un galet dans les soutiens-gorge

Maman ? C’est quoi ce machin dans ton tiroir ?
Emilie se retourne en tenant le galet que j’ai toujours rangé entre mes culottes et mes soutiens-gorge.
Un souvenir d’escalade.
Elle est bien gentille ma fille mais des fois, sous prétexte de m’aider, elle m’emmerde ! Je ne lui demande pas de ranger mes vêtements. Je peux très bien le faire moi-même. Cela me fout de mauvaise humeur de la voir se mêler de mes affaires. Bon, c’est vrai que depuis la mort de mon mari et mon arthrose qui s’amplifie, j’ai bien besoin que l’on vienne me faire un peu de ménage à la maison, mais je préfère une jeune fille anonyme de l’association de quartier que ces intrusions indiscrètes.
Toi ? De l’escalade ?
Elle me regarde comme si je n’avais jamais été capable de grimper sur autre chose qu’un tabouret de cuisine.
Et pourquoi tu le ranges un galet dans tes sous-tifs ? Ce n’est pas sa place !
Elle me parle comme si j’étais une gamine. Elle me nanifie ! Si je ne dis rien, elle va jeter ma pierre, ou la ranger sur l’étagère, à côté des photos poussiéreuses.
Donnes-moi mon galet, laisses ce tiroir tranquille et viens t’asseoir ici.
Emilie hausse les épaules en bougonnant un peu, pour la forme. Je pense qu’elle se dit que je ne change pas en vieillissant, que je suis toujours aussi autoritaire et chiante. Mais je m’en fous ! Elle s’assoit sur le canapé, à côté de mon fauteuil. Je caresse un instant mon galet rond et blanc. Un silence s’installe. J’ai peur qu’elle veuille le combler en allumant la télévision. Alors pour retenir un peu ce moment calme je lui propose :
Tu veux que je te raconte d’où vient cette pierre ?
Elle a déjà la main sur la télécommande. Elle la repose et me sourit.
Si tu veux.
Je prends mon élan.
C’était en 56, je crois, en tout cas en plein été, j’avais… 17 ans… On est parti en montagne avec la bande des copains de mon frère.  Vers le lac de Gaube, en dessous du Vignemale. Avec Virginie, on était 2 filles et 4 garçons : ton oncle Michel, son  copain Yves, de Saint-Gaudens, un autre, un jeune, un blond dont je ne me souviens plus le prénom et puis il y avait Jean, un type un peu plus âgé que nous, qui était déjà installé comme arpenteur, à Cauterets. Ces quatre-là avaient juré qu’ils ne se sépareraient jamais. La bande s’appelait « la quadrature ! » Et leur devise « Ni sécable ni resécable ! » Des conneries, quoi, des trucs de jeunes…  On est donc parti du parking très tôt, vers 6 h. Le jour se levait à peine. Et puis on a grimpé lentement, tranquillement, à notre rythme. Virginie était plutôt derrière avec Michel. Elle était déjà très amoureuse…
Emilie m’interrompt
Virginie, ma tante ?
Oui, par filiation, vu qu’ils se sont mariés l’année suivante, c’est ta tante. Mais ce jour-là, c’était juste ma copine de lycée !
Oui je sais bien. Nos enfants n’arrivent pas à croire qu’il y a eu un temps où nous n’étions pas que leurs parents, leurs familles, un temps où nous étions des jeunes gens liés par d’autres raisons que nos enfants courant dans tous les sens, les repas du dimanche, autour des tables de première communion ou de mariages, autour des tombes aussi, dans des cimetières, sous la pluie. Mais je m’égare…
Donc on arrive au refuge vers 9 heures. Nous voulions monter vers les couloirs de Gaube et du Clot de la Hout.
Après une pause et un copieux petit-déjeuner, nous sommes repartis. Cela grimpe beaucoup en montant vers les névés du Vignemale. Michel et Virginie étaient déjà loin derrière nous. Yves et son copain, le blond dont je ne rappelle plus le prénom grimpaient plus rapidement. Moi je marchais avec Jean. Nous ne parlions pas, économisant notre souffle. Et puis voilà, c’est bête, mais le brouillard s’est levé très rapidement, en une demi-heure, en début d’après-midi. Et nous avons été séparés.
Je suis resté avec lui. D’un seul coup, il s’est mis à faire vraiment froid. Il appelait les autres mais dans tout ce blanc cotonneux, sa voix ne portait pas. Nous étions très inquiets. Pourtant au bord du chemin, nous aurions dû au moins être rejoints par mon frangin et mon amie… Mais personne ne venait… Nous guettions le moindre bruit, le moindre raclement de godasses sur les cailloux, mais rien.

