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La vie brisée d’une Merlinette

Un livre, qui vient d’être publié, retrace la vie d’une de ces volontaires féminines des transmissions, les Merlinettes, dont ce blog a longtemps recherché les traces.
L’histoire de la Seconde Guerre mondiale évoque très peu les femmes.
Ma mère, Madeleine, s’était engagée à Alger en 1943
pour libérer la France et contre le nazisme.  Elle en est revenue, vivante.
Mais c’est avec beaucoup d’émotion que je découvre ce livre
qui évoque une Merlinette massacrée à Ravensbrück.
Merci aux auteurs.
Caillou, le 13 juin 2020

ISBN: 978-2-343-19952-8

 

Ce livre est le récit d’un destin singulier et d’un engagement particulier dans la Seconde Guerre mondiale et la Résistance.
Eugénie Djendi est née à Bône (Algérie) en 1923. Engagée parmi les premières dans le Corps Féminin des Transmissions à Alger en janvier 1943, elle participe à la Campagne de Tunisie.
Repérée par les Services de la Sécurité Militaire, ils la recrutent en septembre 1943 comme agent du contre-espionnage au sein du réseau des « Travaux Ruraux ». Transférée en Angleterre après avoir été formée en Algérie, elle est parachutée en France en avril 1944. Son opération de parachutage ayant été trahie, elle est immédiatement arrêtée par les Allemands. Déportée vers Ravensbrück le 11 août 1944, elle y est assassinée d’une balle dans la nuque le 18 janvier 1945.
Elle n’avait pas 22 ans.

Un destin singulier qui n’a pas, ou si peu, laissé de traces. Un bel exemple de ces parcours discrets pourtant au cœur de l’Histoire.

Dominique CAMUSSO est titulaire d’un DEA de sciences humaines. Il se consacre actuellement  à la rédaction de parcours biographiques au cours des conflits du XXe siècle.
Marie-Antoinette ARRIO, titulaire d’une maîtrise d’histoire moderne. Elle cherche à conserver  vivante la mémoire  des combattants corses de la Seconde Guerre mondiale.

Matthieu

Demain 11 mai c’est le jour du déconfinement.
et la fin du défi d’un texte par jour démarré le 16 avril 2020 .
Merci à toutes et tous pour vos contraintes de 6 mots,
pour vos encouragements et vos commentaires
et merci en particulier à Maryse et Annick.

Matthieu se présenta au juge cette année-la
pour réclamer justice contre un bonimenteur
Ce Jean avait vendu un shampoing protecteur
Censé lui redonner les cheveux de Shiva.

Le juge mâchonna ce nom en zozotant
(il avait le pauvre homme un cheveu sur la langue)
Je vois que vous avez la tête d’une mangue
Ce Jean est un menteur. Arrachons-lui les dents.

Matthieu le remercia.

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Annick
Année, juge, nom, remercier, Matthieu, mâchonner.

Caillou le 10 mai 2020

Et le texte d’Annick

Année Matthieu

Ah monsieur le juge, je ne vous parle pas de tous les noms d’oiseaux que l’on m’a donnés, de toutes les railleries, moqueries que j’ai dû subir toutes ces années.  Vous voyez, Monsieur le Juge, comme je suis embêtée pour vous expliquer l’inconfort que m’a procuré ce prénom ridicule. ANNEE ! ANNEE ! Quelle idée est  passée par la tête de mes parents pour me prénommer ainsi ? Je vous le demande, monsieur le juge. On m’a appelé bissextile, sextile, et je ne vous parle pas des jeux de mots. Je ne suis pas prude mais tout de même.  Et puis Mois, Semaine, Jours enfin toute l’année déclinée rien que pour moi. Et puis, monsieur le juge, mon nom de famille, celui là m’a bien pesé aussi.

MATTHIEU. Matthieu alors là, j’ai eu droit à Y’a qu’un ch’veux sur la tête à Matthieu, Y’a qu’une dent, Y’a qu’une dent, heureusement, à l’époque, monsieur le juge, ma dentition était complète, bien sûr maintenant c’est autre chose et je suis obligée de mâchonner tout ce que je mange. Je peux vous dire que la soupe j’en ai par dessus la tête. Un enfer. Martyrisée que j’étais par mes camarades. En plus comme mon père était douanier, les petits pics fusaient continuellement (les grandes montagnes ne tardaient pas). Ste Martyr, ne vois tu rien venir ?

(Le juge intervient) Madame, vous allez avoir 90 ans, pensez-vous que cela va changer quelque chose à votre vie ?

(Année outrée) Mais monsieur le juge, on voit bien que ce n’est pas vous qui avez enduré toutes ces années ce prénom si mal porté ! Si je ne m’étais appelée qu’Année mais Année Matthieu, (elle s’exclame) le bouquet !. Combien de fois ai-je entendu Selon St Matthieu ceci Selon St Matthieu cela. Alors je vous le demande tout de go, faites quelque chose et vous en serez remercié. Voyez-vous monsieur le juge, vous l’aurez compris, j’ai un intérêt légitime à changer de prénom. J’ai décidé de reprendre des études mais l’idée d’être prénommée et nommée publiquement Année Matthieu me terrifie.

(Le juge intervient une 2eme fois) : et quel prénom avez-vous choisi ?

J’ai pensé que Clitorine pourrait m’aller mieux. Ca sonne bien Clitorine. Je me suis entraînée à m’appeler. Ma petite voisine, plus jeune que moi de quelques années, m’appelle maintenant comme ça. Elle me dit que ça me va bien. Et je la crois. Je me regarde devant la glace, je vois une autre femme. Un avenir s’ouvre à moi. Je ris, je chante et même l’épicier, qui a souvent la main lourde, rajoute quelques légumes à mon panier.

(Le juge légèrement cynique) : pensez-vous que ce prénom si féminin ne vous causera pas d’ennuis ?

Monsieur le juge, j’ai beaucoup réfléchi. Vous comprenez bien que 90 ans à porter le prénom d’Année, j’ai eu le temps d’y penser. Je n’ai pas fait ça à la légère. Et s’il vous plaît, j’ai commencé à m’inscrire à l’université. Il n’y a plus grand-chose à faire. C’est décidé, si vous ne me l’accordez pas je le changerai quand même.
 Le juge dans sa grande clémence, prend son marteau, frappe son bureau de trois coups et dit : « c’est accordé ».

