Prostitution, encore…

Toulouse – Université d’été d’ATTAC.
26 Août 2012 – Atelier Prostitution et Mondialisation.

Présenté par Sandra et Huayra pour la Commission genre d’Attac et Judith Trinquart, médecin.

Le vocabulaire porteur d’une idéologie
Au delà de la traite, je vais parler de l’acte prostitutionnel lui même, en tant que tel.
Je vais décrypter les discours et les idéologies qui sont derrière et qui se développent et qui masquent bien souvent les réalités du vécu des personnes prostituées.

L’idéologie
Depuis une quinzaine d’années les pressions se multiplient auprès des instances internationales, notamment de la part des Pays-Bas, pour transmettre l’idée que la prostitution est un travail. On voit apparaître un vocabulaire précis qui parle de « services sexuels », de « travail du sexe », de « travailleuses et travailleurs du sexe », et tout cela vise à banaliser la prostitution dans les textes internationaux, dans les débats de société, dans les conversations, ici et là. Cette idéologie gagne du terrain. On comprend bien que les bénéficiaires des revenus énormes générés par la prostitution souhaitent protéger leurs intérêts. Certains appellent cette idéologie le néo-réglementarisme, puisqu’il s’agit non seulement de réglementer la prostitution, de lui donner un cadre, mais en plus de la faire reconnaître comme un travail, avec un droit du travail (droit du travail censé mieux protéger les personnes prostituées que l’application des droits humains).
Jusqu’où allons-nous dans cette logique ? Est ce qu’il va y avoir une filière éducative spécialisée qui mène à cette activité ? Lorsqu’on est à la recherche d’un emploi est ce qu’on va nous proposer de nous prostituer ? Si on refuse pourra-t-on nous supprimer l’allocation de chômage ? (C’est arrivé en Allemagne)
Ce qui est en jeu dans l’acte prostitutionnel ce n’est pas une force de travail mais l’accès au corps et au sexe de quelqu’un. C’est une logique de marchandisation, qui dans un contexte de libéralisme poussé à l’extrême aboutit à la marchandisation des êtres humains. Cela constitue une atteinte à la dignité humaine et à son intégrité. Il existe déjà en Allemagne dans des bars à hôtesses ou des bordels, des packages repas/boisson/ baise pour 70€ et des « happy hours », des « promotions », donc une marchandisation clairement assumée de l’accès au corps et au sexe des femmes.
Parler de la prostitution comme d’un banal service, d’échange d’argent sur la base d’un contrat, c’est nier toutes les violences qui y ont mené. L’argument libéral classique piétine la non-patrimonialité du corps humain.

La violence
La violence est présente à plusieurs niveaux : que ce soit au moment de la traite, dans le vécu pendant l’enfance, dans l’acte prostitutionnel lui-même, la violence des clients, des proxénètes,… tout cela va être développé par Judith. Mais il y aussi une violence qui s’exprime à l’encontre des femmes dans leur ensemble puisque on ne peut pas faire l’économie de l’analyse du rapport homme/femme qui est sous-jacent. En effet, la grande majorité des personnes prostituées sont des femmes, et même s’il y a un développement de la prostitution masculine la quasi totalité des clients sont des hommes. D’ailleurs les hommes prostitués sont très souvent considérés « comme des femmes » par les clients.
Il y a donc dans la société un groupe de femmes mis à la disposition des désirs de certains hommes et cela continue de véhiculer l’idée que les femmes sont disponibles pour satisfaire les besoins, les envies et la sexualité des hommes. Dans cette logique, l’ensemble des femmes est potentiellement susceptible d’être « mis à disposition », toute femme est une prostituée en puissance.
La question qui reste absente c’est celle de la sexualité féminine. Car elle n’apparaît dans ce rapport de domination que comme étant une sexualité passive, au service de la sexualité des hommes.
Non, les sexualités féminines ne sont pas nécessairement passives ! Nous avons gagné des droits par rapport à cela et les luttes abolitionnistes se placent dans la continuité des luttes d’émancipation des femmes et de libération sexuelle des années 60 et 70. Nous n’avons pas sorti le sexe du poids social, qui enfermait la sexualité féminine dans la passivité, dans la procréation, dans l’accomplissement marital de l’époque, pour le remettre sous le poids du secteur marchand. Il ne faut pas se tromper de débat, libérer les sexualités c’est bien également les soustraire aux échanges marchands et aux violences. L’abolitionnisme, poursuite des luttes féministes pour l’émancipation des femmes, défend des sexualités libérées, qui s’expriment dans la réciprocité, dans le respect du désir et du sexe des unes et des autres.