Il s’est assis sur un gros rocher à côté de remblai. Moi j’avais froid. Je me suis assise derrière lui, mes jambes de part et d’autre, l’entourant. Il scrutait le brouillard, vers le chemin. Nous étions anxieux.
Alors j’ai cerclé son corps massif par la taille et je me suis réchauffée en me tenant serrée contre son dos. Il faisait l’innocent, prenant peut-être mon geste comme un signe de peur, de froid, ce qui n’était d’ailleurs pas faux, mais comme s’il ne sentait pas que j’en profitais aussi pour me serrer contre lui. Je le sentais frémir. Un peu comme un grand cheval. J’avais peur, lui aussi, mais pas simplement de nous être perdus dans la montagne et le brouillard. J’avais peur et envie de me perdre avec lui. Les pointes de mes seins frottaient contre la laine. J’avais chaud, j’avais froid, j’avais envie de lui… mais en même temps je craignais qu’il se retourne et m’embrasse ou me gronde, bref qu’il casse ce moment si fort avec des mots ou des gestes à lui, que je ne pourrais pas contrôler.
– Tu étais amoureuse ?
– Pas du tout ma fille ! Je ne le connaissais pas cet homme. C’était juste un instant, lié au brouillard à la montagne à ce corps rassurant, et puis aussi j’étais une très jeune fille… avec le désir de soulager les tensions érotiques qui me travaillaient ?
– Et il s’est retourné ?
– Non, mais il soufflait de plus en plus fort. Il avait compris… Il m’a pris les mains comme pour les réchauffer et il les caressait doucement Et puis très lentement j’ai posé mes mains, avec les siennes par-dessus, sur son engin, tu sais, son truc, enfin… son sexe… que je sentais bandé à fond à travers l’étoffe rugueuse de son jean. C’était animal, un truc que je n’aurais jamais pu faire avec un peu de raison…
– Et après ?
– Oh pas besoin de te faire un dessin ! Les choses se sont enclenchées… Sans se déshabiller, à cause du froid… Je l’ai bien arpenté, tu peux me croire, et quand on s’est rajustés le brouillard commençait à s’effilocher. Il était temps d’ailleurs car les autres étaient arrivés sur la cime et de ce point culminant ils auraient pu nous voir. Alors j’ai ramassé ce galet comme souvenir et je l’ai mis dans ma poche. Nous les avons rejoints, sans rien dire.
Elle est choquée. Je le sens bien. Ma fille ne peut pas croire que j’ai été cette une jeune fille…
– Et tu l’as revu ?
– Jamais. Enfin, si, de loin, à l’enterrement du quatrième, le jeune blond. Il avait été tué en Algérie. Son corps a été ramené à Cauterets. C’était en 60 ou 61. J’étais déjà mariée avec ton père…
– Et leur bande, la quadrature ? Ils n’étaient plus que trois ?
– Il y a des dissensions entre eux. C’est mon frère qui m’a raconté qu’ils se sont disputés, justement par rapport à la guerre d’Algérie. Ils l’ont tous faite, mais en sont revenus très différents. C’était cassé entre eux… Jean s’est marié. Il est monté à Paris… Et moi j’ai gardé ce galet dans mes sous-vêtements.
– Toute ta vie ?
– Et oui ma chérie. C’était un beau souvenir.

Caillou, 13 janvier 2012

Avec les 10 mots de M.C : escalade; rythme; soulager; humeur; nanifier; quadrature; culminant; arpenteur; resécable et dissension.
Merci pour elle… J’en profite pour vous inviter à en m’envoyer aussi.

7 réflexions au sujet de « un galet dans les soutiens-gorge »

  1. bravo sur ces dix mots, y’en a même que je ne connais pas, non un seul en fait: “resécable”; l’histoire me plait, j’ai cru que c’était un témoignage! comme quoi… jusqu’ où mène la montagne?
    bises,
    claire

  2. Merci pour l’info
    j’ai balancé la collection de pierre qu’il y avait dans l’armoire de ma femme

    alain

  3. De caillou, de la part d’Isa

    J’ai adoré!
    Surtout après avoir revu hier “Sur la route de Madison” où je ressens quelque chose d’analogue dans cette perception que les enfants ne veulent pas avoir de leur mère, une fois la magnifique histoire révélée!
    Bravo!
    Continue, c’est un vrai plaisir.
    isa

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