Prendre ses désirs pour des réalités!

Ceci est une fiction !

– Non, non et non, vous ne fermerez pas notre bureau de Poste !
Le maire hurlait dans le téléphone qu’il raccrocha brutalement. Il sortit du bureau en trombe et fit sursauter le secrétaire de mairie.
– Jérôme ! Appelez- moi Serge, SUD-PTT et la CGT d’Hauterives et de Ramiers. Réunion d’urgence demain soir à la salle municipale.

– Serge ? J’ai eu la direction départementale des PTT au téléphone. Ils maintiennent la réunion de jeudi matin à 11h pour formaliser la cession du bureau de Poste de la commune. Il faut organiser le blocage comme prévu. Vous pouvez mobiliser ? Je passe des mails aux réseaux et je m’occupe des maires.
Jérôme, le secrétaire de mairie passa ensuite l’après-midi à téléphoner à tous les contacts associatifs qui s’étaient engagés lors de la mise en place du collectif. Il fallait être assez nombreux, un jour de semaine, pour bloquer complètement la mairie et donc le centre du village.
La responsable du cercle du troisième âge s’engagea à poser une affiche et à en parler lors de la rencontre belote de dix-sept heures.
Pour l’union des commerçants, par contre, il n’y avait personne de libre un jeudi matin. Ils allaient faire ce qu’ils pouvaient, en tout cas envoyer un communiqué.
Les journalistes contactés répondirent qu’ils prenaient note, sans pour autant s’engager.
Le collectif « Touchez pas à notre Poste », alerté depuis plus d’un mois, et qui avait collé des affiches dans toute la région, s’engagea à faire venir tous ses militants. Les syndicats SUD-PTT et CGT allaient envoyer tous leurs délégués disponibles.
En fin d’après-midi, Jérôme prépara aussi la réunion.
Il imprima les affichettes, qu’ils punaisèrent dans le village, avec le vieux Giry. Elles annonçaient Grande Réunion Municipale. Mardi 21h à la salle des fêtes. Non à la fermeture de notre bureau de Poste !

À 20h le maire revint de sa demi-journée de travail à la laiterie. Ils estimaient à 200 personnes le nombre de participants que l’on pourrait mobiliser. Mais l’élément important c’était de savoir combien il y aurait de monde, le lendemain, à la réunion d’information.

Le lendemain matin, Jérome tenait la permanence municipale, le téléphone sonna vers 11h. C’était la préfecture. Jérôme répondit que monsieur le maire n’était pas à la mairie mais à son boulot à la laiterie.
– Puis-je prendre un message ?
– Non, mais dites lui de nous joindre dès son retour. Qu’il demande le bureau du préfet.
– Je n’y manquerais pas, mais ce sera vers midi et demie.
– Pas de problème.

Le maire rappela la préfecture.
– Bonjour, Mr Marchand à l’appareil. Je suis le maire de Gailza. Vous m’avez fait appeler ?
– Oui, bonsoir monsieur le maire, je vais vous passer le préfet.
Il y eut quelques bruits de pas, une voix lointaine…
– Monsieur Marchand ? Ah je suis très content de vous avoir au téléphone. Vous allez bien ?
Et, après toutes les formalités d’usage, le préfet entra dans le vif du sujet :
– Je ne vous cache pas l’irritation des pouvoirs publics devant votre opposition, déjà ancienne, concernant les projets de restructuration des services postaux départementaux. Nous devons respecter les choix de l’État en matière d’économie budgétaire. Nous le devons et vous le devez, vous en premier lieu en tant que maire de la commune.
– Je respecte moi le droit de mes administrés à l’utilisation des services publics, comme tous les autres citoyens de ce pays.
– C’est votre point de vue mais ce n’est pas la première fois que nous vous rappelons à l’ordre. Vous avez organisé une réunion, dont j’ai été informé, qui envisage la tenue d’une manifestation, dans votre commune, pour empêcher la direction départementale de la Poste de vous rencontrer. Est-ce exact ?
– Tout à fait monsieur le Préfet.
– Et bien je tiens à vous dire que, si vous ne décommandez pas ce rassemblement et si vous ne recevez pas cette délégation, nous prendrons les mesures qui s’imposent.
– J’ai été élu pour défendre les habitants de ma commune, et je les défendrai.
– J’entends bien, mais les services de la préfecture vont venir inspecter les installations du tournoi annuel de moto-cross, et je crains qu’elles ne soient pas du tout réglementaires. Vos concitoyens vont pouvoir dire adieu à cette manifestation sportive, qui faisait la renommée de votre si charmant village. Quant à la subvention annuelle qui vous permet d’organiser la rencontre régionale des chorales féminines, bien qu’elle ne dépende pas de la préfecture mais du conseil régional, votre entêtement me pousse à tout faire, et vous savez bien que j’en ai les moyens, pour vous la faire supprimer très rapidement.
– Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire.
– Mais si Monsieur Marchand ! Ce n’est pas une poignée de syndicalistes et d’altermondialistes qui va vous empêcher de réfléchir au devenir de votre adorable commune. La Poste fermera de toute façon. Une solution honorable à été trouvée, d’après ce que l’on m’a dit. Il va y avoir continuité du service public et maintien du petit commerce local. Allons monsieur le maire. On se rappelle bientôt n’est-ce pas ?
Le maire, sans rien dire, raccrocha doucement le combiné.