Et un texte de Maryse

Panne sèche

Ces mots, tout droit tombés de ma bibliothèque ont tourné et retourné dans ma tête. Aucun n’a trouvé âme soeur pour raconter. Et tel le corbeau de La Fontaine, je me sens honteuse et confuse d’avoir séché cette épreuve finale. Mais rassurez vous, d’autres ont su les mettre en scène, alors je vous les livre.

“Le grand pêché du monde c’est le refus de l’invisible”. julien GREEN.
“Chaque vie se fait son destin”. Henri-Frédéric AMIEL
“J’aime un amour fondé sur un bon coffre-fort”. Le Joueur -JF REGNARD
“Les anges révoltés volent en rangs”. Henri PETIT

Aujourd’hui, le confinement a muselé mon imagination. Demain une fenêtre s’ouvre…. Espérons qu’elle ne restera pas entrebâillée, sinon autre solution “faire le mur”.

Avec les mots : invisible, destin, coffre, corbeau, ange, mur.

La visio-conférence

Je voudrais faire une remarque sur un phénomène curieux lié à l’utilisation des outils informatiques en période de confinement. Ceci est observable aussi bien dans la plupart des journaux télévisés de la période que dans nos expériences familiales et amicales de visio-conférences.

Dans la vie courante, lorsque nous nous parlons nous sommes face à face. Il y a bien évidemment des exceptions, chez le patron et les supérieurs – ils sont assis, je suis debout, chez les flics – je suis assis, ils sont debout, à l’hôpital je suis couché, l’infirmière, l’aide soignante et même parfois tout un aréopage de médecins et d’étudiants sont debout, mais tous ces cas particuliers renforcent d’autant la normalité égalitaire d’un habituel rapport de conversation. Nous sommes à peu près à la même hauteur et donc face à face. Il n’en est pas de même avec la visio-conférence. La caméra utilisée étant celle de l’ordinateur, nous voyons nos interlocuteurs du bas vers le haut, menton proéminent, front fuyant et vue, en arrière plan sur le plafond. Et si on se rappelle (oui je sais c‘est difficile), c’est comme cela qu’on voyait nos parents. Nous sommes petits et ils sont grands!

Dans la vie quotidienne, lorsque nous nous parlons nos regards se croisent. Nous sommes, comme beaucoup de mammifères, dans la reconnaissance constante du est-ce que j’existe pour toi comme tu es pour moi même? Ce jeu des regards est très important car il nous donne ou pas une place dans la vie de l’autre. Il y a là aussi des exceptions: derrière les guichets où l’autre regarde très souvent ailleurs, dans la rue où l’on ne regarde jamais un mendiant dans les yeux et surtout dans les transport en commun où tout regard croisé trop prolongé est considéré comme une impolitesse, une provocation ou une drague lourde. Mais ce ne sont là que des cas particuliers qui en disent long sur les rapports de domination. Et bien il me semble qu’il en de même sur nos bureaux d’ordinateurs où nos écrans de télévision. Les regards se croisent, certes, mais avec un décalage épouvantable. L’interlocuteur nous regarde mais nous ne le voyons pas nous regarder, la vision en est décalée. Ce regard fuyant ? C’est exactement comme cela que l’on nous ment! On ne nous regarde pas pendant qu’on nous affirme un croyez-moi ! péremptoire. Nous sommes petits et ils sont grands.

Enfin, le son des visio-conférences est très souvent haché, lointain, à la limite même du compréhensible. Contrairement au téléphone qui, de la bouche à l’oreille, nous met dans un rapport d’intimité, le son pourri d’hygiaphone électronique nous éloigne irrémédiablement des êtres qui nous parlent dans ces étranges lucarnes*. Serions-nous redevenus les bébés qui cherchent à comprendre les étranges sons des babillages qui se penchent sur eux? Serons-nous bientôt les vieillards sourds qui ne comprennent plus du tout ce qu’on leur dit et s’isolent alors dans le silence? Nous sommes petits et ils sont grands.

Peut-ête jucher l’ordinateur portable, ou du moins sa caméra, sur un escabeau ? Peut-être s’éloigner pour être en plan large et utiliser le téléphone pour s’entendre avant d’inviter ses amis à boire virtuellement l’apéro ? Je préfererais  revoir les gens que j’aime ou qui m’informent me parler face à face, le regard bien droit et d’une voix pure.

(* Citation empruntée au Canard enchaîné des années 60)

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par… moi-même:
menton, plafond, bureau, lointain, escabeau, boire.
J’avoue d’ailleurs avoir triché puisque imposé ses mots
en fonction de ce que je voulais écrire.

Caillou le 9 mai 2020

 Et le texte de Maryse

Mots d’enfants

Le lieu : appartement avec balcon – quartier calme
Les protagonistes : Igor, le père prof (télé travaille)
Capucine, la mère infirmière
Lulu, le fils 10 ans
Sidonie, la fille 8 ans
Pilou, le chat.
La mère, déjà partie à l’hôpital après avoir embrassé les enfants.

9 H du matin: 
Les enfants sautent de leurs lits tels des diables sortant de leur boîte et se jettent sur le petit déjeuner que le père a préparé.
Le père – ” bonjour les enfants. Ce matin, j’ai une visio-conférence. Je vous demande de jouer gentiment dans votre chambre”
Les enfants – ” oui, papa”. Le confinement les avait rapprochés, ils étaient plus que jamais complices et créatifs. Ils inventaient des jeux, parfois bruyants, mais bon, le
principal était qu’ils ne se disputaient plus.

9H30 du matin :
 Igor part au bureau allumer l’ordinateur. Il avait changé le fond d’écran. Au premier plan, un balcon, au lointain la mer. Confiné, Il avait éprouvé le besoin de s’inventer un horizon. Parfois il restait quelques minutes devant en se grattant le menton, songeur.
Lulu et Sidonie regagnent leur chambre.
Igor rejoint les conférenciers.
Calme plat.

11 h du matin : Igor éteint l’ordinateur et gagne la chambre des enfants, il ouvre la porte et là ….. Il voit Lulu et Sidonie assis sur l’escabeau qu’il a oublié de ranger (la veille, il avait repeint la chambre). Ils contemplent leur œuvre. Sur les murs des dessins. Des mots : confinement, virus, chouette pas d’école, marre du télétravail, on s’amuse bien, câlin, bisous, vacances, papa, maman on vous aime, ennui, les copains nous manquent…..Seul le plafond vierge. Il ne dit mot, se retourne, referme la porte et part à la cuisine boire un coup pour désamorcer sa colère.
Tout doucement, Lulu et Sidonie le rejoignent et, lui tendant un pot de feutres “toi aussi papa tu peux écrire tes émotions”.

