Née le 3 février 1909 à Paris, morte le 24 août 1943 à Ashford (Grande-Bretagne) ; professeure agrégée de philosophie ; militante de la Fédération unitaire de l’Enseignement et du Cercle communiste démocratique ; pacifiste.![]()
(Dans le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social.)
J’ai découvert Simone Weil par la lecture d’Émigrés à New York : les intellectuels français à Manhattan. 1940-1944 de Jeffrey Mehlman.
Je ne comprenais pas comment Simone Weil pouvait être antijudaïque au point d’être qualifiée par certains d’antisémite.
J’ai alors lu deux livres, celui de Jacques Juliard : Le choc Simone Weil
et celui de Geneviève Azam et Françoise Valon : Simone Weil, l’expérience de la nécessité.
Le premier, celui de Jacques Juliard m’a permis de rentrer un peu dans sa pensée et surtout de ressentir la passion presque amoureuse de son auteur pour cette très jeune et brillante philosophe.
Le second de Geneviève Azam et Françoise Valon insiste surtout sur le refus du technicisme, la découverte des limites. Il y a des passages difficiles à comprendre, il est plus technique et j’ai eu peur qu’elles tirent un peu trop la couverture vers la décroissance.
J’ai donc commencé à lire tout ce que j’ai trouvé sur Simone Weil. Passionnante, bouleversante, en avance sur son temps.
Elle déteste le judaïsme, par refus de l’ancien testament et d’un dieu autoritaire, de la guerre, des massacres, de la violence. Du coup on la caricature en antisémite, ce qui est très bête. Elle est surtout mystique d’un Christ d’amour aux antipodes de Jéhovah.
Pour moi je ressens maintenant une filiation entre Etty Hillesum, Simone Weil et Albert Camus.
Politiquement, en 1933, elle est franchement en avance sur toute l’extrême gauche.
Le premier texte que je découvre c’est la lettre à Bernanos, écrite en 1938, alors qu’elle rentre d’Espagne où elle a combattu avec les anarchistes de la colonne Durruti.
LETTRE DE SIMONE WEIL A GEORGES BERNANOS
Monsieur,
Quelque ridicule qu’il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m’empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu’un livre de vous me touche ; le Journal d’un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j’ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j’ai pu aimer d’autres de vos livres, je n’avais aucune raison de vous importuner en vous l’écrivant. Pour le dernier, c’est autre chose ; j’ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence – en apparence seulement -, dans un tout autre esprit.
Je ne suis pas catholique, bien que – ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d’un non-catholique mais je ne puis m’exprimer autrement – bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m’ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l’entrée est interdite à quiconque jouit d’un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l’enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches supérieures de la hiérarchie sociale, jusqu’à ce que j’aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toute ces sympathies. Le dernier qui m’ait inspiré quelque confiance, c’était la CNT espagnole. J’avais un peu voyagé en Espagne – assez peu – avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l’amour qu’il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j’avais vu dans le mouvement anarchiste l’expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n’importe qui, où, par la suite, se coudoyaient l’immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté mais aussi l’amour, l’esprit de fraternité, et surtout la revendication de l’honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l’emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j’étais à Paris, je n’aime pas la guerre ; mais ce qui m’a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c’est la situation de ceux qui se trouvent à l’arrière. Quand j’ai compris que, malgré tous mes efforts, je ne pouvais m’empêcher de participer moralement à cette guerre, c’est-à-dire de souhaiter tous le séjours, toute les heures, la victoire des uns, la défaites des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l’arrière, et j’ai pris le train pour Barcelone dans l’intention de m’engager. C’était au début d’août 1936.
[…]J’ai quitté l’Espagne malgré moi avec l’intention d’y retourner ; par la suite, c’est volontairement que je n’en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n’était plus, comme elle m’avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l’Allemagne et l’Italie.
J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang, et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. Je n’ai rien vu de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces ballilas faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j’ai entendu suffisait pourtant. J’ai failli assister à l’exécution d’un prêtre ; pendant les minutes d’attente, je me demandais si j’allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d’intervenir ; je ne sais pas encore ce que j’aurais fait si un hasard heureux n’avait empêché l’exécution.