Le mardi soir, à Gailza, lorsqu’il entra dans la salle municipale, Jérôme fut heureusement surpris de voir que plus de la moitié de la commune s’était déplacée. Beaucoup de vieux, de paysans, quelques jeunes couples, les 2 familles de marginaux du col, monsieur le curé, l’instituteur…
C’est d’ailleurs celui-ci qui prit la parole en premier :
– Si la Poste ferme, l’école suivra. Nous ne sommes plus qu’à 16 enfants sur 3 classes et personne ne va venir s’installer dans l’immédiat, n’est-ce pas Monsieur le Maire ?
Il opina du chef et se leva :
– De moins en moins d’agriculteurs, de plus en plus de résidences secondaires, tous nos jeunes qui s’en vont, l’arrêt automatique de la gare de Mintegabelle qui ferme, après avoir supprimé son personnel il y a 2 ans, la perception de Taverdun qui se transforme en service à tout faire avec des fonctionnaires polyvalents. Mais que veulent-ils ? Désertifier toute la région ? On ne s’y prendrait pas autrement !
Sa voix puissante et qui roulait les cailloux de l’Ariège résonnait de plus en plus fort.
– J’ai reçu le soutien de mes collègues d’Ybars, qui a perdu son école il y 4 ans, de celui de Nézat, qui ne sait comment il va pouvoir garder son collège, de tous les maires du canton. Demain, nous devrons nous opposer de toutes nos forces à cette braderie ! La Poste est à nous. Nous en avons besoin, nos vieux en ont besoin !
Et il martelait la table en bois brut du conseil municipal.
Le jeune cadre de la laiterie, un toulousain, pourtant marié avec la fille Giry leva le doigt et demanda :
– Mais puisque tous les services de la Poste vont être rendus par M. Combes, l’épicier, qu’est ce que cela peut faire que le bureau ferme ?
Le jeune préposé au bureau expliqua que c’était du pipeau. Que ce Monsieur Combes prendrait effectivement le courrier, vendrait des timbres et conserverait les colis, mais qu’il ne pourrait pas s’occuper des recommandés, pas encaisser les chèques, pas gérer les comptes postaux. Fini le versement de confiance des pensions en retard pour les retraités du village ! Fini tous les petits services du facteur.
– Mais le facteur n’est pas supprimé ! Ce n’est que le bureau qui va être fermé.
– Détrompez-vous. Dans deux ans, l’Europe, soi-disant que c’est elle, va imposer la privatisation totale de la Poste et là, le facteur deviendra un luxe, que ne pourront se payer que les grandes villes comme Toulouse ou Bordeaux. Dans 2 ans, au train où vont les choses, nous irons chercher notre courrier à l’épicerie.
– Et encore, si l’épicier est toujours là !
C’était M. Combes qui venait de s’exclamer du fond de la salle.
– Parce que je vous signale, que tous autant que vous êtes, vous allez faire vos courses à Auchan à Ramiers, et que ma boutique est de moins en moins utile. Vous me trouvez cher, ce que je comprends car moi les centrales d’achat ne me fond pas de ristournes, mais si le village meurt, moi aussi je vais plier boutique.
Le brouhaha était devenu général.
Vers 22h tout le monde se dispersa sur la place du marché, devant la mairie.

