Une histoire avec des mots imposés

Nuit noire, nuit de tempête, nuit d’automne venteuse pluvieuse et froide. 5 heures du matin. Sur la route qui monte au col de Peyresourde les premières maisons du lugubre village de Garin apparaissent dans les phares de la de la camionnette poussive. Le laitier, un vieil homme fatigué, silencieux, pas bien réveillé, est à moitié couché sur le volant. Il devine à peine la route, qu’il connaît pourtant très bien, à peine visible dans la nuit et les rafales de pluie. Le mégot tombant coincé dans l’angle de la bouche, le béret enfoncé sur le sourcil brouillasseux, la gabardine marron, le cache-col entouré deux fois juste en dessous du menton, il n’a pas prononcé un mot depuis la gare de Luchon. Il fait sa tournée nocturne pour aller chercher le lait dans les fermes vers Portet, Jurvielle, Gouaux…
– Z’êtes arrivé. C’est la grande maison grise à droite…
Une seule vague ampoule accrochée à un réverbère rouillé oscille sous les assauts du vent.
– Vous repassez dans combien de temps ?
Le vieux hésite un peu, regarde sa montre et dit :
– Avec c’temps d’merde pas avant sept heures. Je klaxonnerai.
Le passager ouvre la portière, immédiatement assailli par la pluie glacée, remonte son col et s’engouffre dans le chemin qui monte, à droite de la bâtisse, tandis que décroît le bruit du moteur de la Juva4 qui peine à repartir dans la montée.
Une lumière jaune filtre dans la croisée des volets de la maison en haut du raidillon. Il est attendu.
Il tape à la porte, sans être sûr d’être entendu dans le bruit incessant du vent.
– Archie ? C’est vous ?
– Oui, ouvrez. Il fait vraiment mauvais dans votre bled.
Elle le fait entrer et le vacarme du dehors s’estompe sitôt la porte refermée.
– Je vous guettais. Quand j’ai vu la lueur des phares, j’ai pensé que c’était vous. Il n’y a que le laitier qui passe sur la route à cette heure-ci.
La jeune femme aux grands yeux noisettes, très belle, grande, blonde aux cheveux longs rejetés en arrière, dans un sublime déshabillé rose qui moule parfaitement son corps l’aide à se débarrasser de l’imperméable mouillé. Elle est pâle et, sur son front perlent des gouttes de sueur.
Il lui jette un coup d’œil.
– Nous n’avons pas beaucoup de temps. La voiture repasse dans deux heures. Où est-t-il ?
Elle désigne d’un doigt la chambre à l’étage.
– Archie c’est tellement chic de votre part d’être venu à mon secours.
– Je ne l’ai pas fait pour vous, Ava, mais pour mon vieux copain Toni. Que s’est-il passé au juste ?
La jeune femme dont la lèvre tremble un peu lui répond que la veille au soir après avoir mangé Toni s’est plaint, disant qu’il avait mal au ventre.
– Il est monté dans la chambre, s’est allongé. Comme il semblait souffrir j’ai cru bon de vous appeler.
– Vous avez bien fait.
– Puis il a sombré dans un sommeil agité. Il avait de la fièvre, j’ai essayé de le réveiller. Mais rien à faire. Il était inconscient.
Il relève son chapeau sur la nuque et sort son paquet de Chesterfield. En allumant une cigarette, avec la flamme entre ses mains, Archie lui jette un regard, dubitatif.
– Nous ne nous sommes jamais vus, je crois ? Quand je vous ai planqué ici tous les deux pour échapper à la bande d’Eddy Neuman, je ne me doutais pas que vous étiez aussi belle. Toni a bien de la chance.
Puis il monte à l’étage. Son pas lourd fait vibrer l’escalier de bois.
Elle n’a pas bougé de la pièce. Elle entend ses pas dans la chambre au-dessus puis, après un silence, le bruit des meubles qu’il déplace, peut-être le lit. Des sons sourds… Sa voix résonne dans l’escalier :
– Qu’a t’il mangé hier soir ?
– Comme moi. Des aumônières de saumon aux épinards achetées à Toulouse, avant notre fuite, dans l’épicerie cacher de l’avenue Pompidou.
– Sous vide ?
– Oui, surgelées.
Quand il redescend elle le scrute, anxieuse, immobile, les mains serrées sur le rebord de la chaise. Elle sue à grosse goutte.
– Toni est mort. Empoisonné.
Elle s’assoit brutalement, défaite.
– Mais ce n’est pas possible, nous avons mangé le même plat.
– Quand vous m’avez appelé hier, il était encore conscient ?
– Pas vraiment. Il souffrait beaucoup. Il se plaignait du ventre. J’avais très peur et c’est pour cela que je vous ai appelé. Ce n’est qu’après avoir téléphoné que je suis remonté dans la chambre mais il avait déjà sombré dans une sorte de sommeil agité.
– Où est votre téléphone ?
– Ici, dit-elle en désignant l’appareil en bakélite noire sur le buffet de la cuisine.
Archie sort alors un petit bout d’étiquette froissé.
– Il a profité de ce petit moment où vous l’avez laissé seul pour arracher un bout de l’étiquette de la bouteille de vodka qu’il devait avoir à côté du lit et qui est maintenant sur cette table. J’ai trouvé ce bout de papier sous l’oreiller. Le voici ! Et là j’ai la bouteille, à peine entamée. L’arsenic n’était pas dans les aumônières. Il était dans la vodka ! Et l’analyse le démontrera…
Il s’empare du téléphone.
Elle se jette brusquement à ses pieds et le supplie de ne pas appeler la police. Ce faisant elle découvre habilement sa poitrine.
– Ne me laissez pas tomber Archie. Je sais que Toni était votre ami, mais si vous croyez qu’il était un chic type, vous vous trompez lourdement. Il me méprisait. Il me traitait comme une pute. Depuis 4 mois, depuis que nous nous cachons dans ce village il m’en a fait voir de toutes les couleurs. Si vous me sauvez la mise, je ferais tout ce que vous voudrez, je serais toute à vous.
– N’y compte pas ma toute belle. Tu me flingueras au premier tournant.
Archie prend le combiné et fait le numéro 17 sur le cadran. Il lui tourne dos. Il est lourd, calme et imposant. On entend la petite voix métallique et lointaine qui lui demande de patienter.
Dans le tiroir du buffet elle agrippe silencieusement le petit 5 mm, en murmurant :
– Mon Dieu, vous ne devriez pas faire cela Monsieur Mandrite !
Et quand son grands corps est affalé sur le parquet, avec la flaque de sang qui s’élargit elle raccroche le combiné sur son socle puis, se ravisant compose un autre numéro et dit très calmement :
– Neuman ? C’est fait. Vous pouvez m’envoyer une voiture à la gare de Luchon ?
A sept heures, au lever du soleil, la pluie s’est arrêtée et le vent s’est calmé.
Le laitier redescend vers Luchon dans sa guimbarde pleine de bidons et, comme convenu, il fait halte à Garin, près de la grande maison grise. Une jeune femme blonde monte à l’avant, à côté de lui et avec un grand sourire, à peine visible dans la pénombre elle dit :
– Vous pouvez me déposer à la gare à fin de votre tournée. Le Monsieur reste ici quelques jours…

 

Les mots imposés par Maryse : une histoire policière avec
archimandrite, vodka, Garin, casher et Dieu.
Caillou, le 7 septembre 2016

2 réflexions au sujet de « Une histoire avec des mots imposés »

  1. Tres tres malin l’utilisation du mot “archimandrite” !!!! Bien joué ! Et de plus, polar simple mais qui passe bien. Bravo

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