Combien d’histoires se pressent sous ma plume… Mais ce serait trop long ; et à quoi bon ? Une seule suffira. J’étais à Sitgès quand sont revenus, vaincus les miliciens de l’expédition de Majorque. Ils avaient été décimés. Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. On ne le sut qu’au retour des trente et un autres. La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où, en juillet, il ne s’était rien passé. Parmi ces neufs, un boulanger d’une trentaine d’années, dont le crime était, m’a-t’on dit, d’avoir appartenu à la milice des « somaten » ; son vieux père, dont il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. Une autre encore : en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous les pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d’avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu’on l’avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et la carte de phalangiste ; on l’envoya à Durruti, chef de la colonne, qui après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l’idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s’enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l’avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l’enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l’enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n’a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l’aie apprise qu’après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu, je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l’ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d’êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d’aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c’est qu’ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. […]
Mais les chiffres ne sont peut-être pas l’essentiel en pareille matière. L’essentiel, c’est l’attitude à l’égard du meurtre. Je n’ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener – ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs – je n’ai jamais vu personne exprimer même dans l’intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j’étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux – au milieu d’un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » – terme très large. J’ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d’êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n’est rien de plus naturel à l’homme que de tuer. Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni le blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d’abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l’étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d’âme qu’il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l’ai rencontrée nulle part. J’ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n’auraient pas eu l’idée d’aller eux-mêmes tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l’avenir aucune estime.
Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu’en le ramenant au bien public, au bien des hommes – et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d’extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d’Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n’étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité – du moins je n’ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort – un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l’attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l’aisance, la désinvolture, la condescendance des autres.
On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l’ennemi en moins. Je pourrai prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j’ai été en Espagne, que j’entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l’Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui à ma connaissance, ait baigné dans l’atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades de milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais.
Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m’est également allé au cœur. J’avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j’avais été patriote avec toute l’exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d’humilier l’ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d’une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir.
Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu’à vous exprimer ma vive admiration. S. WEIL.
Commentaire
Cette lettre à mis en rage les anarchistes qui croient encore à la force des armes et vénèrent Buenaventura Durruti. Moi j’y lis surtout que la guerre modifie complètement les soldats et toute la société. Que la guerre a sa propre logique et entraine tout le monde vers la glorification des massacres inutiles. Qu’elle transforme l’ennemi en monstre et du coup blanchit tous les actes commis par son propre camp. Comprendre que la guerre n’est pas seulement la continuité de la politique, n’est pas une rupture temporaire de la paix mais qu’elle fait rentrer toute la société dans une machinerie totale me parait très important. Simone Weil ne dit que cela !
…
Une lettre de Lucien Feuillade au journal Libération en 1988
(trouvée sur https://www.partage-noir.fr)
Dans son supplément littéraire du 24 mars [1988], Libération publiait un texte de trois pages de M. Robert Maggiori sur la philosophe Simone Weil, sous le titre : L’Ange rouge. Mystique et révoltée, morte à 34 ans en 1943. Simone Weil a illuminé la philosophie. Cela à propos de l’édition des œuvres complètes de Simone Weil. Ce texte, notamment sur l’engagement de Simone Weil dans la guerre d’Espagne aux côtés des anarchistes, méritait quelques précisions et rectifications qui ont fait l’objet d’une lettre de Lucien Feuillade en date du 27 mars à la rédaction de Libération. Cette lettre a valu à l’auteur une carte de M. Maggiori, avec ses remerciements pour les compléments d’information sur Simone Weil. Mais il n’y est pas question d’une publication par Libération. Voici donc le texte de la lettre en question.
La rédaction![]()
Au rédacteur en chef de Libération
J’ai pris connaissance, dans votre supplément littéraire du 24 mars, de l’article de M. Robert Maggioni consacre a Simone Weil. J’en ai apprécié le ton et l’objectivité, pour autant que je m’y retrouve dans le périple compliqué que fut la vie de Simone Weil.
Elle ne fit jamais quelque chose très longtemps, écrit M. Maggioni. C’était dans sa nature. Elle fut notamment anarchiste, sympathisante, puis militante, puis combattante, durant plusieurs années. Le paragraphe concernant son engagement durant la guerre d’Espagne m’a paru un peu court, et mériterait, je crois, quelques compléments et précisions.
Simone Weil rejoignit en Espagne, au groupe international de la colonne Durruti, un certain nombre d’anarchistes français qu’elle considérait alors comme ses amis.