Et aussi celui d’Annick

7 rue Emile Zola

Elle est au 36ème dessous.  Ca fait 22 heures qu’elle n’a pas dormi. Les yeux au plafond, les pieds sur le bureau, le regard fixe, elle pense encore à cet immeuble grisâtre, abandonné depuis qu’on a détruit une grande partie de la cité.  A moitié assommée par le manque de sommeil, elle enfile son blouson, celui que sa mère a brodé d’oiseaux de couleurs et de fleurs. 

Marcher lui fera du bien et ses pas sans même s’en rendre compte la mène jusqu’au pied du bâtiment haut de quatre étages. Les quelques volets qui restent bringuebalent sous l’effet du vent violent qui vient de se lever. Elle est passée plusieurs fois devant, intriguée par le rebord de la fenêtre toujours fleurie, lointain, lointain souvenir de son enfance. 

Elle voudrait monter. Hésite et finalement se décide à pousser la porte d’entrée du hall de l’immeuble. Métal rouillé, vitrage renforcé par un treillis métallique défoncé. Quelque chose coince derrière, elle insiste et se rend compte qu’un escabeau aux marches vermoulues bloque le passage.  Elle parvient à entrer et  grimpe les marches, le pas lourd et le corps fatigué. Quelle porte ? Son sens de l’orientation lui a toujours fait défaut, elle ne sait s’il faut se diriger sur la gauche ou la droite dans le couloir étroit. La moquette marron, usée par les talons fait la grimace à maints endroits. Des lambeaux  rongés par les mites dégagent une odeur poussièreuse, légèrement âcre. Elle n’est plus très sûre de ce qu’elle veut.

Boire. Elle a soif. Ni épicerie, ni bar. Le silence et de l’herbe folle. Elle se souvient des jours heureux aux HLM lorsqu’avec ses sœurs, une boîte d’allumettes trouée dans la main , elle courait dans les friches autour pour capturer les sauterelles. Le dimanche, les enfants  partaient avec les mères se baigner au Poupenot, près du moulin sur la Brenne.

Le passé est loin. Les parents sont morts. Elle reste là un peu sonnée, étourdie par ce temps qui revient sans prévenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce texte

 

ANNICK: DIMANCHE: Année, juge, nom, remercier, Mathieu, mâchonner

 

et Maryse, si tu veux pour Lundi matin

 

 

 

Rugby

Vendredi 8 mai 2020.
Ce jour férié en l’honneur de la victoire du 8 mai 1945 n’en est pas vraiment un… C’est pour lui un jour comme les autres. À 10 heures du matin, quand il sort de la ville, déjà presque vide, avec ses grandes avenues désertes et ses parcs abandonnés ou la nature a repris tous ses droits, et qu’il traverse la banlieue nord, entre usines à l’arrêt, puanteur de l’incinérateur, barres d’immeubles et terrains vagues, il est empreint d’un terrible sentiment de solitude et d’angoisse. Il n’a pas croisé plus de 6 voitures et vu très peu de passants. Le ciel est bas, terne et gris. Aucun souffle.
Devant les hauts murs du stade où il gare son scooter, dans le silence, il n’entend plus que les oiseaux qui s’appellent et se chamaillent. Il se fait ouvrir la porte électrique par le jeune gardien à casquette sorti un instant de son bureau. La pluie arrive. Par un des passages, il pénètre sur les gradins. C’est un lieu mythique que le stade Ernest Wallon.Ila vu s’affronter les plus grandes équipes de rugbydu monde.
Il y est venu souvent, au milieu de foules incroyables, vociférantes, vibrantes, réagissant comme un seul homme – et oui, c’est un milieu très peu féminin – lors des montées offensives, retenant son soufle, dans un impressionnant silence, quand le butteur s’élancait pour une tranformation et hurlante de joie ou de déception lorsque le ballon ovale passait entre les poteaux. Il était au milieu de ces supporters répétant avec eux les mille et une conneries savantes qu’ils s’échangeaient à l’infini, manière de dire pour ne rien dire d’autre que le profond plaisir d’être ensemble.
Mais ce matin-là, c’est tout autre chose. La rédaction lui a demandé un reportage, pour illustrer le confinement, sur un ancien champion du stade toulousain. Il a choisi de le rencontrer et de le photographier sur les lieux mêmes de ses anciens exploits. Et d’ailleurs, le voilà. Il est accompagné du jeune gardien à casquette qui gardait l’entrée.
C’est un vieil homme fatigué avec une canne et bien sûr un béret. Il doit sourire mais son masque de papier lui cache la moitié du visage. Un très beau regard. Ce vieux monsieur ne paie pas de mine mais son nom est célèbre et mêmes les enfants nés bien après ses combats le connaissent encore. Sans se serrer les mains, ils s’assoient à quelques fauteuils l’un de l’autre. Il enlève doucement les élastiques de son masque. “Voilà, c’est moi.”
Le reporter est un peu ému. On le serait à moins. Il prépare son appareil. Se concentre…
Et c’est à ce moment-là, que le jeune gardien qui allait repartir vers son bureau se ravise et leur demande, timidement, s’ils ne voudraient pas, après l’interview, venir le rejoindre pour partager avec lui un peu d’omelette aux champignonsavec une bonne bouteille. Ce serait pour lui un grand honneur de recevoir Monsieur …

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Jacques:
Rugby, poteau, supporters, conneries, vociférations, omelette aux champignons

Caillou le 8 mai 2020

Et le texte d’Annick

16 ans

Les supporters étaient entrés dans l’arène
et portaient les frères Moulines avec orgueil
la Vierge rouge avait gagné cette année-là
Point de vociférations, point de vacarmes point de conneries
Des rires des larmes de la joie. Le rugby
les unissaient dans un même élan
Omelette, c’est ce qu’il préférait
et tous l’appelaient Omelette aux champignons
parce que les jours d’automne il disparaissait
Il venait d’avoir seize ans
Comme il était le plus jeune
le coup d’envoi était pour lui
Une faveur qu’on lui faisait
et il savait en être reconnaissant

Rien ne laissait supposer les catastrophes à venir
Qu’à seize le roulement de tambour peut être pour toi
Qu’à seize ans tu peux mourir
Qu’à seize ans alors que tu n’es qu’un enfant
Personne ne peut t’entendre pleurer et gémir .

