Le groupe UNIR 2° Auguste Havez

Avant de continuer sur le groupe UNIR il faut aborder la vague d’exclusion des années 50. Marty, Tillon, Guigouin, Havez…

Mon père, qui avait été déporté au camp de concentration de Mauthausen, en Autriche, avait un copain. Il s’appelait Auguste Havez. Un breton, résistant, déporté, devenu épicier à Vitry. Après son éviction en 1950, au congrès de Gennevilliers, plus personne ne lui disait bonjour ou le saluait dans la rue. Les communistes qu’il avait côtoyés fraternellement pendant des années changeaient de trottoir. Il était condamné à cette opprobre générale, le coupant de ses amis, de tous ses camarades. Exclu en 57, Havez est mort, totalement oublié, dans les Pyrénées-Orientales.

Photo d'Auguste Havez
photo : http://images.google.com/hosted/life

En 1940 il refuse le défaitisme.
Responsable communiste régional en Bretagne, après l’invasion allemande, il refuse la politique  défaitiste du Parti, qui renvoie dos à dos l’Angleterre et l’Allemagne, et il trie, selon sa propre expression, la documentation que lui fait parvenir la direction. Havez diffuse des tracts de son crû, dont les termes ne laissent planer aucun doute sur son appréciation personnelle de la ligne du parti: « Pas de répit avant d’avoir bouté les bottes hitlériennes hors de notre pays », écrit-il, et il ordonne de constituer des stocks d’armes en vue de la lutte ouverte contre l’ennemi. Havez a avoué à son ami P. Daix la censure qu’il a exercée durant des mois sur le «matériel venu du Centre». Devant l’incrédulité de son camarade il ajoute: «Tu connais nos bretons ? Leur distribuer des tracts défaitistes ? Il ne serait rien resté du parti». Scandalisé par les contacts germano-communistes de juin 1940, il poursuit «Et le pire, petit, c’est que, quand les nazis ont occupé Paris, nous avons été à deux doigts de nous déshonorer. À deux doigts, tu m’entends » Cf. DAIX (Pierre) J’ai cru au matin, op. cit., p. 79.

Il refuse l’irrésistible ascension de l’épouse de Jeanette Thorez-Vermeersch…
… celle que « pour son malheur Auguste Havez appelait Madame Sans-Gêne » est détestée d’un certain nombre de cadres du parti – singulièrement des résistants – dont elle règle, au gré de ses impulsions, l’ascension ou la relégation. (Chouvel)
On ne saurait trop souligner la responsabilité accaparée, en toute vanité, par le couple Thorez-Veermersch, gâté déjà depuis 1945 par une certaine griserie du pouvoir, et par le culte de la personnalité développé autour de Maurice Thorez, jusqu’à la ridicule apothéose de son cinquantenaire. (Prenant)

  • J’en profite, en aparté, pour rappeler un discours oublié de Jeanette Thorez-Vermeersch, qui fera rire beaucoup d’amies féministes d’aujourd’hui: En 1956, Jeannette Vermeersch, s’exprimant en tant que vice-présidente de l’Union des femmes françaises prend parti contre le “contrôle des naissances” : “Le « Birth control », la maternité volontaire, est un leurre pour les masses populaires, mais c’est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois sociales“. Cette position va à l’encontre de celles de nombreux militants, notamment dans les milieux médicaux. Thorez prend parti pour Jeannette en condamnant les thèses néo-malthusiennes. (Wikipédia)

En 1950 Havez pressent que l’élimination générale des anciens résistants et déportés va déterminer son avenir.
Auguste HAVEZ, organisateur de la résistance en Bretagne et déporté à Mauthausen confie-t-il, désabusé, à son camarade de captivité Pierre DAIX, que «Maurice n’aime pas les héros qu’il n’a pas lui-même désignés». Lors d’une suspension de séance, A. Havez, (vieilli de dix ans), déclare à son compagnon de déportation, P. Daix, qui s’approche pour le réconforter: « Tu ne devrais pas, mon petit Pierre. Je suis contagieux.
Cf. DAIX (Pierre) J’ai cru au matin, p. 241. Voir également Les hérétiques du P.C.F., p 189.