M. Gustave Thibon, dans sa préface à La pesanteur et la grâce, écrit qu’au moment de la guerre d’Espagne elle s’engagea parmi les Rouges, mais elle eut à cœur de ne jamais se servir de ses armes et fut une animatrice plutôt qu’une combattante. Les Rouges en question étaient en fait les « rouge et noir », anarchistes donc. Quant aux fusils, qui étaient rares, on n’en obtenait que pour s’en servir.
Voici quelques témoignages qui figurent dans le numéro de la revue l’Age nouveau daté de mai 1951.
Simone Weil pendant la guerre d’Espagne (1936).![]()
En août 1936, en Aragon, les milices confédérales espagnoles, à la tête desquelles se trouvait Buenaventura Durruti (…) manquaient d’armes et de matériel, écrit l’anarchiste Louis Mercier, combattant lui-même, et très proche de Simone Weil… C’est à ce noyau de risque-tout que Simone Weil vint se rallier… Elle est armée d’un mousqueton Mauser, dont le maniement lui a été enseigné par un ancien sergent français qui a fait la guerre du Maroc… (Simone Weil) déclare notamment qu’elle est venue en Espagne non pas en touriste ou en observatrice, mais pour combattre… Quand le capitaine français Louis Berthomieu, conseiller militaire, décide de placer Simone Weil à la cuisine, c’est à nouveau des protestations qui s’élèvent chez l’intéressée, laquelle réclame sa part de danger, veut participer aux patrouilles et aux gardes… A Sitges, Simone Weil porte sur sa combinaison de mécanicien – c’est l’uniforme des milices – d’énormes initiales C.N.T. (qu’on peut voir en partie sur le portrait que vous avez publié). A Paris, elle participe à tous les meetings de solidarité en faveur de la révolution espagnole et soutient les organisations extrémistes.
Ici, un témoignage de Michel Collinet, professeur, militant français du P.S.O.P. : Son pied brûlé guérissait mal. J’eus l’impression que le personnel sanitaire la négligeait ou même la boycottait (cet hôpital était placé sous la responsabilité de l’Union générale des travailleurs, d’inspiration communiste, et les anarchistes n’y étaient pas en odeur de sainteté).
Rentrée en France, ajoute Michel Collinet, Simone Weil se livra à une propagande active en faveur de la révolution espagnole. Elle participa à des meetings organisés par la Solidarité internationale antifasciste, aux côtés des libertaires français, arborant le foulard rouge et noir de la C.N.T.-F.A.I. Je l’entendis au cours d’un meeting organisé dans un cinéma de l’avenue Emile-Zola. Elle y prit à partie les staliniens français et espagnols et défendit vigoureusement les anarchistes et leurs réalisations sociales en Catalogne.
Je relève, dans votre article, la phrase suivante : Dans une lettre qu’elle écrit à Bernanos, elle dénoncera l’idolâtrie grégaire et l’ivresse de tuer, également partagée entre les deux camps.
Je ne crois pas que ces termes traduisent bien, sinon sa pensée d’alors, si changeante, et presque au même moment, du moins son comportement personnel au cours de la guerre d’Espagne. Si l’anarchie est une idolâtrie, Simone Weil fut pendant de nombreux mois idolâtre. Quant à l’ivresse de tuer, j’imagine mal qu’on ne la ressente pas lorsqu’on demande un fusil. Simone Weil en portait un et elle voulait s’en servir.
Quelques mots encore de Michel Collinet sur le sentiment de Simone Weil à l’égard de la guerre : Je ne me souviens pas que Simone Weil ait dénoncé les atrocités ; il y en avait, comme dans toutes les guerres, et nous les déplorions, mais nous n’ignorions pas ce qui se faisait de l’autre côté. Les militants ont toujours eu le souci d’éviter les massacres gratuits. Simone Weil en avait conscience. Nous étions à Sitges quand on apprit que douze miliciens de cette ville avaient trouvé la mort dans une opération militaire contre les Baléares.
L’émotion populaire fut considérable, et le comité des miliciens décida de fusiller douze otages fascistes. Nous avons désapprouvé cette mesure, mais les forces déchaînées de la guerre échappaient partout à la volonté des militants. Nous déplorions cette impuissance, que nous avons toujours essayé de surmonter, Simone Weil avec nous et comme nous.
Quant à « l’égalité » dans les atrocités, je ne pense pas qu’on puisse mettre sur le même plan, et Simone Weil ne le pensait pas non plµs au cours de son engagement politique, Durruti assassiné et Franco vainqueur. Le groupe militaire anarchiste auquel Simone Weil appartenait s’est toujours interdit tout acte répressif en dehors des combats. Les anarchistes français ne fusillaient pas des hommes désarmés.