Puis la noirceur du ciel et de la terre s’en est allée
Les battements d’ailes des oiseaux chanteurs
ont sifflé le retour du printemps
Tu regardes le terrain, les poteaux en forme de H
Des camarades ne reviendront pas
mais toi tu es en vie, tu es en vie, le cœur brûlant.

Et le texte de Maryse

Ah le sport !
Ce soir, Marcel part au stade avec les copains voir le match de rugby France/All Blacks.
Je me suis dit “pour une fois je vais l’accompagner devant la télé”. Pas de femmes avec eux! Ils feront leur troisième mi-temps en bons machos. Pour tout vous dire je n’ai aucune envie de partager leurs beuveries, leurs blagues salaces et leurs conneries d’adolescents attardés.
 Avant le spectacle je me prépare une omelette aux champignons, un verre de corbières et je m’installe devant le poste.
Ça commence. 30 bonshommes, deux équipes : les Français et les All Blacks. Les spectateurs se lèvent et j’entends la Marseillaise. C’est au tour des Néozélandais qui se lancent alors dans un aka diabolique. Deux chants guerriers pour une rencontre sportive…
Dans les tribunes, les supporters commencent à s’agiter, déploient des banderoles, sifflent dans des trompettes un vrai bordel !
 Sur la pelouse, c’est l’attente du coup de sifflet de l’arbitre. C’est parti !
J’ai du mal à repérer les équipes. Ah ça y est France en blanc, All Blacks en noir (Hi ! Hi! C’est original).
 Je vois des types qui courent dans tous les sens, se faisant des croche pieds, se bousculant. Et tout à coup ils s’attrapent, se positionnent telle une tortue (ça doit être ça la mêlée) et ils poussent, poussent … Jusqu’à ce que le ballon soit expulsé. Et ça repart, courent, se plaquent, se disputent le ballon….
Tout à coup j’entends “essai”. Mais essaie quoi ? J’y comprends rien. Je vois un All Black à plat ventre sur le ballon derrière une ligne jaune. Je me dis “il a dû trébucher”. L’arbitre siffle ” transformation”. Alors là c’est le summum ! Pour moi, la transformation c’est quand pépé tue le cochon et qu’il le transforme en saucisses. 
Et là, je vois un type, un grand noir, bien bâti, debout le ballon à ses pieds. Je suis bouche bée et laisse tomber une pleurote. Ils ne sont pas tous comme les mastodontes qui faisaient la tortue tout à l’heure !
La caméra: gros plan sur l’homme concentré, le pied sur le ballon puis zoom sur deux poteaux. Faut suivre ! Je ne vois pas bien le rapport entre les deux plans. Et tout à coup, il tire, travelling de la caméra, le ballon vole et pile entre les deux poteaux ! Des vociférations s’échappent des tribunes.
Ainsi de suite jusqu’à la fin, sifflets, tortue, essai, transformations, slogans des aficionados.
 Score : 30 a 15 pour les All Blacks qui se lancent dans un aka déchaîné. Côté Français la défaite est amère, ils regagnent les vestiaires tête baissée.
J’éteins la télé, j’attends son retour.
Pas de troisième mi-temps, il va rentrer dépité et je vais devoir le consoler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La foire aux clichés

Dans une sombre impasse d’un vieux quartier parisien, au fond du 13ème, entre La butte aux cailles et la porte de Gentilly se terrait la boutique du docteur Créhange. Sous l’enseigne défraîchie l’ANARCHIVISTE au graphisme désuet, la vitrine en était poussiéreuse et j’avais le plus grand mal, ce soir-là, à discerner au travers si un employé ou le docteur lui-même y officiait encore. En tout cas je n’y voyais aucune lumière.
Le réverbère encore allumé à une dizaine de mètres n’éclairait lui-même pas beaucoup. Juste un vague espace sur le trottoir mouillé. Je devais prendre une décision car un type, manifestement saoul, un énorme mastard en duffle coat, traînait vers le coin de l’impasse déserte et s’approchait de moi. Je me résolus à ouvrir la porte qui, curieusement ne me résista pas, et une petite clochette tintinnabula.
Un chien aboya dans une pièce à l’arrière. Je ne le voyais pas mais je savais intuitivement qu’il s’agissait d’un petit chien car son jappement était aigu, comme celui d’un teckel. J’entendis alors un bruit de pantoufles raclant le vieux carrelage et vis apparaître le docteur en blouse grise qui, onctueux, me demanda ce que je désirais. On aurait dit une caricature antisémite du début du siècle, l’autre bien sûr. Voûté, coiffé d’un calot hors d’âge, il se frottait les mains en me dévisageant. Peut-être avait-il froid? Peut-être flairait-il la bonne affaire?
Que puis-je pour vous, jeune homme?Sa voix était chevrotante…
Bonjour monsieur. Je cherche un livre rare et j’ai vu sur votre site Internet que vous en possédiez un exemplaire.
Oui, c’est possible. Quel en est le titre ?
“De la misère en milieu étudiant”, mais dans l’édition de 1966.

Ah, je vois, je vois…
Il prit un gros livre noir sur le comptoir, en tourna quelques pages… Je me demandais bien comment il pouvait y voir dans cette pénombre… Puis, pointant du doigt une ligne s’écria: Maaaaaaryse. Et une superbe blonde aux formes ahurissantes surgit elle aussi d’un recoin.
Pouvez-vous s’il vous plaît aller chercher cet ouvrage qui doit être sur l’étagère du haut de la quatrième travée? Elle se jucha sur un escabeau et nous la regardions, le docteur et moi-même, en gravir les marches, dans sa robe légère, jaune canari, qui froufroutait.
Ce doit être à côté dans les P, entre Ploutocratie et Proutotype… Vous le voyez?
Elle ne répondait pas mais je ne pouvais pas la quitter des yeux. Le blond platine de sa chevelure éclairait cette boutique obscure. Après quelques minutes, sur son escabeau, la très belle Maryse murmura que le bouquin que je cherchais n’y était pas mais qu’il était peut-être en réserve, ce qui demanderait plus de temps.
Le docteur me regarda, un peu déçu:Je peux vous le reserver? Vous savez cher monsieur, vous auriez du nous contacter d’abord. Nous aurions chercher votre ouvrage et vous l’aurions fait parvenir dans les plus brefs délais. Nous travaillons surtout avec Internet. Surtout depuis cette malheureuse épidémie de 2020.
Je lui laissai ma carte et des arrhes et tandis que je repartai, j’entendis le docteur dire à son employée:
Nous allons fermer. Vous pouvez lâcher Biblioteckel.
Dans la ruelle, l’énorme type émêché cherchait ses clefs sous la lumière du réverbère, du moins c’est ce qu’il me dit quand je le lui demandai.
Mais, c’est là que vous les avez perdues?
Non, mais c’est là, qu’il y a de la lumière.

