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Le groupe UNIR 2° Auguste Havez

Avant de continuer sur le groupe UNIR il faut aborder la vague d’exclusion des années 50. Marty, Tillon, Guigouin, Havez…

Mon père, qui avait été déporté au camp de concentration de Mauthausen, en Autriche, avait un copain. Il s’appelait Auguste Havez. Un breton, résistant, déporté, devenu épicier à Vitry. Après son éviction en 1950, au congrès de Gennevilliers, plus personne ne lui disait bonjour ou le saluait dans la rue. Les communistes qu’il avait côtoyés fraternellement pendant des années changeaient de trottoir. Il était condamné à cette opprobre générale, le coupant de ses amis, de tous ses camarades. Exclu en 57, Havez est mort, totalement oublié, dans les Pyrénées-Orientales.

Photo d'Auguste Havez
photo : http://images.google.com/hosted/life

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Le groupe UNIR 1°

« Camarades! Il y a parmi les camarades
des camarades qui ne sont pas des camarades ».

Je marche seul dans les ruines d’une forteresse abandonnée. Dans ses couloirs déserts j’ouvre un à un les portes des bureaux, j’allume des interrupteurs éclairants des pièces totalement vides. Aux murs d’anciens portraits d’hommes dont plus personne, maintenant, ne se souvient, même si leurs noms sont encore celui de beaucoup de nos rues, de nos avenues, dans nos banlieues. Le bruit de mes pas résonne. Ce doit être ce que l’on appelait le 44. Je crois bien qu’il doit y avoir encore, quelque part dans le fond du bâtiment, une poignée de militants qui rêvent de voir se repeupler l’immense immeuble vide. Mais je ne les cherche pas. Ils ne m’intéressent pas. La plupart sont trop jeunes et je suppose qu’ils ne voient que devant eux, l’année prochaine, les futures échéances… comme tous les militants. Ils ne sont pas du tout intéressés à ce qui s’est passé ici, il y a des années.
Moi je viens y retrouver des vérités effleurées au début des années 70, au moment même oû le PCF,  le Parti, commençait sa très longue agonie. Sans nostalgie aucune, mais avec le respect que je conserve pour ces années passionnées où la confiance en l’avenir permettait de supporter l’ignoble exploitation capitaliste.
Bon, c’est très mauvais ! Je recommence.

les couvs d'UNIR et de DEBAT

1971. Dans le tiroir d’une armoire j’avais une collection d’UNIR-DÉBAT. Nous déménagions pour aller vivre ensemble, à Asnières. Ma compagne, est tombée dessus. Elle était atterrée, comme si elle avait trouvé des exemplaires de journaux de fesses. Elle pleurait au milieu des cartons. Le peu qu’elle en avait lu lui avait appris que je lisais une revue anti-Parti. Et comme nous étions, elle et moi, totalement attaché au Parti Communiste, elle  ressentait devant ces quelques exemplaires un sentiment de trahison. J’ai jeté mes brochures…

Bon, ce n’est pas meilleur ! Je recommence.
Un groupe interne au Parti Communiste Français, totalement clandestin de 1952 à 1967, (un peu plus visible de 67 à 75), a tenu une revue où les secrets les mieux gardés de la direction stalinienne du PCF ont été révélés, mois après mois, sans que l’on ne sache vraiment, même aujourd’hui, qui en était le noyau fondateur.

Bon, c’est sec. Et en quoi est-ce intéressant ?
Maintenant que plus personne, ou presque, n’a idée de ce que représentait comme force le PCF dans les années cinquante et soixante, je me dis que tout le monde a oublié aussi les oppositionnels communistes, celles et ceux qui essayèrent vainement de s’opposer, en interne, à son ossification. Or il se trouve que j’ai connu, (par quel biais, je ne m’en souviens plus), une petite brochure qui à l’époque était distribuée, de façon clandestine, parmi ses militants. Cette brochure s’appelait Unir-Débat. Près de 40 ans plus tard je me demande qui étaient ces gens ?

