiste, Thomas Serres, politiste, Seif Soudani, journaliste.

Aussi, écœuré, on le serait à moins, de cette accusation d’islamophobie, Kamel Daoud annonce le 21 février qu’il arrête le journalisme.
Jusqu’à quand les islamos-gauchistes parisiens vont-ils faire la loi ? 

On peut leur proposer de relire le texte ci dessous et de deviner quel horrible auteur islamophobe et néocolonialiste a bien pu écrire une telle horreur: 

L’honneur des sœurs
Dans toute la Méditerranée nord et sud, la virginité des filles est une affaire qui — fort étrangement — concerne d’abord leur frère, et plus que les autres frères leur frère ainé. Un petit mâle de sept ans est ainsi déjà dressé à servir de chaperon à une ravissante adolescente dont il sait très exactement à quel genre de péril elle est exposée. Or, ce risque est présenté à l’enfant comme une cause de honte effroyable, qui doit précipiter dans l’abjection la totalité d’une famille pleine d’orgueil, éclaboussant même les glorieux ancêtres dans leurs tombeaux, et il est lui, moutard mal mouché, personnellement comptable vis-à-vis des siens du petit capital fort intime de la belle jeune fille qui est un peu sa servante, un peu sa mère, l’objet de son amour, de sa tyrannie, de sa jalousie… Bref : sa sœur. Rien d’étonnant à ce qu’une pareille « mise en condition » du petit homme aboutisse dans toute la Méditerranée à un certain nombre de crimes stéréotypés.
…/…
Le petit despote, le jeune chef de famille, est aussi, normalement, un être qui a été frustré. Dans le Maghreb, en effet, la mère appartient au dernier-né : il dispose d’elle en maitre souverain, exclusif, incontesté, de jour comme de nuit. Le jour, le petit vit collé a elle, circulant sur son dos ou somnolant sur ses genoux; la nuit, il couche nu contre elle, peau contre peau. Il tète quand il le veut, dort, s’éveille ou fait ses besoins à son gré.
Au-delà de la mère, dans une brume bienveillante, circulent des êtres familiers — sœurs, tantes, grand’mères, pères, oncles l’enfant les distingue mal. Tous le caressent en passant et ne le contrarient guère. Lorsqu’une nouvelle naissance survient, en quelques heures il perd tout : la place au lit, le sein, la disposition totale et inoubliable d’un être. Le choc émotif est toujours intense, si intense que des maux sévères en résultent parfois, assez fréquents pour que des thérapeutiques existent afin de les éviter à l’enfant : en Oranie, par exemple, pour empêcher l’avant-dernier-né de haïr le nouveau venu (et d’être malade ou de mourir de cette haine) on lui prépare un œuf, gourmandise apprécie, après l’avoir mis entre les cuisses du bébé jusqu’a ce qu’il le salisse — opération a coup sur de caractère magique. Le petit jaloux peut aussi jeter un sort au nouveau-né, — le « manger », — selon l’expression populaire. La maladie semble connue dans toute l’Algérie, avec des symptômes analogues, mais elle n’est pas nommée partout; dans la région bônoise, elle a un nom: bou-ba’ran qui se réfère a son principal symptôme : ba’ran signifie anus, et la jalousie fait sortir l’anus.
…/…
Dans toute l’Algérie, on dit usuellement a un homme qui en déteste un autre : il n’est pourtant pas né après toi. La naissance d’un frère n’est pas l’unique crise de l’enfance : des que le petit homme est en âge de comprendre, dans beaucoup de familles il ressent avec grande anxiété combien la situation de sa mère est précaire au foyer, — car un caprice paternel suffit pour la lui retirer. Et l’enfant le sait très tôt. Au cours des années que j’ai passées avec les semi-nomades du sud de l’Aurès, j’ai reçu souvent des confidences d’adultes, où figurait le souvenir de cette angoisse enfantine, et j’ai vu pleurer un petit garçon de treize ans qui m’a déclaré : « Si ma mère est renvoyée, je me suiciderai. »
…/…
J’ai parlé brièvement des relations de l’enfant avec son père et avec l’ainé de ses frères, relations distantes, respectueuses et gênées, qui se dessinent des qu’il sort des jupes des nourrices; il faut mentionner également son amour possessif pour sa mère et le fait que le petit garçon devient très tôt le surveillant responsable de ses sœurs (nous avons vu que, au nord comme au sud de la Méditerranée, un gamin de moins de dix ans accompagnera très normalement les filles de sa famille comme porte-respect, comme chaperon, et ce type de relations fraternelles peut évoluer vers une immense tendresse réciproque ou vers un despotisme odieux). Mon propos n’est d’ailleurs pas d’étudier ici les traumatismes subis par l’enfant maghrébin au cours des premières années de sa vie, je veux seulement signaler que ce terrain enfantin est aussi propice qu’un autre aux tourments précoces qui forment et déforment les âmes.

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Bravo! Réponse dans un prochain billet.

Caillou, le 23 février 2016

2 réflexions au sujet de « Fatwa en Algérie… Censure à Paris »

  1. Ce qu’il oublie de dire c’est que les femmes occidentales connaissent aussi le machisme des hommes, que les femmes battues se comptent par centaines en France, que des dizaines en meurent chaque année et que dans le monde arabe il y a aussi des femmes , beaucoup de femmes- qui se battent- malgré la répression qui les attend- pour sauvegarder non seulement leur propre liberté mais encore celle de leurs compatriotes.
    Je n’aime pas du tout ce texte de Daoud. Il me scandalise, surtout en cette période où les gens fuient la guerre, la répression, les dictatures et que la majorité des gens en ont peur, qu’ils refusent de les accueillir, en oubliant que nos ancêtres ont fait la même chose pour fuir la dictature et la pauvreté des leurs… Les Basques en savent quelque chose…Faudrait pas oublier l’Histoire!

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