  

 

 

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Maryse:
Anarchiviste, escabeau, biblioteckel, proutotype, réverbère et poussiéreux

Caillou le 7 mai 2020

Le texte de Maryse

Un mot peut en cacher un autre

Alfred, anarchiviste de profession, politiquement vêtu : pantalon noir, chemise blanche col Mao et blazer jaune arriva à l’entrée du bâtiment spécialisé en Histoire. Sur le trottoir, il repéra un réverbère et en profita pour laisser Léon, son biblioteckel , lever la patte après avoir longuement reniflé la canisette. Il avait l’habitude de l’emmener avec lui car il s’assurait ainsi que personne ne viendrait interrompre ses recherches. Léon possédait un flair exercé à repérer tous les rats de bibliothèque et il lui suffisait de montrer les crocs pour que les intrus s’éloignent sur le champ. Il entra dans la grande salle. Juste devant le rayonnage qui l’intéressait, un individu était installé sur un escabeau poussiéreux et feuilletait le dernier numéro de Butagazette (journal dont le papier offre une excellente qualité de combustion). Nul besoin de faire appel à Léon pour évincer le dit lecteur, un discret proutotype de son maître et la place fut libérée.
Il passa en revue les titres des ouvrages alignés : capital, oeuvres complètes de Lénine, Boukharine. Trotsky…..et, tout à coup Beurreka ! Il tenait sa bible, celle qui allait l’aider à fomenter sa révolution “traité de cassoulèvement” co écrit par L. Spanghero et O Besanc….”. Il s’assit à une table, Léon couché à ses pieds et commença sa lecture.

N.B Pour ceux qui se poseraient des questions linguistiques à la lecture de certains mots, se référer à “Dictionnaire des mots valises” – Alain Grehange.
Pour ceux qui partagent les mêmes intérêts livresques qu’Alfred, site www.castelnaudary/revol.com

 

Ainsi que celui d’Annick

Irèné

Chaque matin avant de partir à la bibilothèque de St Gall, Irèné confie son teckel à la voisine qui adore la bête et la gave de sucreries aussitôt que l’archiviste tourne le dos. Elle l’a surnommé  Anarchiviste parce qu’elle voue une grande affection à la bibliothécaire qu’elle voit régulièrement manifester.
La spécialité d’Iréné c’est classer les chartes, les manuscrits enluminés enfin tout ce qui se rapporte à l’époque médiévale. Pas une mince affaire. Ils se trouvent dans les travées du haut alors elle passe sa vie les bras tendus juchée sur un escabeau de bois vieilli qui couine dangereusement . Son collègue, un  Albanais de Tirana, a tendance à être très approximatif lorsqu’il parle de ces documents anciens, qu’il appelle des « proutotypes » parce qu’ils sont uniques au monde. Les rayonnages en épis, souvent poussiereux, forment des fleurs qu’elle aime regarder lorsqu’elle est au sommet de l’échelle, toute proche du plafond qui lui donne le vertige.
Le soir lorsqu’elle rentre fatiguée, pour oublier les motifs rococos, les enluminures dorées et tarabiscotées des textes sacrés encore incrustés au fond de ses yeux, elle fait un détour chez l’épicier  du coin et prend quelques rostïs, un  Älplermagronen et bien sûr de la compote de pommes pour accompagner le tout. Quelqu’un vient dîner qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Elle passe rapidement chez la voisine intriguée par tant de victuailles. Mais elle ne dira rien.
Anarchiviste ou Biblioteckel l’attend avec impatience.  elle a mis du temps à lui trouver un nom mais tout naturellement Biblioteckel s’est imposé à elle parce qu’elle lui lit des histoires tous les soirs et que le dimanche, ils regardent ensemble des documentaires animaliers. De ses deux noms, le chien ne s’en formalise pas puisqu’il a compris qu’il pouvait en  tirer profit.
Après dîner, la balade chargée de faire baisser la glycémie, consiste à descendre et à monter dix fois la rue des Illustres jusqu’au réverbère rouillé où des milliers de petits insectes viennent se brûler les ailes. Elle a  lu quelque part que les sept millions de réverbères en Allemagne font plus d’un milliard d’insectes tués. Elle est inquiète. Il faut dire que la période est difficile.  Alors Iréné a accroché à son balcon le slogan du moment Pas de retour à l’anormal. Ce qui lui vaut quelques ennuis dans la copropriété puisque la charte des COPROPRIETAIRES pas coco du tout mentionne pas de politique. Ce soir, le chien fait la tête. Il ne sortira pas.
Bientôt 20 heures. Un petit tour à la salle de bain, lui rappelle qu’elle a dépassé la quarantaine et qu’il faudra  beaucoup d’efforts pour faire oublier toutes les rides qui petit à petit se sont installées au coin des yeux, au coin des lèvres, au coin de tout. Fermer la lumière. Elle chantonne tout en préparant la table.  Elle ne l’a pas vue depuis longtemps et a oublié que tout ça s’était bien mal fini il y a 10 ans déjà…

 

11 mai

Cet habit neuf dans le placard
je ne l’ai pas utilisé
depuis la fête l’été dernier.
Mais lundi 11 je vais le mettre
pour fêter la levée d’écrou.
Non, je ne mettrai pas ce masque !
Avec une belle chemise blanche
et ton foulard autour du cou.
La soie en souvenir de nous.
Je cueillerai le matin même
les iris du jardin, si beaux.
Avec mon bouquet de lumière
j’irai à notre rendez-vous.
Et quand enfin je te verrai
Après ces 6 semaines d’absence
nos regards seront si profonds.
Trempé de larmes je serai.

