Je suis le premier homme et je ne le sais pas.

Dans le petit matin du 5 avril 1838, quand je quitte Lison, cette femme adorable,  je flâne quelques instants sur le trottoir mouillé du boulevard du Temple, le boulevard “du crime”. J’ai tout mon temps. Il fait beau. Et je regarde tout autour de moi, encore mal réveillé, l’agitation frénétique du peuple de Paris. On me bouscule un peu. Je gêne le passage, au milieu des passants pressés, moi qui ne le suis pas.

Lison est amoureuse et je suis son amant. Ses longs cheveux si blonds tournent autour de ma tête et j’en suis étourdi. Toutes les nuits sont pour elle comme première nuit du monde. Elle se love contre moi, je me noue, elle me mord, mon désir est toujours insatiable et jamais rassasié. Son envie est brutale et j’en suis la victime bien plus que le vainqueur. Nous nous aimons d’abord par la peau, par le ventre… Mais Lison n’est pas seule. Elle se traîne un mari et ce matin je pars pour la laisser dormir.

8 heures, et je suis là, le pied sur cette borne et je ne bouge pas. Je rêve. La vie est belle et je l’ai devant moi. Que vais-je faire aujourd’hui ? Où vont aller mes pas ? Je dois voir un client de passage à Paris, un provincial qui n’est jamais encore monté traîner ses guêtres dans la grande capitale. Nous irons déjeuner tous les deux à midi. Je lui montrerai des échantillons et nous ferons affaire, autour d’un café parfumé à la terrasse d’un bistro vers le Palais Royal. Puis, s’il le veut bien, je lui ferai faire le tour des boulevards, s’encanailler près des chanteuses grivoises, des diseuses de bonnes aventures, peut-être même entrer dans une de ces baraques de foires où des gitans mielleux aux grandes rouflaquettes montrent des monstres noirs, des sosies de ministres, des clowns faisant les pitres.

Mais j’ai du temps à tuer avant ce rendez-vous. Je compte en profiter, me promener, passer rue des marais devant le Diorama, le palais fantaisiste de Daguerre et Bouton. J’y suis allé la semaine dernière, avec deux amis, et nous en sommes sortis vraiment émerveillés. Ces grandes scènes peintes qui bougent dans une lumière irréelle nous ont fait découvrir d’autres mondes possibles. On parle de ce Monsieur Daguerre comme d’un très grand savant.

Avec ma redingote noire posée là, sur mon bras, mon chapeau sur la tête, je suis le roi du monde après cette nuit d’amour. Tout autour cela court, s’interpelle, va et vient. Les Parisiens pressés s’en vont à leurs travaux et je suis bien le seul à humer l’air du temps. Les carrioles roulent sur les pavés tirées par des chevaux aux sabots d’étincelles. Elles viennent des Halles, le ventre de Paris, et s’en vont alimenter tous les marchés couverts où déjà crient les marchands de légumes. Les derniers fiacres noctambules remontent vers le Château d’eau, descendent vers les bords du canal Saint-Martin. Moi je suis et demeure et je ne bouge pas.

Lison doit être en train de faire son lit à l’homme, ce gros bourgeois ventru qui lui sert de mari. Il croit la réveiller lui qui sort du bordel. Elle fait semblant c’est tout et moi je suis fou d’elle. Pourtant, demain, après demain, dans quelques jours je pars. Je vais en Algérie, nouvel Eldorado, faire fortune en 6 mois ou crever dans un lit. Depuis 1830 et le débarquement de Sidi-Feruch, cette nouvelle colonie attire tout ceux qui rêvent de réussir. Moi aussi. J’y jouerais mon avenir: la malaria qui tue des milliers de colons ou bien l’argent facile et puis je me marie! Dans un éclair de lucidité pure, dans ce matin d’avril, je sens ma vie ouverte à des choix infinis.

Huit heures et quart, je me secoue, je réagis enfin, je me retourne, traverse le boulevard et disparais dans la rue de Bondy.

Je suis le premier homme et je ne le sais pas.

Et vous, le savez-vous?
Dans quelques heures ou jours j’expliquerais tout ça, mais laissons-le partir…
Caillou, le 2 septembre 2010.

La solution : http://cailloutendre.unblog.net/?p=1492

3 réflexions au sujet de « Je suis le premier homme et je ne le sais pas. »

  1. Vivement la suite… Je suis curieuse de la connaître même si je ne suis pas bonne en devinettes….. Mais déjà le texte est agréable.

  2. ah non, non, non! quand on aime on ne part pas comme ça jouer sa vie au hasard!! et puis il se marie? Et Lison? Ah non!! Non, la vie n’est pas ouverte à des choix infinis; il se retourne, se secoue, réagit enfin et… pense à Lison.
    Ou peut-être qu’il a raison, mais j’aime pas ça, cette raison là.
    Oui, texte très agréable, très poétique, même s’il me fait bondir!!
    bises,
    Claire

  3. j’ai lu l’histoire en même temps que la solution… les deux me plaisent. j’aime l’idée que le type est restée un moment tranquille, à “imprimer la pellicule”, alors que les passants pressés n’apparaitront pas…. puisqu’il fallait au moins une dizaine de minute à l’époque pour que l’image se fixe… sa patience et son immobilisme le font rentrer dans l’histoire, si ce n’est pas miraculeux, ça….

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