Au cours de l’hiver 1936-1937, écrit Michel Collinet, l’échec de la révolution socialiste et libertaire se précisait… Continuer la guerre paraissait inutile à certains militants français… C’est alors qu’au sein du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Simone Weil se rallia à l’idée d’un compromis avec Franco.
Nous étions quelques-uns, dont des amis de Simone Weil, à l’Union anarchiste, à penser et à dire qu’il fallait terminer cette guerre, alors qu’en Catalogne, depuis mai 1937, des militants anarchistes et poumistes étaient massivement emprisonnés et assassinés, par les staliniens notamment. Cette position intellectuellement soutenable, dit Michel Collinet, n’avait qu’un défaut : c’est que Franco ne voulait sans doute pas de compromis. Ce n’était pas tout à fait la question : il séagissait alors d’accueillir courtoisement, en France, ceux qui dorénavant ne pouvaient que perdre cette guerre. La France démocratique, qui avait salué la révolution, se contenta de parquer une masse de réfugiés dans la boue de terrains vagues, ou peut s’en faut, entourés de barbelés.
Un détail encore. Il est dit incidemment dans votre article qu’Albert Camus avait toujours une photo de Simone Weil sur son bureau. Je peux vous affirmer qu’il eut aussi sur ce bureau une photo de Netchaïev, que je lui avais remise en 1950, au moment où il publiait dans sa collection « Espoir » notre livre, Tu peux tuer cet homme, souvenirs de socialistes révolutionnaires et d’anarchistes russes d’après 1860. Nétchaïev fut un ami de Bakounine. Peut-être ce portrait subsista-t-il, sur le bureau d’Albert Camus, avec d’autres qu’il aimait, et au voisinage de Simone Weil.
Mes commentaires sur « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale »
Le texte étant très long (80 pages) et très touffu, je n’ai enregistré que mes notes, au fur et à mesure de ma lecture. Ce sont donc mes commentaires, et quelques extraits du texte lui même en rouge.
Simone Weil, dans une première présentation, propose une description de la période (1932) marquée par l’arrivée des régimes fascistes, une situation sociale objectivement explosive mais aussi une apathie des luttes.
Simone Weil continue par une remise en cause du dogme révolutionnaire qu’elle oppose à l’analyse réelle .![]()
La suppression de la propriété privée serait loin de suffire à empêcher que le labeur des mines et des usines continue à peser comme un esclavage sur ceux qui y sont assujettis.![]()
Elle critique fermement le marxisme, qui ne voit que la confrontation économique là où elle analyse la subordination ouvrière comme étant essentiellement psychologique. ![]()
Enfin elle remet en cause le progrès comme étant le développement sans limite de la production.![]()
La tâche des révolutions consiste essentiellement dans l’émancipation non pas des hommes mais des forces productives. ![]()
La conception marxiste de la révolution, est absolument dépourvue de tout caractère scientifique.![]()
La grande idée de Marx, c’est que dans la société aussi bien que dans la nature, rien ne s’effectue autrement que par des transformations matérielles.
Avec une analyse matérialiste, l’illusion du technicisme apparait, l’illusion de croire qu’on pourrait travailler moins ! ![]()
Elle montre les limites de l’extractivisme. Les ressources ne sont pas illimitées. Le progrès scientifique est souvent dû au hasard, et on ne peut pas compter dessus comme une certitude.![]()
Le progrès par l’organisation du travail, la spécialisation géographique, le taylorisme a lui aussi des limites.![]()
La machine ne libère pas l’homme du travail![]()
Pire, le machinisme est mauvais pour la production![]()
L’idéologie du progrès infini est une mythologie alors qu’en fait, c’est l’oppression qui est le vrai problème
Dans une seconde partie, elle analyse ce qu’est l’oppression.