Bon, vas-y ! Cela va être long ?
En 1952, à la fin d’une réunion de la fédération de Paris du PCF, une poignée de cadres communistes qui n’admettent pas ce qui est en train de se passer avec l’exclusion de Marty et de Tillon, décident de dénoncer les pratiques abjectes de la direction de Thorez. Mais pour eux, et cela semble difficile à comprendre aujourd’hui, il ne peuvent  et ne veulent dévoiler ces magouilles dans la presse «bourgeoise». Pour ce que l‘on en sait, ce sont des vieux militants, certains sont des vétérans du Parti, depuis 1921, d’autres se sont connus dans les luttes de 1936, dans les brigades internationales en Espagne, beaucoup viennent de la résistance et de la déportation.
Dès la fin des années 40 la direction du PCF, Thorez ayant passé toute la guerre à l’abri en URSS, cherche à se débarrasser de cette génération communiste issue de la Résistance, car elle lui fait de l’ombre. Elle élimine, en quelques années, toutes les grandes figures de la Résistance communiste, contradictoirement avec un discours où le PCF se présente comme Le Parti des fusillés. Et ces exclusions se font de façon ignominieuse en les traitant de flics, de fascistes, d’hitlero-trotskyste, d’espions. Un exclu est un pestiféré qui perd en quelques jours tous ces amis, est rejeté de partout. Qui peut le comprendre aujourd’hui ?
Les procès de Moscou, les purges staliniennes, qui tuaient ou envoyaient au Goulag les soi-disant opposants et en premier lieu les communistes, qui n’y comprenaient rien, n’avaient, en France, que cette conclusion : le bannissement.

J’ai longtemps cherché une thèse qui parle du groupe UNIR.
François CHOUVEL. Des oppositionnels dans le PCF
Unir pour le socialisme (1952-1974).

Année universitaire 1984.

La plupart de mes informations viennent de cette thèse.

À suivre… Caillou, 18 décembre 2011

 

 

La calentita

La calentita au coin des yeux !
(pour les petites croûtes au coin des yeux)

À la mi-juillet. Dans un sous-bois. Dans les environs de Montpellier. Tout autour, dans les collines, où le maquis de broussailles grésille sous la chaleur de midi, les cigales stridulent. Un peu en contrebas le mouton du méchoui tourne lentement sur ses braises, géré par les hommes, aux fronts de sueur et qui rient en buvant l’anisette.

Nous sommes dans un pique-nique organisé par une association d’amitié franco maghrébine, surtout culturelle. Elle a la particularité de rassembler des amoureux de l’Afrique du Nord, qu’ils soient Arabes, Pieds-noirs, Berbères, Juifs ou anciens coopérants. C’est une longue histoire, marquée par la colonisation, le racisme, l’antisémitisme, la guerre, l’exode, l’exil et le mépris. C’est une histoire douloureuse aussi. Mais là, dans ce sous-bois de petits chênes, il ne s’agit plus de déchirures ou de repli sur sa propre communauté. Les participants viennent y chercher autre chose.

Si l’association prend en charge le mouton du méchoui, il est de tradition que chacun, et surtout chacune, prépare un plat pour la kémia, cet assortiment de petites choses que l’on mange avec l’apéritif, ou pour les hors d’oeuvre, pour ses grandes assiettes de salades aux mille parfums, pour les desserts aussi…

Les raconter un à un serait trop long et fastidieux. Mais c’est sur de longues tables à tréteaux que s’alignent, au fil des arrivées, les petits plats en grès remplis de moules, de sardines à l’escabèche, de petits poulpes dans leur encre, les coupelles d’olives, les tramousses (que les Français appellent lupins), les bols remplis de pistaches, les purées de pois chiches…

On en est aux discours. Il en faut bien. Et tous les invités, assis sur des pliants ou debout, les bras croisés, sont en cercle, tandis que la présidente de l’association remercie les gens qui nous ont offert l’accès à leur terrain, au-dessus de la maison blanche à terrasse que l’on devine entre les arbres. On a faim. La fumée du méchoui dont la graisse bouillotte en tombant sur les charbons ardents nous fait frissonner des papilles.

