Disparaître en Indochine – 6°

Chapitre 6

– Je suis arrivé à Paris, il y a quatre ans. C’est mon fils qui m’a fait partir du pays, mais je crois vous l’avoir déjà dit. Arrêtez- moi si je me répète, vous savez, je me sens vieux
Il avait les larmes aux yeux et ne parlait plus que pour cacher sa tristesse, ne pas la laisser le submerger. Il venait de perdre son ami une seconde fois. Thierry prit la main droite dans les siennes et lui donna silencieusement tout ce qu’il pouvait de réconfort. Ils étaient tous les deux assis sur ce pauvre canapé. Puis le vieux monsieur se mit à raconter.
– J’ai connu Adrien lors des événements de la prise d’Haiphong par la flotte française. Vous savez, je ne suis pas vietnamien. Vous, les Français, vous nous confondez tout le temps. Je suis un chinois, un commerçant chinois du port. Ma famille est dans le commerce depuis très longtemps et nous sommes installés dans le Tonkin depuis tellement de générations que je ne saurais pas vous dire la date de notre arrivée dans ce pays.
Mais les Hans ne nous ont jamais admis. Les Vietnamiens, qui sont d’excellents agriculteurs, ont toujours considéré les commerçants chinois comme des parasites. Un peu comme vous, en Europe, vous jugiez les juifs responsables de tous les malheurs. Pendant la guerre, nous avions subi les exactions japonaises. Enfin, en 1945, nous pouvions reprendre nos activités commerciales. Ce fut une bonne époque pour nous, car les troupes nationalistes de Tchang Kai-Chek, qui occupaient la frontière nord depuis plusieurs années, avaient profité de l’effondrement nippon pour occuper Hanoï et Haiphong. Leur ravitaillement nous assurait donc un bon commerce avec les lignes maritimes qui renaissaient. Mais, en 1946, elles durent quitter leurs garnisons et repasser la frontière pour rentrer en Chine. Les Vietnamiens, qui avaient entre temps proclamé l’indépendance, nous voyaient comme des minorités peu sûres. À cette époque, nous ne sortions plus du quartier chinois d’Haiphong. Tout était prétexte pour nous humilier. Le racisme anti-chinois nous forçait à raser les murs. La situation était donc de plus en plus tendue lorsque, le 20 novembre, les forces du Viet-Minh se mirent à tirer sur un bateau de la marine française à la sortie d’une darse, dans le port. Au même moment deux militaires français étaient assassinés rue du Maréchal Pétain, en pleine ville, des coups de feu tirés depuis le Théâtre, ensuite ce furent des coups de mortiers qui entrèrent dans la danse. D’un seul coup, la guerre. Les affrontements entre l’armée française et le Viet-Mihn ont duré jusqu’au lendemain puis une trêve. Mais cela n’a pas duré longtemps. Après un ultimatum du colonel des Français, auxquels les Viets n’ont pas répondu, les vaisseaux français ont bombardé la ville et leur artillerie a fait des dégâts considérables. La bagarre a duré plusieurs jours. Nous étions cachés dans un ancien silo à grains, mais nous n’en menions pas large. Nous ne pouvions rien voir, mais nous entendions le bombardement sur la vile et surtout sur les villages qui entouraient l’aérodrome de Cat-Bi. Et puis, nous avons entendu tellement de cris que nous sommes sortis de notre cachette. Les parachutistes nettoyaient le quartier chinois. Cela faisait trois jours que nous étions cachés, c’était le 26 novembre 1946. Avec ma famille et les autres chinois du quartier, nous étions coincés entre les militaires français qui avançaient, qui nous avaient délogés et les soldats vietnamiens qui tiraillaient un peu partout en reculant vers le centre ville. Ils avaient posé des mines dans les ruelles, des barricades et ils mettaient le feu aux maisons pour retarder l’avance française. Nous étions terrorisés et nous courions comme des fous, ma femme, mes deux gamins et moi-même  le long d’une maison en feu. Je ne sais pas où étaient passés les autres. Je tenais mon fils aîné dans mes bras. Le bébé était dans le dos de sa mère et nous courions. De l’autre côté de la rue, les balles sifflaient de