L’oppression est de tout temps et universelle mais Marx a lié l’oppression au capitalisme ![]()
En analysant pourquoi l’oppression existe et comment elle est apparue. Du coup, elle aborde l’anthropologie.![]()
Ce qui est central, la notion clef, c’est la force, la puissance![]()
Et elle rejoint la Boétie![]()
La puissance engendre la puissance à moins d’envisager un pouvoir stable, ce qui est une chimère. Car tout pouvoir est instable.![]()
Plus que le pouvoir lui-même, c’est la course au pouvoir qui règne. Le vertige de l’absurdité de la course au pouvoir.![]()
Le pouvoir est une fin en soi. Il faut donc étudier comment fonctionne la logique interne du pouvoir, qui dépasse la simple volonté humaine.![]()
Le pouvoir est borné par des conditions matérielles objectives.![]()
Le pouvoir collectif est une fiction car borné par les capacités de l’individu et par ces capacités de production. ![]()
Mais on ne peut pas le savoir car le pouvoir est caché par des religions ou des idéologies. ![]()
Ces trois éléments agissant de façon dialectique construisent les rapports sociaux.![]()
C’est donc les progrès, dus au hasard, qui engendrent de nouveaux progrès pour l’expansion de la sphère générale, mais cette expansion n’est pas illimitée![]()
Et c’est là la contradiction entre la logique d’expansion et les limites qui engendre l’effondrement et tue la poule aux œufs d‘or. ![]()
Cet effondrement engendre alors de nouvelles formes sociales qui étaient déjà contenues dans le monde ancien. Il n’y a révolution, mais substitution.![]()
L’idée même de révolution où la faiblesse fait tomber la force est impossible. Il ne s’agit que d’évolution où des forces remplacent d’autres forces.![]()
C’est ainsi que l’affranchissement des forces de la nature est remplacé par les forces de l’oppression sociale. L’homme reste donc esclave, par le travail contraint, contre la nature, puis par les oppresseurs.![]()
Au moins le premier pouvait réfléchir ce qui est devenu impossible au second. ,Car au départ, l’homme doit survivre et penser aux moyens de survivre. Alors qu’après l’homme travaille pour des tâches dont seules les générations suivantes verront l’utilité. C’est donc un travail stérile. ![]()
En plus il ne s’agit pas d’un travail individuel mais d’un travail collectif, ce qui suppose coordination et donc coordinateur qui pensent et des esclaves qui ne pensent pas. ![]()
L’organisation égalitaire de l’homme primitif qui donne un travail individuel est remplacée par l’organisation inégalitaire qui produit un travail collectif.![]()
Donc le progrès, la technique n’a fait que remplacer une souffrance par une autre, du moins pour les exécutants. La technique n’a fait qu’engendrer le pouvoir.![]()
Et les tentatives pour conserver la technique en virant l’oppression ont été vaines, que ce soit en petite échelle (coopératives) ou en grande (révolution)
Elle avance alors un tableau théorique d’une société libre
La liberté comme un rêve, doit être remplacée par la liberté comme projet. Une liberté comme un idéal à atteindre par degrés. D’autant que la liberté rêvée d’un homme libéré de toute contrainte (désir-satisfaction) serait nier la vie humaine elle-même.![]()
L’autre liberté, c’est le rapport entre pensée et action. Où l’homme libre dispose de ses propres actions.![]()
Cette différence entre l’esclave qui ne peut pas penser et l’homme libre qui dispose de ses propres actions est en degrés.![]()
Le désir ou la crainte ne mène à rien, seule la pensée construit.![]()
Mais cette liberté est un idéal. Pour la construire, la première difficulté, c’est la complexité du monde qui n’est pas pensable par la pensée d’un seul.![]()
Sauf si la pensée passe par une chaine d’intermédiaires unissant les efforts (ce qui me parait contradictoire avec ce qu’elle disait des coopératives !) ![]()
Contradiction dont elle sort en disant que ce n’est possible que si coordination est subordonnée à la pensée![]()
Je crois comprendre qu’elle se pose le problème de la différence entre la pensée et le corps, donc entre la pensée et l’instinct ? Ce dont elle pense que cela donna lieu à la magie et aux superstitions. Ce qui a disparu avec la technique, l’absence de pensée.![]()
Elle retrouve sa critique de l’absence de pensée dans le technicisme et théorise la différence entre le concept et sa figuration.![]()
La pensée par des figurations abstraites comme des signes, éloigne de la pensée qui va de la conception à l’action. (C’est un peu ce qui se passe avec l’IA.)![]()
Le degré de complication des difficultés à résoudre ne doit jamais être trop élevé, sous peine d’établir une coupure entre la pensée et l’action. ![]()
Il faut donc trouver pour cela un équilibre entre l’esprit et l’objet.![]()
Le second effet de la limite, c’est la domination de l’homme, la hiérarchie. Ou la collectivité. Car si la pensée est individuelle, les collectivités, elles, ne pensent pas. ![]()
Et la condition pour que le système pensée/action fonctionne, c’est en premier lieu l’amitié.![]()
Ainsi, l’on posséderait en plus de la liberté un bien plus précieux encore ; car si rien n’est plus odieux que l’humiliation et l’avilissement de l’homme par l’homme, rien n’est si beau ni si doux que l’amitié.![]()
Mais c‘est théorique.![]()
C’est une perspective (la pensée) qui s’écarte de Marx qui avait tout construit sur les rapports de production.![]()
Le progrès n’éclaire pas le passé. On ne peut pas analyser le passé comme une marche du progrès.![]()
Mais on peut voir le passé avec des échelles de valeurs (quelle différence ?) où le mieux, c’est le collectif d’artisans qui travaille librement pour construire à partir d’une pensée commune.![]()
Et elle montre que le rapport entre la pensée individuelle et l’oppression est changeant suivant les degrés de l’échelle.![]()
Pour elle, le travail manuel au centre !![]()
Il faut donc trouver la joie de l’équilibre entre pensée et action dans le travail, la culture, la science !![]()
Cette soumission consciente à la nécessité qu’il y a dans la notion de travail comme valeur humaine. C’est le contraire du bannissement biblique.