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Annick:
Neuf – soie – iris – lumière – profond – trempé

Caillou le 6 mai 2020

Et le texte de Maryse

La vie

人生

La lumière du soleil faisait scintiller les ardoises de la cour trempée de rosée. Satoko se réveilla, courbatue par les travaux de jardin de la veille, peina à se déplier hors du lit. Pourtant, il fallait qu’elle se presse. La veille, elle avait reçu un télégramme “j’arriverai par le bus de midi” signé Yukio. Elle voulait l’accueillir comme au temps de leur première jeunesse. Les années n’avaient pas épargné son visage et il faudrait quelques artifices pour qu’il retrouve son teint de porcelaine. Elle sortit dans la cour respirer l’air pur du matin, fit quelques exercices d’assouplissement, puis rentra préparer le thé. Elle pensait “neuf ans qu’il est parti”, elle ne l’avait pas retenu. Il voulait se mettre à l’écart du monde, seul pour écrire sa vie. Pendant toutes ces années, aucune nouvelles. Mais elle le savait, il était vivant. Elle relisait le télégramme. Elle l’imaginait vieilli, heureux d’avoir atteint son but. Et tout ce qu’il lui raconterait ! Elle était née à Tokuri et à part quelques visites à la ville, son univers c’était Tokuri.

Elle s’affaira dans la maison, vérifia le moindre détail. Rien n’avait changé depuis son départ. Elle alla au jardin cueillir quelques iris qu’elle mit dans un vase sur la balustrade du perron. De retour dans sa chambre, elle sortit de l’armoire le kimono en soie qu’il lui avait offert avant son départ et l’étala sur le lit. Elle ne l’avait jamais porté, le gardait religieusement pour son retour. Elle remplit d’eau le grand baquet en bois, y jeta une poignée de sels parfumés et s’allongea. Elle ferma les yeux et s’assoupit un bref instant. 10h déjà ! Vite elle sortit, se sécha vigoureusement, s’assit devant sa coiffeuse, brossa sa chevelure qui n’avait rien perdu de sa vigueur et fit deux tresses qu’elle fixa sur le dessus avec un peigne de nacre. Elle poudra son visage, une touche de rose sur les joues, teinta ses lèvres. Elle resta un instant à se regarder dans le miroir, sourit. Elle avait oublié qu’elle était encore belle. Elle enfila le kimono, noua la ceinture, mit ses chaussons noirs et alla l’attendre sur le perron. Elle le vit au bout de l’allée qui s’avançait, voûté. Il s’arrêta, se redressa et d’un regard embrassa tout l’espace. Il s’avancèrent l’un vers l’autre, il lui tendit les bras.
” j’ai brûlé tout ce que j’ai écrit” dit-il. “Il m’a fallu toutes ces années pour comprendre que ma vie est inscrite ici, dans la maison que j’ai bâtie, la terre que j’ai travaillée, les arbres que j’ai plantés. Il me suffit de regarder, ma vie est écrite ici. ” Il poussa un profond soupir, l’enlaça et dit “continuons à vivre notre vie, ici, ensemble.”

Wagner

5 mai 2020


Lettre à Monsieur le rédacteur de l’articulet paru en page 6
et sur le site internet du bulletin municipal de T.


Vous n’êtes qu’un folliculaire plein d’affèteries ridicules. Et anonyme en plus.
Votre passion journalistique est de bas étage ! Et très proche, malgré vos formules alambiquées, de la délation de pissotières. Vous avez cru pouvoir me dénoncer et m’insulter en livrant à vos lecteurs, je vous cite : « turpitudes du ludion excité de la rue Sainte Madeleine». Vous ne me connaissez pas. (Bien que je soupçonne que vous habitiez au n°27 de la sus-dite) 

Si je sors toutes les nuits pour promener mon chien c’est parce qu’il souffre d’agrypnie. Et ce depuis plusieurs années. J’ai de nombreux certificats de vétérinaires qui peuvent le prouver. Je ne contreviens donc pas du tout par plaisir aux exigences du confinement exigé par les autorités.
J’ai parfaitement le droit de promener mon « cador hurleur » de 3 heures à 4 heures du matin toutes les nuits et, tant qu’à faire, je préfère que mon petit Wagner adoré aboie dans la rue, et particulièrement sous les fenêtres du 27, plutôt que dans l’appartement, au risque de réveiller mon épouse.
J’exige donc que vous vous excusiez sur le site internet de votre torchon municipal, faute de quoi je porterais l’affaire devant les tribunaux.

Fait à Ticismele 5 mai 2020

 

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Jenny:
Atticisme, folliculaire, affeterie, agrypnie, Ludion et Madeleine
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Caillou le 5 mai 2020

Et le texte de Maryse

À chacun son trip

Capucine actionna la clouche (instrument de musique et de cuisine utilisé entre autre pour sonner l’heure du repas). Octavio la trouva déjà attablée, affichant comme à son habitude une afféterie enjôleuse, trempant une madeleine dans la soupe tel un ludion dans son café fumant. Sa goinfraction (violation caractérisée des règles alimentaires) particulièrement exacerbée lors de ses périodes d’agrypnie le fit sourire. Il la regarda en se demandant quelle expérience elle pouvait bien encore mener. Elle était songeuse, regardait le biscuit se désintégrer lentement et murmura “tout corps plongé dans un liquide ….). Il ne put qu’admirer encore une fois l’alticisme de son langage.
Il se dit “elle a encore dû abuser des graines folliculaires qu’elle a semées au printemps dernier”. Encore une de ces expérimentations dont elle raffolait, toujours à la recherche d’un nouveau trip. Depuis, d’ailleurs, les pivoines engendrées par ces semences avaient largement empiété sur son carré d’herbes folles qu’il entretenait compulsivement.
Il la laissa à ses investigations et partit au jardin cueillir quelques herbes pour la tisane du soir, tisane qui, il l’espérait leur procurerait, sous la couette, une nuit tel un feu d’artifice.

La libraire

Photo de Bernadette

Elle veut partir maintenant.
Tout de suite !
Au cinquantième jour de cette réclusion la libraire veut s’en aller et prendre la voiture pour rouler, rouler vers la montagne ou la mer, peu importe mais loin, loin.
Elle veut aller marcher dans la forêt, retrouver la poésie de la découverte.
Est-ce qu’il y aura encore du muguet dans les sous bois ?
Elle veut photographier des pissenlits, de tout près, juste avant que le vent ne disperse leurs aigrettes.
Le monde entier l’attend et elle veut, maintenant, tout de suite, le retrouver et se rouler dedans.