Pierre Daix dans un interviex en 2001:
Q. Quel était exactement le rôle de Maurice Thorez ?
Thorez était en Union soviétique, c’est là l’élément essentiel. Après s’être fait sermonner par Moscou pour avoir déclaré que le pacte germano-soviétique n’empêchait en rien de lutter contre l’offensive nazie, il s’aligna et dénonça ceux qui avaient refusé le pacte germano-soviétique, comme Paul Nizan. Inutile de dire qu’après l’agression d’Hitler contre l’URSS, toute cette période a été jetée aux oubliettes. Pas pour moi ! Parce que le hasard a voulu que je me retrouve emprisonné à Clairvaux avec un militant très important, secrétaire du groupe parlementaire après 1936, Auguste Havez. Lui qui avait dirigé toute la ligne politique de résistance au nazisme en Bretagne, après la mise hors la loi du parti, en 1939, me confia qu’en mai 1940, juste avant que l’avance de la Wehrmacht ne coupe les communications avec Bruxelles, il avait reçu des papillons pour diffuser les slogans “À bas la guerre impérialiste! Les Soviets partout! Thorez au pouvoir!” Il ne pouvait y avoir le moindre doute sur leur origine. Il refusa de les faire diffuser, expliquant en haut lieu: “Que Maurice Thorez me pardonne. S’il doit prendre le pouvoir en ces conditions, ce ne pourrait être que comme Gauleiter !” Il ajouta à mon intention: “Le type qui t’a exclu était sur cette ligne-là”.
Q. Que sont devenus les militants qui avaient enfreint les ordres ?
Eh bien, ils ont été promus, car, après la victoire de la France, le parti avait besoin de mettre en avant ceux qui avaient eu la plus noble attitude ! Havez, par exemple, est devenu secrétaire administratif du parti à son retour de déportation. Cela ne lui a pas évité d’être exclu du comité central, avec vingt-sept autres militants de la Résistance, au congrès de 1950… Cette purge permettait d’en finir avec ce réfractaire et évitait de lever un coin du voile sur cette triste période de l’histoire, Duclos ayant réussi à passer pour un résistant et ayant pris la tête du parti à la Libération…


(http://www.fonjallaz.net/MLH/PCF%20negociation%20Nazi%20Daix.html)

Havez vivra par la suite désespérément seul avant de rejoindre, en 1958, l’équipe de la revue oppositionnelle animée par A. Lecœur et P. Hervé, La Nation socialiste, dont il se sépare lorsque celle-ci entame son rapprochement avec la SFIO. Il découvre alors un autre organe oppositionnel, La voie communiste, et se propose de travailler activement à l’union de tous les oppositionnels. Voir ses lettres à La Voie communiste, No 4, février l959. A. Havez meurt à Perpignan le 11 février 1959 oublié de tous.

Sur le récit de la lente disgrâce de Havez, voir l’ouvrage de son ami, R. Pannequin, qui prend sa place au comité central en 1950.
Cf. Adieu, camarades, p. 153 :
Couv Pannequin