Dans le bureau de Poste de Bagatelle, Pierre lut sur le panneau d’infos de son syndicat, SUD-PTT, l’annonce d’un rassemblement urgent pour empêcher la fermeture de la Poste d’un obscur village, du côté d’Hauterives. On demandait à tous les copains pouvant s’y rendre d’y aller le lendemain matin. Mais il travaillerait ce matin-là et il ne pourrait pas s’y joindre. Ils en discutèrent à midi, à la cafétéria, avec le délégué du syndicat.

Jacques entra dans le local syndical où il avait rendez-vous avec Serge et les correspondants syndicaux du collectif « Touchez pas à notre Poste », du moins ceux qui avait pu se libérer ce mercredi matin. La réunion dura 1h30. Ils organisèrent le rassemblement du lendemain à Gailza, mais aussi la manifestation régionale contre la privatisation des services publics, prévue dix jours plus tard à Toulouse.
Après un rapide tour de table Jacques fixa les tâches de chacun des délégués syndicaux, coordonnant le rétro planning avec les responsables des associations.

Jeudi 10h.
Serge gara la 2cv sur le côté droit de l’avenue, route de Toulouse, à l’entrée du village. Les 3 autres partirent immédiatement vers la place du marché, avec la banderole et les tracts, tandis qu’il réfléchissait en rangeant le coffre. Il n’avait pas vu beaucoup de voitures en arrivant, mais comme ils étaient très en avance, cela ne voulait rien dire. Cette belle matinée d’automne, en tout cas, ne découragerait pas les bonnes volontés. Pour beaucoup de délégués syndicaux, aller manifester à la campagne, c’était joindre l’utile à l’agréable. Alors s’il faisait beau en plus !
Dans la rue principale du village, le bureau de Poste était pavoisé comme un taureau de boucherie. Il y avait des rubans sur la vitre, des affiches coloriées, faites par les enfants de l’école communale, des bouquets de fleurs de toutes sortes, dans du film plastique transparent, qui s’accumulaient sur le trottoir, de chaque côté de l’entrée. Deux vieilles femmes papotaient en regardant cet amoncellement de fleurs.
– On dirait un enterrement ?
– Mais c’en est un. Vous allez au rassemblement vous ?
– Non, je ne mêle pas de politique.
Il les contourna, amusé, et quand il arriva sur la place du village, il comprit que l’affaire était bien engagée, car il y avait déjà une cinquantaine de types qui discutaient, en groupe, en dessous de la banderole.
Ce rassemblement faisait partie de tout un ensemble d’actions qu’il avait pu monter avec le réseau « Touchez pas à notre Poste ». Délégué au comité d’entreprise de France-Télécom, il ne faisait que continuer les combats qu’il menait depuis les dix dernières années comme permanent syndical. Avec sa pipe et son blouson, son air tranquille, il était bien connu par les technocrates des bureaux de direction, mais il connaissait très bien aussi toutes leurs ficelles pour faire passer, secteur par secteur, la privatisation rampante exigée par les gouvernements, de gauche ou de droite.
Monsieur le Maire, ceint de son écharpe, ainsi qu’une partie de son équipe municipale, celle qui avait pu se libérer des horaires de travail, les conseillers retraités ou paysans, étaient derrière lui, en haut des marches du perron de la mairie. Ils avaient les mines fermées des grands et des mauvais jours, résolution et dignité. Ils avaient surtout l’attitude « représentant du peuple » que la gravité de la situation leur imposait.
La foule arrivait des quatre rues du carrefour. La circulation en avait été bloquée, d’abord par les quelques militants du collectif, puis par deux gendarmes débonnaires, à “tu et à toi” avec les employés de voirie salariés de la commune.