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Jacques: 
poésie, marche, muguet, pissenlit, librairie, photographie !
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Caillou le 4 mai 2020

Et le texte de Maryse

Illusion,

Une petite fenêtre de liberté s’ouvre !
Demain on pourra s’évader. Mais, attention ! Pas plus de 100km. Cloîtrée depuis un mois, je passe du temps à regarder les vieilles cartes postales que je collectionne et les photographies de famille. J’étale pêle-mêle un tas de photos jaunies et mon regard est attiré par l’une d’elle. Une place de village, des tables chargées de victuailles sous une ronde de platanes vigoureux. Rien ne manque ! Un brin de muguet près de chaque assiette. La convivialité qui s’en dégage me réchauffe le cœur en ces temps de solitude forcée. Un peu à l’écart, une fontaine autour de laquelle des hommes, chemise blanche et pantalon noir, celui qu’on sortait pour le mariage du fils, des femmes vêtues de robes printanières et quelques enfants habillés avec “les vêtements du dimanche”.
Je retourne la photo et déchiffre les restes de quelques mots délavés par le temps : “Confinoux, 1er mai 1913”. Ce nom ne m’est pas complètement étranger, c’est l’époque de mon arrière grand-père que je n’ai pas connu. Je me souviens vaguement avoir entendu ma grand-mère parler de ce village, dans le Tarn, de sa douceur et des pissenlits qu’elle ramassait pour faire une soupe dont elle seule avait le secret. C’est décidé, j’irai à Confinoux.
Vite j’attrape ma tablette, Mappy et hop je cherche “Toulouse/ Confinoux”. Pourvu que ce soit dans le rayon autorisé! L’écran s’affiche, 97,3 km. Ouf ! 
”Demain matin, dès l’aube je partirai”, le premier vers de cette poésie que j’aime tant s’échappe de mes lèvres. Avant de me coucher, je passe à la librairie vérifier que j’ai bien baissé le rideau de fer. Toute excitée à l’idée de ce voyage dans le temps, je peine à m’endormir.
Enfin, le chant des oiseaux me réveille. Je m’habille légèrement, le temps est clément, j’avale en vitesse un café, ferme la porte d’entrée et me retrouve au volant de ma voiture. Je pose la photo sur le tableau de bord, branche mon GPS et je démarre.
 Personne sur la route, la campagne est belle. Seule la voix d’hôtesse de l’air de mon GPS me sort de mes rêveries “au prochain rond point, prenez la deuxième sortie à droite”. Et je vois “Confinoux, 3km”. J’y suis. Je me gare à l’entrée du village me disant qu’une petite marche me fera du bien.
La photo à la main, j’arpente les ruelles pavées, bordées de coquettes maisons aux balcons fleuris. Il est encore tôt, le village est calme. Je vois un panneau “Mairie”. Souvent la mairie se trouve sur la place centrale, je prends donc cette direction. Quelques mètres et j’y suis. Je regarde la place puis la photo, essaye de trouver un repère. Ce n’est pas possible ! Il doit y avoir une autre place. Je regarde à nouveau la place, il y a deux platanes rescapés de la tronçonneuse, la petite fontaine. C’est bien elle ! Mais au milieu, en lieu et place des tables du banquet, un parking. Le rêve est terminé. En rejoignant ma voiture je me surprends à fredonner la chanson de Dutronc “c’était un petit jardin qui sentait bon le métropolitain….”

Ainsi que celui d’Annick

Floraison printanière

La poètesse marche sur une corde,
funambule la nuit, eau dormante le jour.
Finit le mètre, finit la rime, seulement des ondoiements
de l’âme, feuilletés par des mains aimantes
dans les librairies au coeur des villes .
Sur les partitions poussent le muguet et le pissenlit
Muguet et Amour associés pour toujours
Bouquet des fleurs du mal depuis
que  Pétain l’a fait rimer
avec révolution nationale et travail
Le pissenlit, vivace hermaphrodite, n’a besoin de personne
 Inflorescence jaune, grand capitule isolé,
Il nourrit soigne et guérit.
Cette herbacée, sait se rendre utile et sa poésie
célébrée par les grands toqués de la cuisine
attendrit les coeurs nostalgiques de l’enfance
paysage figé par la photographie
Souvenir blafard et jaunie.

Une table ronde sur la zone

Le médecin :
La zone est interdite aux pompiers, aux ambulances, aux flics, et aux services sociaux. Ils se font caillasser par des bandes d’adolescents dès qu’ils entrent dans le quartier. C’est grave que l’on ne puisse plus aller secourir des gens ! Pas seulement les malades du covid19, mais tout le monde… *1
Le philosophe :
Que voulez-vous dire par zone ? La banlieue de la fin du XIXème siècle, derrière les fortifications de Paris où vivaient les chiffonniers dans des baraques où grouillait la vermine ? *2
La résistante: (ricanante)
Mais non ! Il désigne avec mépris ce que j’appelle moi les quartiers populaires !
Le médecin : (en aparté : Mais quelle glu celle-là !)
J’entends par zone ce que l’on appelle maintenant avec un euphémisme : les quartiers sensibles, les banlieues difficiles… Ces grands ensembles où il n’y a plus aucune mixité sociale ou ethnique et où s’entassent les pauvres, les difficultés… et la délinquance.
La résistante :
La délinquance ? Mais vous n’y connaissez rien ! Vous l’avez lu dans le journal ! C’est une infime minorité de la population des quartiers !
Le médecin :
Mais ce que disent les journaux est grave !
Le philosophe : (docte)
Le confinement a entraîné l’arrêt brutal du trafic de drogue. C’est toute une économie souterraine qui s’est effondrée. Et pour les personnes qui travaillent, et ce n’est pas là qu’il y a beaucoup de télétravail, les emplois se sont raréfiés. Économie informelle et économie réelle sont toutes les deux à l’arrêt. Jusqu’à quand ?
La résistante :
Jusqu’au 11 mai, peut-être ! Mais après, la reprise du travail se fera par les emplois les plus subalternes. Du genre qui se lève tôt et s’entasse dans le métro pour faire vivre des gens comme vous. Les habitants de la zone comme vous dites, vont donc remettre leurs enfants à l’école parce qu’ils n’auront pas le choix !
Le médecin et le philosophe:
Bon ! Vous êtes contre tout. Il faut bien faire quelque chose ! Vous étiez contre le confinement, maintenant vous êtes contre le dé-confinement !
La résistante :
C’est vraiment le bal des faux-culs.Le coronavirus frappe tout le monde mais ses conséquences ne sont pas les mêmes suivant qu’on est puissant ou misérable. Moi je rêve d’une insurrection des quartiers populaires ! *3
Le médecin :
C’est vrai qu’avec tous les voyous qui y règnent en maître, vous avez l’habitude des émeutes.
Le philosophe :
Mais calmez vous. Vous avez un peu raison tous les deux ! Vous n’allez quand même pas en venir aux mains.
La régie :
Lancez la publicité !