Auguste Havez, ancien militant du rayon d’Hénin-Liétard en 1924, avait encouragé la carrière d’un homme plus jeune que lui, Maurice Thorez. Son frère, Serge Havez, qui vivait encore à Hénin, n’avait attendu aucun appel pour incendier en août 1940 les récoltes de blé volées par les Allemands et entreposées avant le battage. Auguste Havez militait depuis très longtemps à Paris où l’avait appelé Thorez En 1939, il avait été chargé de maintenir les liaisons avec les départements de Normandie et de Bretagne. Les policiers français l’avaient livré aux Allemands. Au camp de concentration de Mauthausen, il avait forcé le respect de tous par son abnégation. J’aimais aller le voir dans son bureau au premier étage du siège du Comité central. Là, pendant quelques minutes, nous parlions le patois de chez nous et nous trouvions toujours matière à rire. Il aimait aussi me faire raconter les premiers pas de la Jeunesse communiste du Pas-de-Calais dans la résistance aux Allemands. A propos des hésitations des premiers  temps, il me dit un jour:
– Des conneries il y eu a eu, tu sais. Tiens en 40, après l’invasion, j’étais dans l’Ouest. Une copine m’a apporté les instructions de Paris : il fallait lancer l’idée d’un gouvernement avec les communistes. Je lui ai répondu qu’elle devait retourner à Paris et faire dire à Thorez que s’il arrivait au gouvernement ce ne pouvait être que comme « gauleiter ».
J’avais ri. Auguste Havez aussi. Thorez lui devait assez pour qu’il se permit cette liberté. Avant le XIIe Congrès c’est lui qui avait été le plus souvent envoyé dans le département de l’Oise où la direction fédérale, constituée surtout par des fonctionnaires et des intellectuels écoutaient davantage les bourgeois du Comité Départemental des combattants de la Paix que les ouvriers des syndicats de métallurgistes. En réalité les camaraderies nées pendant la guerre y comptaient plus que les rapports politiques . Auguste Havez, ancien ouvrier, ancien déporté éprouvait de la sympathie autant pour les anciens résistants que pour les ouvriers des syndicats.
Un jour Lecœur me demanda :
–    As tu quelque chose d’important à faire dimanche ?
–    Non
–    Il faudrait que tu puisse aller à la conférence fédérale de l’Oise.
–    Mais c’est Auguste Havez qui doit représenter le C.C.
–    Oui, c’est lui qui y va. Mais tu l’accompagneras. La situation là-bas est assez trouble. Si tu es d’accord je vais prévenir Havez que tu l’accompagnes…
Dans ce département qui ne comptait parmi les plus décisifs, la conférence fédérale se tenait pendant une journée seulement, un dimanche de fin d’hiver, en mars 1950. En tant que secrétaire administratif du Parti, Auguste Havez disoposait d’une traction avant Citroen 11CV et de’un chauffeur. Au départ de Paris une femme nous accompagna. Elle militait dans la Section des femmes auprès du Comité Central et venait avec nous à beauvais. Je croiis qu’elle s’appelait Carmen. Elle était d’une beauté très douce. Elle monta à l’avant à côté du chauffeur. Pendant le voyage, Auguste me parla longuement des hommes de la fédération de l’Oise, des origines du mouvement ouvrier dans le département, de son histoire aussi, de Jacques Bonhomme, de la grande peur des seigneurs féodaux, de la trahison d’Etienne Marcel qui n’avait pas envoyé au rendez-vous de Senlis les hommes armés qu’il avait promis à Jacques, de Guillaume aux Alouettes pris et livré aux seigneurs à Clermont de l’Oise, où ses tortionnaires le proclamèrent roi des Gueux et le sacrèrent d’une couronne de fer blanchi au feu. Il me parla aussi du Grand Ferré battant les Anglais à coups de hache, de Béthisy-Saint-Pierre à Saintines et à Verberie. J’admirais cet ouvrier pour qui la culture n’était pas séparée de l’action. Mais tout ce qu’il me disait ressemblait à un adieu. Auguste Havez, membre du comité central, partait assister à la conférence fédérale dans le département qu’il avait suivi , mais il n’y allait pas seul. On lui avait adjoint quelqu’un.
C`était le signe de son éviction prochaine du Comité central. Il était le secrétaire administratif du Parti. On ne pouvait pas agir avec lui de la même façon qu`avec les autres membres du Comité Central promis au même destin. Alors, on lui adjoignait un membre de la Section d ‘Org, un double et un espion.  Nous allions arriver à Beauvais. Alors que le chauffeur parlait avec notre passagère, Auguste me dit tout bas :
– Je suis quand même content que ce soit toi qu’ils aient mis avec moi pour ma dernière conférence fédérale.
Je ne relevai pas ses propos. Je ne connaissais pas encore bien la machine.
Toute la journée. Auguste Havez suivit attentivement toutes les interventions. Souvent il participa aux débats pour expliquer tel ou tel aspect de la ligne politique du Parti. Il avait tombé la veste, retrouvait les gestes du tribun et, sous ses cheveux blanc, son visage rougissait quand il élevait la voix. Quel exemple de courage me donna cet homme ! Il savait qu’il serait prochainement mis a l’écart de la poignée de militants qui étaient membres du Comité central et qu’on saluait comme l’honneur du Parti, pourtant toute la Journée, il se dépensa pour soulever l’enthousiasme de ces communistes rassemblés à Beauvais, pour en faire de meilleurs combattants de notre cause.
Le soir, nous repartîmes vers Paris. Sans crainte maintenant d’être entendu par les deux autres, Auguste Havez me dit : – Que penses-tu de cette conférence, camarade membre du Comité central ?

Ce livre, presque introuvable, a été publié en 1977

Transcrit par mes soins, Caillou, 20 décembre 2012

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