partout. Nous avions les parachutistes derrière nous. Nous étions pris entre deux feux. Nous sommes arrivés au coin de la maison en flammes. Cela brûlait de partout. Un homme se tenait là, juste au coin. Il m’a tiré vers lui et nous a entraînés vers une camionnette bâchée en nous hurlant de grimper à l’arrière. J’ai poussé mon épouse par-dessus la ridelle et jeté mon fils aîné puis j’ai sauté à l’intérieur de la plateforme. Il a refermé la bâche et tout de suite après il a démarré. J’étais persuadé qu’à la sortie du quartier nous serions refoulés et resterions enfermés dans notre ghetto, coincés entre les parachutistes et les Vietnamiens, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Dans l’avenue qui mène au port, la camionnette a juste ralenti puis a foncé vers la ville. Nous n’entendions plus que le bruit du moteur et les vibrations de la route. Après une vingtaine de minutes, la voiture s’est garée. L’homme a fait le tour du véhicule et a soulevé la bâche. Nous étions sur la route de Hanoi. La ville et le port de Haiphong étaient recouverts d’une immense colonne de fumées noires. Nous sommes descendus de la camionnette, ma femme et moi, et je m’apprêtais à faire descendre les enfants  lorsque le blanc m’a dit, doucement, très calme, d’attendre un peu. C’était un civil, français sans aucun doute, assez grand, les yeux bleus, avec une courte barbe, un peu rousse. Je tremblais d’énervement et d’angoisse. Nous regardions la ville.
Alors il m’a dit qu’il avait à faire à Hanoi et que si je désirais m’y réfugier il pouvait m’y amener. Cela m’arrangeait beaucoup  vu que mes cousins y vivaient et que c’était vraiment le mieux pour nous que d’aller habiter chez eux pour quelque temps.
Ma femme et moi nous l’avons remercié de nous avoir sauvé la vie.  Mais je lui fis remarquer qu’il y avait peu de chance que les miliciens vietnamiens nous laissent entrer à Hanoi, lui un civil français, et nous, des commerçants chinois, qu’il devait y avoir des postes de garde en état d’alerte un peu partout. Mais votre oncle, car je suis certain que c’était lui, me répondit que cela n’avait pas une grande importance. Il me demanda de monter à l’avant, dans la cabine, à côté de lui pendant que ma femme et les enfants se pelotonnaient sous une couverture militaire à l’arrière. Et nous avons continué notre route. La nuit était tombée. Effectivement les multiples arrêts aux postes militaires Viet-Minh ne posèrent aucun problème. À chaque fois qu’il montrait ses papiers les miliciens ouvraient les barrières et ne me demandaient rien. Ils nous laissaient passer, avec même, une prudente réserve. Je n’y comprenais rien et finis par lui demander pourquoi les combattants vietnamiens, d’habitude si tatillons, le laisser aller si facilement, et ce alors que les combats avaient commencé. Pourquoi lui, un civil français pouvait se déplacer alors que tous les coloniaux qui étaient restés au pays étaient considérés comme des espions  de l’armée française. Il se mit à rire et me répondit que les Viets n’avaient rien à craindre de lui, qu’ils le connaissaient bien et qu’il avait fait avec eux de très bonnes affaires. On ne s’entretue pas entre associés. J’ai immédiatement pensé que c’était un trafiquant du marché noir. Je peux vous le dire, Le marché noir est chez nous une culture locale. Tout s’achète, tout se vend, et tout passe. Même le régime communiste n’a pas pu abattre complètement les combines. J’y avais moi-même beaucoup trempé, mais je ne l’avais jamais rencontré auparavant ni même entendu parler d’un trafiquant européen roux.
Après plusieurs heures de route, nous arrivâmes à la capitale du Nord. C’était très tard. Il nous déposa chez mes cousins et je lui proposais de passer la nuit chez eux.
C’est dans la nuit, quand tout le monde dormait, qu’autour d’une dernière tasse d’alcool de riz, il me dit qu’il s’appelait Adrien Lecourt et que toute sa famille était repartie en France. Il me raconta aussi qu’il était né au Vietnam et avait travaillé pendant pas mal d’années dans une mine de cuivre des environs de Da-Nang, que les Français appelait Tourane.