Sous la banderole de la CGT, il y avait au premier rang, les bras croisés, les retraités du syndicat et quelques postiers délégués. Ils fermaient la place. Les pourris de la direction des PTT, comme ils les appelaient encore, auraient vraiment du mal à se frayer un passage. On les attendait de pied ferme. En face la délégation de SUD-PTT était composée de militants plus jeunes, les mains dans les poches, les attitudes plus décontractées. Il y avait aussi quelques femmes. On pouvait lire les pancartes de la section d’Hauterives de ATTAC, de « Touchez pas à notre Poste». Beaucoup de porteurs d’autocollants du PCF ou de la LCR. Pas un enfant, c’était jour de classe. Et des habitants du village, surtout des vieux.
Serge prit le porte-voix.
– Chers amis. Bravo pour votre présence massive ici, ce matin. Monsieur Marchand, maire de Gailza va vous parler. Mais avant de lui passer le micro, je me permets de vous rappeler, au nom des organisateurs de ce rassemblement, la consigne suivante. Nous allons bloquer le passage à l’arrivé des technocrates de la Poste. Ce n’est pas la mairie qui ne veut pas les recevoir, c’est le peuple qui les en empêche ! Monsieur le maire…
Il était 11h moins 5 quand un murmure interrompit le discours du maire. Une Visa noire était arrivée, malgré la déviation mise en place à l’entrée du village, et elle était bloquée à l’entrée de la place. En sortirent deux hommes en costumes et attaché-case, dont l’un, un quadragénaire dynamique, était manifestement le chef de l’autre. Tandis qu’il défroissait son manteau, le plus jeune donnait l’ordre au chauffeur de remonter la rue, et d’aller se garer un peu plus haut pour les attendre. Puis il fit le tour de la voiture et, devançant le directeur, il entra dans la foule, en lui frayant un chemin.
Le silence était pesant comme une pierre, avant qu’elle ne vole.
Giry, le vieux de la rue de l’église, se retourna lentement et se retrouva face à face avec le costumé. Celui-ci fut arrêté dans son élan. Il regarda le vieux dans les yeux et sourit gentiment
– Laissez-nous passer Monsieur.
Mais Giry ne bougeait pas d’un poil.
Les autres, autour de lui, se regroupèrent et en un instant, il n’y eut plus qu’un mur de silence devant la délégation de la Poste. Pas un mot ne fut dit.
Le maire, en haut des marches, vit le regard du directeur. Un regard lourd de colère, de mépris mais aussi de surprise.
Il leva le porte-voix et dit alors.
– Messieurs, les gens d’ici ne veulent pas brader leur bureau de Poste. Partez ! Je ne peux pas vous recevoir. Les services publics appartiennent aux citoyens. Repartez vite, messieurs. Ce sera plus prudent.
– Mais Monsieur le Maire, c’est du symbolique votre opposition. Demain ou après-demain, avec ou sans votre accord, après vous l’avoir notifié par courrier, nous fermerons ce bureau de Poste car de toute façon, il n’est pas rentable.
Serge se mit à hurler.
– Et depuis quand un service public doit-il être rentable?
Il n’y eut pas de réponse, car c’est le vieux Giry qui avait rejeté d’une main le costumé et son larbin. Les gendarmes se précipitèrent pour s’interposer et éviter le lynchage. Déjà les manifestants se refermaient comme une nasse sur les 2 poulpes. Sous les huées, ils furent très rapidement éjectés et retournèrent, l’air digne, mais un peu cabossés, vers la voiture de fonction à l’entrée du village.

Caillou, le 12 mars 2008.

2 réflexions au sujet de « Prendre ses désirs pour des réalités! »

  1. Et la fête sportive? et la rencontre des chorales?
    Ce sont les détails qui m’ont fait accrocher et poursuivre la lecture, et on n’en a pas de nouvelles, comment le maire va t’il gérer ces menaces?
    A part ça super, on s’y croirait!!
    Merci.
    Claire

  2. Quelle histoire!

    Ca me rappelle les manifs’ étudiantes… Vraiment ces vieux ont du cran. La révolution ne se fera pas sans eux, c’est sûr. Tu écris bien, vraiment ce fut un plaisir de te lire. Bravo, bonne continuation!

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