*1 https://www.ladepeche.fr/2020/04/20/fusees-cocktails-molotov-grosses-pierres-des-policiers-pris-au-piege-dimanche-soir-a-toulouse,8854450.php
*2 http://peccadille.net/2014/02/04/avant-le-periph-la-zone-et-les-fortifs/
*3 https://www.revolutionpermanente.fr

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Agnes: 
Zone, Philosophe,  Glu, Bal, Résistante, Médecin.
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Caillou le 3 mai 2020

Et le texte d’Annick

Bal Balbon est encore médecin
Mais plus pour plus longtemps
On vient de lui annoncer un cancer
Une véritable glu celui-là
Il ne l’a pas lâché depuis six mois
Rongé de l’intérieur qu’il est
des petits trous, un peu partout
des voiles aussi qu’ils disent
C’est drôle parce que signe du cancer
et ascendant cancer
Ca devait arriver
Son corps est devenu un territoire hors de contrôle,
Une menace diffuse
Une zone grise, résistante, un problème à combattre
mais il n’en a pas la force
Alors depuis qu’il sait Balbon philosophe,
Balbon soliloque, c’est normal parce qu’il vit seul
le vide s’est installé autour de lui,
trop caractériel lui a t on dit
trop ceci trop cela
SEUL.
Qu’est ce que ça change ?
Sa femme ne reviendra pas. Usée, fatiguée
De s’être ennuyé pendant vingt ans
Seul, terriblement seul
Heureusement, il travaille encore
Ses collègues ont déjà commencé
Trop de malades, trop d’urgence.
On l’attend.

Ainsi que le texte de Maryse:

Le repas improbable

Le bal battait son plein. Les couples se formaient sur la piste et alternaient tangos langoureux et rocks endiablés.
La zone avait été délimitée : une table, éloignée des flonflons près du bar. La table avait été mise avec soin, on avait sorti la porcelaine et l’argenterie, quelques bouquets d’anémones en ornaient le centre.
Le philosophe, la résistante et le médecin se tenaient debout à bonne distance.
Le problème était que : le philosophe refusait de se trouver à côté de la résistante “c’est une véritable glu” disait il. Le médecin en grand spécialiste des corps estimait incompatible de s’asseoir près du philosophe qui n’était pour lui qu’un agitateur d’idées. La résistante, elle, n’envisageait pas une minute de s’asseoir à côté du médecin par crainte d’un nouveau diagnostic qui s’avérerait une fois de plus hasardeux. Elle aurait volontiers posé ses fesses à côté du philosophe au charme certain (bien qu’il ne veuille pas d’elle) mais dans ce cas elle aurait été assise à côté du médecin.
Bon… Si vous avez la solution……

Les bienfaits de la colonisation

Yatagang (Wikipédia)

J’ai revu cette nuit dans un rêve un vieil oncle
Nostalgique pour toujours de l’Algérie française
Qui me parlait du sud, des dunes, du Sahara
Des sauvages bédouins groupés en fantasia
de ces bleds perdus où on le recevait
comme un roi et sa cour en offrant des méchouis
On lui avait donné le plus beau yatagang.

Il n’avait jamais vu la misère aux pieds nus
Les enfants illettrés les mouches et la famine
Les meilleures terres volées, les gourbis reculés
l’immigration vécue comme une humiliation

Après l’indépendance il était devenu
poinçonneur des Lilas
Il a vécu longtemps dans cette France-là
puis il a disparu
comme nous le ferons tous

Ce texte est écrit avec une contrainte de 6 mots, donnés par Claude: 
Yatagang, bled, fantasia, regroupement, nostalgie, méchoui.
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Caillou le 2 mai 2020

Et le texte de Maryse

Ici et là bas…

Moukhalas (Wikipédia)

Yatagan était rentré fourbu d’avoir porté et soulevé tant de pavés. Dix ans déjà qu’il était parti abandonnant femme et enfants au bled. Deux ou trois voyages en dix ans et à chaque retour la nostalgie. Ce soir elle envahissait tout son être car demain, là-bas, aurait lieu le grand regroupement annuel. Il n’avait pas faim, il mangea quelques restes de la veille, but un verre de raki et s’allongea sur son lit. Très vite il s’endormit et le rêve l’enveloppa.
“Allez Ali, dépêche toi, il faut y aller”.
 C’était la première fantasia de son fils, il était prêt.
 Ils arrivèrent sur le site. Des tentes blanches avaient été dressées sous lesquelles les équipes enfilaient leurs costumes. Ali rejoignit ses coéquipiers, Yatagan sur ses talons. Il aida son fils à enfiler sa djellaba blanche, noua le turban sur sa tête et vérifia le moindre détail. Puis, il les laissa entre eux et se dirigea vers l’enclos où Aga Khan, le cheval qu’il lui avait offert en économisant sou après sou, attendait son cavalier. Il avait été harnaché dans la tradition, portant les couleurs rouge et or du village. Il était magnifique.
Tour à tour, les équipes sortaient des tentes. Ali apparut, il était le plus jeune. Il ne regarda pas son père et se dirigea fièrement vers l’enclos. Il donna une tape sur l’encolure d’Aga Khan, vérifia que la selle était bien accrochée et d’un bond sauta sur son dos.
 Ils se tenaient tous alignés retenant fermement leurs montures piaffant d’impatience. L’équipe d’Ali était reconnaissable au turban bleu que portaient les cavaliers. Yatagan pria pour que tout se passa bien. Le départ fut donné, ils s’élancèrent faisant tournoyer leurs moukhalas pour enfin tous tirer à la même seconde la salve de la victoire.
La sonnerie du téléphone le réveilla. C’était Ali.
”Papa, papa j’ai réussi”
. “Je sais, je suis très fier de toi”
. Il avait du mal à digérer le méchoui qui avait clôturé les festivités, avala une tasse de thé bien chaud, enfila son bleu et partit sur le chantier.