Disparaître en Indochine – 17

Chapitre 17

Je suis cinéaste. Mais une cinéaste qui ne fait pas des films pour rire. J’ai appris depuis très longtemps que la caméra est une arme et que les révolutionnaires du monde entier doivent savoir s’en servir, au même titre qu’ils apprennent à se servir d’une Kalachnikov ou d’un fusil d’assaut M16.  Mon cinéma n’est pas le mien ! C’est celui des gens que je filme! Je ne veux être, quand c’est moi qui cadre, que leur porte-parole, leur stylo… Sauf qu’un stylo est souvent moins efficace et plus difficile à manier pour des analphabètes. Ma caméra ? C’est une Beaulieu, une 16 mm, avec le son post-synchonisé. Je l’ai baladée un peu partout : en Angola, au Mozambique, en Guinnée-Bissao, au Vénézuéla. La plus grande partie de mon boulot s’effectue au montage, ici, à Paris. En effet ce n’est pas sur place que je peux choisir, couper, organiser mes prises. Elles sont d’ailleurs rarement prévues, sauf pour quelques rares interviews. En règle générale je suis prise en charge par une équipe sur place, qui m’aide à transporter le matériel et qui me guide. Et on se débrouille pour faire partir les bobines au fur et à mesure. Je les retrouve au retour et c’est là que commence la seconde partie de mon travail : donner du sens à ces matériaux épars…
Une autre grande partie de mon job consiste à animer des stages de formation, soit sur place, soit le plus souvent à Paris, pour initier des combattants au langage cinématographique, au maniement de la caméra, au montage. Ma plus grande fierté, c’est d’avoir, avec mes camarades de « l’Entraide Révolutionnaire Internationale » permis la réalisation, en 1970, de Brasiers. Ce film de 45 minutes tourné avec les guerrilleros guatemaltèques  du PIR et qui a été projeté, un peu partout, dans les maquis, dans les réunions, dans les rencontres, en Amérique du sud, en Afrique et Asie du Sud-Est.
Il y a eu aussi Zinica, zone libérée, qui a été entièrement tourné par Augustino, un stagiaire que j’avais formé moi-même, et qui est mort au combat.
C’est maintenant un des héros du FCLN nicaraguayen. Ces films, les miens, et ceux qui nous parviennent, passent très rarement dans les salles de cinéma bourgeois. En occident, ils sont plutôt diffusés dans des réseaux de soutien pour servir à l ’animation des réunions publiques. Oui, ce sont des films de propagande ! Je l’assume ! Comme Autant en emporte le vent ou Apocalypse Now sont des films de propagande ! Mais ils sont surtout utilisés pour que l’expérience de chacun serve à tous. J’ai été heureuse que les erreurs tactiques que nous avions pu montrer grâce à certains de nos films ont été évitées ailleurs. Mon combat, j’en suis certaine, sert et servira encore, et amplement. Et tant mieux si ce n’est plus moi qui le mène, si d’autres s’en sont emparé. Je ne suis qu’une intellectuelle française. Depuis que j’ai commencé, beaucoup parmi les peuples que nous avons aidés, se sont libérés de l’impérialisme et de la bourgeoisie compradore. Le monde réel apparaît peu à peu sous les décombres de l’Occident.
Les luttes de libération nationales ne sont pas exemptes de contradictions, d’échecs ou d’erreurs mais l’impérialisme est partout en recul. Cette prise de conscience, tous ces efforts, toute cette joie devant nos victoires c’est à Victor et à l’ERI que je les dois.
J’ai connu Victor en 1960 alors que j’étais étudiante à l’IDHEC. À cette époque je participais avec des copains, qui ont ensuite presque tous rejoint le PSU, à un mouvement de vigilance antifasciste. C’était un peu groupusculaire ! Nous avions des réunions dans la salle de la rue de Rennes, pour essayer de contrecarrer l’influence de l’OAS chez les étudiants. Nous collions des affiches, nous organisions des distributions de tracts. Et nous nous lamentions sur l’attitude du PCF qui jusqu’au bout soutenait le mot d’ordre de Paix en Algérie alors que nous pensions qu’il fallait s’unir sur les slogans de Soutien au FLN ou À bas le colonialisme français en Algérie ! C’est à la fin d’une de nos réunions que j’ai été mise en contact avec Victor par un autre étudiant de Cinéma. Victor venait de prendre en main les réseaux Cénac, mais cela je ne le savais pas et ne l’ai appris que bien plus tard.
C’était un type très secret, d’une quarantaine d’années, qui pouvait parler d’architecture pendant des heures mais ne disait rien sur ce qu’il faisait dans la vie. Je ne l’ai jamais vu chez lui. Je ne savais d’ailleurs pas où il habitait. Nous nous sommes toujours rencontrés dans des lieux publics, en fonction de rendez-vous pris à l’avance. C’était des bars, des musées, des bibliothèques aussi… C’était un grand type, déjà grisonnant, toujours très calme. C’est lui qui m’a tout appris sur les règles essentielles de la clandestinité. Ce qui l’intéressait chez moi ? C’était ma passion pour la caméra bien sûr ! Petit à petit il m’a fait connaître beaucoup de gens dans le cinéma. J’ai été assistante, sur des tournages, de deux metteurs en scène devenus depuis très célèbres… Et puis je suis rentré dans l’organisation de Victor. Sans en connaître tous les rouages. J’y ai rencontré une dizaine de militants, pas plus. Certains étaient des communistes en rupture de ban, d’autres des chrétiens de gauche… Nous avons monté un laboratoire de développement dans la cave d’une librairie du XVIIème arrondissement. Nous y allions séparément et on se retrouvait en bas pour faire les boulots que nous confiait l’organisation ; des copies de films interdits comme Octobre à Paris de JACQUES PANIJEL, qui racontait le massacre des Algériens par la police française, à la suite de la manifestation du 17 octobre 1961. C’était une manifestation pacifique, avec femmes et enfants, contre le couvre-feu imposé aux seuls Algériens par la préfecture de Paris. Elle avait été organisée par la fédération de France du FLN et le nombre de morts, plusieurs centaines, n’a été reconnu que bien plus tard.
Après les accords d’Évian, j’avais alors passé mon diplôme, l’Organisation m’a envoyé à Cuba, avec notre première caméra. Je devais y réaliser Zaffra sur la récolte de la canne à sucre par tous les cubains, premier ministre compris. Lorsque j’ai ramené ce documentaire nous l’avons fait circuler un peu partout dans les cercles d’étudiants étrangers. Puis je suis repartie en Guinée… Et puis un peu partout. J’ai mené, pendant toutes ces années une vie professionnelle, classique, de monteuse et d’assistante. Dans les milieux que je fréquentais, à Paris, dans le cinéma, personne ne savait que j’avais une autre vie. Avec ma beaulieu je partais pour un mois, pour six mois, qu’importe. Et à mon retour je reprenais mon activité de couverture.
Ces dernières années j’ai vu Victor beaucoup plus souvent. Nous n’avions plus tellement besoin d’envoyer des équipes de tournage cinématographiques dans les maquis. Désormais ils se débrouillaient très bien sans nous. Nous nous sommes donc beaucoup plus impliqués dans le montage des images tournées par d’autres. Celui-ci était très difficile à faire dans des pays de dictature hyperfliqués où toutes les machines de montage  étaient contrôlées à l’importation. Nous avons aussi organisé un grand nombre de stages. Toujours sans connaître les contacts car Victor était le seul membre de l’organisation qui contrôlait les rendez-vous avec les mouvements que nous soutenions. J’étais donc souvent en contact avec lui.

À suivre…

Caillou. 1984

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