Le soleil noir – 2°


B. dort, la tête appuyée contre la vitre, derrière laquelle le paysage obscurci se déroule : une banlieue noire aux petits jardinets, au crépuscule. Francine regarde B. dormir. Son mari est mou et las. Des cernes brillants sous les paupières rondes, il est dépeigné et sa cravate est tirée, laissant le col ouvert sur un cou bien propre. Son costume tombe, les poches en sont déformées par les papiers froissés qu’il accumule. Elle sait aussi que sa boîte d’allumettes est aux trois-quarts remplie de brindilles noircies.
Francine a quarante-cinq ans. C’est une femme en noir, toujours et éternellement en noir jusqu’à ce que noir s’ensuive. Francine sait. Elle voit les lèvres larges s’entrouvrir ; Ses seins sont larges aussi et elle fait l’amour comme femme le fait, et puis elle aime cette chair propre et qui dort.
Elle se lève et ouvre son sac de voyage, prend un tube de rouge à lèvres et se maquille lentement. Sa peau est grasse, moite. Le miroir impitoyable de la fenêtre lui renvoie une image qu’elle déteste. Francine n’est ni belle ni attrayante. Elle est sans charme, sans douceur, sans yeux, sans bouche et sans cheveux. Francine le sait. Elle est sans complaisance, mais elle range ses affaires et réveille l’homme qui dort.
Ils descendent les escaliers glissants. Il l’accompagne au taxi, dont il ouvre la porte : « Je reviens à onze heures, ne prépare pas à dîner pour moi. J’avalerai un sandwich en sortant de l’agence ». Francine sourit. Le taxi s’éloigne. Elle regarde les rues éclairées de Paris. Paris est noir et beau. Elle pleure.

B. va rejoindre Hélène, avenue Marceau.
Elle est jolie et douce et fait ce jour-là un excellent café. S’il pensait que Francine savait, il romprait avec Hélène, mais il ne peut imaginer que Francine sait. Ils se séparent à dix heures. Il allume une cigarette en bas et jette un coup d’œil sur les rideaux entrouverts du quatrième étage. Hélène regarde un peu la télévision tandis que B. invente les détails.
Pendant que Sophie dort au creux de l’épaule d’un sieur Georges , son mari, Andrée rêve habillée, sur le lit de sa chambre, au sixième étage.
Pierre va bientôt se coucher. La dissertation finie, l’âme en repos, le corps tranquille, il fume une cigarette calme et solide.
Dans un local rue Saint-Just les anars sont là. Un nuage de fumée sur leurs vêtements de velours noirs. Yves discourt au milieu d’eux et quand Francine dort, à côté d’elle, B. ronfle bruyamment. Notre colombophile indien vient de regarder longuement une toile de Brueghel. Il est heureux et ne sait pas pourquoi.

À suivre…

Caillou, 1967

Une réflexion au sujet de « Le soleil noir – 2° »

  1. ouf, ça y est, j’ai remis chacun à sa place!
    ça me fait penser à quand je lisais Zola, ado, je me dessinais les arbres généalogiques et les liens entre les gens.
    Tu pourrais faire comme au début des pièces de théâtre: présenter les personnages, car leur entrée en scène est très dense.
    sur le fond, pour l’instant rien ne me choque; un truc me fait réfléchir: “si B. savait que Francine sait, il quitterait Hélène”. Pas simples les hommes…
    à+, j’attends la suite.
    cp

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