Se faire tout un cinéma…

Il est rentré dans la chambre.
Non, il faut commencer par le commencement !
Il a abordé la jeune femme ivoirienne qui attendait sur le trottoir, de l’autre côté de l’avenue qui longe le canal et il lui a demandé : « c’est combien ? »

Non, ce n’est pas là que cela commence !

Il faut dire d’abord qu’il est seul, pas dans une bande d’hommes comme ces jeunes qui montent à la Jonquera les samedis soir pour s’éclater en bande, boire des coups, faire la fête et se taper des putes. Non, il est seul, totalement seul. Et partout il se ressent comme un raté, un homme incomplet, une merde. Au boulot où il a fini par se retrouver à tenir le standard ou à la broyeuse à carton alors qu’il avait beaucoup d’autres compétences. Dans son couple (mais en a t-il vraiment un?) où elle ne le regarde plus depuis longtemps, dans son lotissement de petites villas où il ne connaît personne. C’est un pauvre type !

Il se souvient qu’il a aimé et qu’il a été aimé. Il y a longtemps, presque dans une autre vie. Elle s’était donnée et il avait pris. S’était-il rendu compte qu’inversement il avait été le plus près possible de ce qu’elle attendait vraiment de lui, qu’elle lui avait fait sortir ce qu’il y avait de plus beau et de plus vrai? Il a connu des rapports égalitaires, l’estime de soi, la confiance partagée et la joie, sexuellement, au lit, mais pas seulement.

Mais la vie qui tourne comme une roue dans sa soif absolue vers le devoir impérieux d’apparaître lui a fait tourner le dos à ce bonheur tout simple. Il a voulu, comme tout le monde, réussir, avoir sa Rolex à 50 ans. Enfin c’est ce qu’on lui disait tout le temps, depuis l’école. Alors comment a t-il raté sa vie ? Et pourquoi ? Il n’en sait rien. Au bout du compte il se retrouve, vaincu, seul, dans cet environnement hostile avec cet énorme sentiment d’échec et de mépris.

Et ce qu’il va faire ne va pas l’aider à se sentir mieux dans son estime de soi.

Puisqu’après tout être un homme c’est bander et que cela ne lui arrive plus très souvent il se fait son cinéma. Elles sont tellement jolies les filles sur l’écran d’internet, tellement jeunes, et elles font ou on leur fait faire de ces trucs incroyables qu’il n’a jamais vu dans sa vie.

Quand il était heureux ils étaient deux. Deux pour vivre, deux pour jouir, deux pour être. Il avait alors plein de futurs possibles puisqu’une femme l’aimait. Maintenant qu’il est seul il n’est plus vraiment quelque chose. C’est le regard de l’autre qui nous construit. Et puisque maintenant plus personne ne l’aime (et surtout pas lui même) et que toute la société lui dit qu’il a droit, pourquoi ne pas aborder cette jeune fille noire qui est là sur ce trottoir en face du canal et lui demander « c’est combien ? »

Parce qu’il sait bien qu’elle n’a pas le choix ? Parce qu’il a lu partout qu’il y a des réseaux de proxénétisme internationaux ? Parce que cette jeune femme n’est pas libre puisqu’il la paye ? Oui, il le sait. Toute une partie raisonnable de lui le sait. Mais une autre partie plus monstrueuse, plus bestiale lui dit qu’il a aussi droit à la jouissance du pouvoir sur l’autre. Jouissance du pouvoir de lui faire faire ce qu’il a entrevu sur les écrans de l’ordinateur ou volonté de retrouver une parcelle de l’amour infini de sa jeunesse qui lui tord les boyaux de regret ? Qu’importe après tout ce qu’il y a dans son film intérieur l’important c’est que c’est une fiction personnelle, et qu’il veut, ne serait-ce qu’un instant, y croire.

De l’autre côté, une fille que la misère des temps et la violence des hommes ont mis sur le trottoir. Elle ne sait pas grand chose peut-être de ce qu’on lui demande d’être. Mais elle a tout compris sur la différence fondamentale entre ce qu’elle est et ce qu’elle doit faire croire. Elle connaît les ficelles, les bas qu’il faut enfiler, les petites robes noires à ras l’bonbon qui vont les faire saliver. Il s’agit, (pour elle même parfois mais pour son mac beaucoup plus souvent) de faire cracher son fric à ce pauvre type qui la lorgne de l’autre côté de l’avenue qui longe le canal. Il veut du cinéma et elle est là pour lui en donner, au moins jusqu’au moment où il aura sorti son portefeuille.

Alors elle pose son regard sur lui. Il se croit d’un coup un type que l’on regarde et à qui on dit sans rien dire qu’un instant il va être ce qu’il n’est pas. Et il traverse l’avenue.

Qu’elle soit une victime de la société marchande, tandis qu’il lui monte dessus en ahanant en une dizaine de mouvements sourds qui amène sa bite à éjaculer piteusement dans l’étui de plastique, c’est une certitude. Tout s’achète et tout se vend. Mais ils sont tous les deux, dans cet instant sordide, les pions d’un système qui vend du rêve contre de l’argent à l’un et une place d’esclave en Europe à l’autre.

Son affaire faite quand l’homme se retire il est encore plus sale qu’avant.

Il va, en se reboutonnant, avoir encore plus conscience qu’il n’est pas un homme, un vrai, de ceux qui ne payent pas pour baiser mais un raté, un pauvre type, un peu moins riche, encore plus seul et triste qu’avant.

Mais le film est maintenant terminé.

Rideau !

Caillou, le 3 avril 2015

Plusieurs notes à cette fiction déprimante :
Dollar de Gilles et Julien. 1932.
2° D’après la commission genre d’ATTAC dans « Mondialisation de la prostitution : une atteinte à la dignité – poche. 3,60 € » 80% des prostitué(e)s en France sont la proie des réseaux maffieux de l’industrie prostitutionnelle.
3° Et si jamais il n’arrive pas à conclure « sa petite affaire » le client peut devenir très dangereux puisque ce sera alors la faute de la femme qui n’a pas su le faire jouir.

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