Le lendemain, quand je me suis réveillé il était déjà parti.
– Et vous ne l’avez jamais revu ?
– Non. Mes cousins m’ont dit qu’il était parti vers le Nord, vers Cao-Bang. Par contre j’ai entendu parler de lui quelques années plus tard.
– Dans quelles circonstances ?
– À Hanoi. À la fin de l’année 1948. Pendant longtemps nous n’avons pas pu rentrer chez nous à Haiphong. Je ne me faisais pas trop de soucis car c’était tout un stock que j’avais là-bas, mais c’était dans un hangar sur un des quais du port et je savais le port bien gardé. Nous avions perdu la maison, mais ce n’était pas trop grave.
Nous avions surtout risqué d’y perdre notre peau ! Financièrement l’entraide familiale nous permettait de tenir. Aussi j’aidais mes cousins et j’attendais que nous puissions rentrer chez nous.
Seulement, la situation bougeait tout le temps. Le 19 décembre 1946, à Hanoi, le Viet-Minh a attaqué d’un coup tous les bâtiments officiels encore occupés par les Français. Cette fois la guerre était définitivement déclenchée. Avec de l’artillerie et une armée beaucoup plus puissante, les Français ont repris la capitale Tonkinoise et s’y sont installés pour 7 ans.
Un de mes cousins fut alors arrêté, pour trafic de marché noir, je ne me souviens pas de la date, mais c’était vers la fin 1948. Finalement il fut relâché très rapidement et c’est lui qui m’a raconté qu’il avait été interrogé par un commissaire du nom de Blanchard. Celui-ci l’avait surtout questionné sur un type qu’il recherchait, un certain Jérôme. Mon cousin n’en avait jamais entendu parler mais le flic qui lui posait toutes ces questions pensait qu’ils étaient en relation. Il lui décrivit ce Jérôme comme un Français, roux, parlant aussi bien le tonkinois que le chinois et le khmer. Et il en conclut que l’homme qu’il recherchait était ce type qui m’avait sauvé la vie à Haiphong et qui avait dormi chez lui 2 ans auparavant. Bien sûr il n’a rien dit à ce commissaire, mais, dès sa libération, il me rapporta l’interrogatoire. Je suis presque sûr que la police française recherchait votre oncle mais ne connaissait pas son vrai nom.
– Votre cousin en était certain ?
– Oui. Mais par contre il ne pourra pas vous le répéter car il est mort pendant le voyage qui devait l’emmener en occident. Il a disparu en Mer de Chine en 78. Il n’y eut aucun survivant du bateau qu’ils avaient affrété !
– C’était un boat people ?
– Mais ici, nous sommes tous des boat people. Je dois à la France qui a recueilli mon fils aîné, d’être à Paris maintenant. Vous savez, jeune homme, toutes ces années ont été très difficiles pour nous autres. Je suis retourné à Haiphong et j’ai repris mes affaires jusqu’à la défaite des Français à Dion Bien Pu. Puis je me suis réfugié en Cochinchine, dans les environs de Saigon, à Colon. Ensuite cela a été la dictature de Diem et l’arrivée des Américains. Pendant quelques années, nous avons fait de bonnes affaires. Mais la défaite américaine puis la chute du Sud Vietnam a signé notre ruine. Dès cet instant, nous avons voulu fuir le régime totalitaire des communistes, fuir le pays, par tous les moyens. Mon fils est parti le premier, et j’ai finalement pu le rejoindre en France. Ces deux guerres ont tué ma femme. Et maintenant je suis ici, tout seul à regarder passer les gens. Je ne peux plus voir qu’avec le regard du passé.
Thierry ne savait pas quoi dire. Ce vieux monsieur ridé avec sa chemise blanche boutonnée jusqu’au col, sans cravate, et son chapeau noir attendait de lui des nouvelles d’un Français qui lui avait sauvé la vie et il n’avait rien à lui dire.
Cette longue histoire de guerre lointaine ne lui avait rien appris. Il n’en savait pas plus sur Adrien et tout ce voyage lui semblait désormais inutile. Alors il remercia M Wang et s’en alla chercher une chambre d’hôtel dans le quartier latin.

À suivre…

Caillou, 1984.

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