Esquisse de la vie sociale contemporaine,
Cette partie commence par un texte magistral :![]()
Il est impossible de concevoir quoi que ce soit de plus contraire à cet idéal que la forme qu’a prise de nos jours la civilisation moderne, au terme d’une évolution de plusieurs siècles. Jamais l’individu n’a été aussi complètement livré à une collectivité aveugle, et jamais les hommes n’ont été plus incapables non seulement de soumettre leurs actions à leurs pensées, mais même de penser. Les termes d’oppresseurs et d’opprimés, la notion de classes, tout cela est bien près de perdre toute signification, tant sont évidentes l’impuissance et l’angoisse de tous les hommes devant la machine sociale, devenue une machine à briser les cœurs, à écraser les esprits, une machine à fabriquer de l’inconscience, de la sottise, de la corruption, de la veulerie, et surtout du vertige. La cause de ce douloureux état de choses est bien claire. Nous vivons dans un monde où rien n’est à la mesure de l’homme ; il y a une disproportion monstrueuse entre le corps de l’homme, l’esprit de l’homme et les choses qui constituent actuellement les éléments de la vie humaine ; tout est déséquilibre.
Les limites de l’homme sont dépassées par la volonté de puissance qui le déshumanise. Individuellement… et collectivement, dans la science, dans l’entreprise, et dans la vie sociale, par les signes, par les machines, par les procédures… qui ne font qu’imiter la pensée.![]()
Seul résiste l’art et la littérature. Mais dans des domaines réservés.![]()
Et le jugement sur l’intérêt ou pas de ce mode de pensée automatique est fixé lui-même par ce mode de pensée automatique. Il n’y a plus de progression mais destruction.![]()
D’autant que deux phénomènes connexes viennent aggraver la situation : L’État et la subordination de l’économie par le militaire![]()
Ce qui nous mène à une société totalitaire. (Fascismes et URSS)
Et la perte des rêves d’émancipation. Car pour elle aiguiller l’histoire est un rêve.![]()
Que plus personne ne comprend rien et tout le monde croit que les autres savent.![]()
Et que, du coup, n’importe quel fascisme apparait comme possible.![]()
Il est bien injuste de dire, par exemple, que le fascisme anéantit libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification.![]()
Et quand les mouvements ouvriers se font, ils reproduisent les mêmes schémas![]()
Il faudrait une coopération entre puissant et faibles, ce qui est impossible.![]()
Et on ne peut pas y faire grand-chose. Ce qui nous laisse une liberté d’esprit merveilleuse.
Et elle conclue
en écrivant qu’il nous reste à faire un travail d’analyse![]()
Ce qui n’est pas facile et nous isole de la société.![]()
Il s’agirait donc de séparer, dans la civilisation actuelle, ce qui appartient de droit à l’homme considéré comme individu et ce qui est de nature à fournir des armes contre lui à la collectivité, tout en cherchant les moyens de développer les premiers éléments au détriment des seconds. La pensée libre ; en réalité c’est l’absence de pensée !
Ce texte date de 1934.
À suivre…
Caillou, le 27 septembre 2027



