Le choix
Je voudrais encore revenir à une question de vocabulaire : sur la notion de choix.
Le système prostitutionnel exploite les grands rapports de domination : entre les sexes, entre classes sociales et entre pays riches et pauvres. On a vu que les mouvements migratoires liés à la prostitution se font depuis des pays plus pauvres, des zones de conflit ou des régions fragilisées vers des régions du monde aux réalités socio-économiques moins difficiles. Il y a des pays de transition qui sont des étapes vers d’autres pays plus stables, puis vers l’Europe. Et en Europe les flux vont de l’Est vers l’Ouest. On retrouve bien là les rapports de domination Nord/Sud et Est/Ouest souvent analysés par ATTAC.
Si on ajoute à cela que l’âge d’entrée dans la prostitution est aux alentours de 15 ans, que la majorité des personnes prostituées ont entre 13 et 25 ans, que les femmes issues des milieux défavorisés et des minorités ethniques y sont sur-représentées, il semble difficile de parler d’un « choix », libre et éclairé.
Il y aurait environ 10 % de personnes prostituées indépendantes, donc exemptes de pression car ne reversant pas d’argent à un proxénète ou a un réseau maffieux mais gardons en tête que l’immense majorité des personnes prostituées n’ont pas choisi de rentrer dans la prostitution et que, si elles le pouvaient et avaient d’autres alternatives elles en sortiraient, ce qui n’est pas si facile.
Par ailleurs les proxénètes réapparaissent sous des casquettes de propriétaires d’hôtels, de gérants, de chauffeurs de taxi, de tenants de bars ou de salons de massage ou autres, qui prélèvent des commissions.
Le libre choix est donc présenté comme une question individuelle mais il serait possible de l’envisager uniquement si toutes les options étaient possibles. La vraie question est de savoir quelle possibilité les personnes prostituées ont eu de penser et de faire un autre choix.
S’ajoute à cela la question du « consentement ». C’est un terme ambiguë dont Geneviève Fraisse décrit bien toutes les complexités dans son livre (« Du consentement » de Geneviève Fraisse, Editeur : Seuil Parution : 18 Janvier 2007)
Certes une personne peut consentir à vendre l’accès à son corps mais, là encore, cela ne veut pas dire qu’elle le ferait si elle avait une autre solution. Cela revient à valider une option proposée par autrui, à défaut du meilleur. Le consentement n’est ni l’expression d’un désir, ni d’une envie ou d’un idéal. En ce qui concerne l’esclavage, depuis son abolition il est juridiquement impossible d’aller à l’encontre de cette interdiction sur la base du consentement.

La question du consentement des esclaves à leur sort n’a pas de sens car c’est l’existence même de l’esclavage qui pose problème.
La question du libre choix, telle qu’elle est amenée, vise à confiner la question de la prostitution dans le domaine privé pour ne pas la faire entrer dans le champ politique.
Car, enfin, au delà des choix individuels, qui sont mis en avant dans les médias, et par l’idéologie libérale, la société doit se positionner au niveau politique sur quelle société on veut, et il est important d’affirmer à ce niveau un droit à ne pas se prostituer ! C’est un choix de société.

 

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