Et puis, les remerciements terminés, tout le monde se retourne et on se dirige vers les tables dressées. Au milieu des hors d’oeuvres, dans un grand plat en verre, il y a un flan, blanc et croustillant, qu’une dame âgée découpe en petites parts avec une pelle à tarte. Elle sert chaque assiette que les convives lui tendent. Un attroupement tourne autour d’elle, essentiellement féminin. Toutes les dames présentes se pressent autour de ce plat. Et elles se mettent à le commenter. C’est la calentita. À base de farine de pois chiches avec des oeufs, mis au four et parfumé au cumin, cette tranche odorante, arrosée d’un filet d’huile d’olive, semble très simple. Les gens la mangent avec du pain et de la harissa. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais c’est dans les conversations que cette dégustation enchaîne que je découvre bien plus ce plat que dans mon assiette en carton. D’ailleurs il n’y en a déjà plus.

Tous les convives, autour de la table, racontent leurs rapports à la calentita. Ce plat, d’origine andalouse, était vendu dans les rues d’Oran, puis de toute l’Algérie, par de petits marchands arabes et les passants le dégustaient dans une tranche de pain. Une vielle dame, certainement d’origine pied-noir, se met à imiter le cri de ces marchands : « calentiiiiiiiiita » et tout le monde rit. Une autre, aux traits typiquement mauresques, n’est pas du tout d’accord sur la façon dont cette autre jeune femme, manifestement plus européenne prépare la calentita.

Les hommes eux ne disent rien sur la calentita mais… ils la mangent, arrosée d’un verre de blanc.

Qu’on l’appelle socca, farinata, calentita, qu’elle vienne de Nice ou de Gibraltar, qu’on la mange à Tanger ou à Bône… C’est toujours plus ou moins la même chose.

Aujourd’hui, dans ce sous-bois, autour de ce petit plat sans importance, c’est toute la culture méditerranéenne qui se raconte et se transmet. Tout à l’heure, nous aurons d’autres sujets de discussion et de divorces. On fera des choses importantes en faisant la promotion des poètes algériens dont personne ou presque en France ne se soucie. On construira un monde plus fraternel, plus ouvert aux cultures des autres, mais, finalement, ce brassage culturel ce sera vraiment réalisé dans la dégustation commune d’un plat qui rappelle le pays de l’enfance, l’insouciance (certainement mythifiée), et l’unité perdue et pourtant culturellement toujours vivante des petits peuples du Maghreb.

Caillou, 16 décembre 2011

L’association c’est Coup de Soleil
La recette de la calentita

Sosie de la reine d’Angleterre

 

En 1972 la reine Elisabeth d’Angleterre
visite la France.


Le journal « France Soir », à l’époque le plus grand quotidien national, organise à cette occasion un concours de sosie. Madeleine travaille, comme secrétaire, à la rubrique féminine du même journal. Elle écrit cette lettre qui, 39 ans plus tard, à l’occasion du mariage du petit fils de la reine d’Angleterre, a toujours le don de me faire rire et de m’émouvoir:

Le 18 mai 72.
Messieurs, a ce stade et bien avant, vous devez avoir reçu des montagnes de réponses, car les lecteurs de France Soir ont certainement reconnus depuis longtemps les deux personnages « en plein cœur de l’actualité» auquel ils croient ressembler…
Mais peu de lectrices doivent se sentir autant d’affinités secrètes avec ELLE et ressemblent autant que moi (hélas ! car elle est bien moche) à la pauvre Elisabeth. En 1947, voir photo jointe, je lui ressemblais déjà lorsqu’il lui arrivait – fraîche, sympathique et presque jolie – de sourire… car moi je riais tout le temps. A cette époque lointaine (car nous avons à peu près le même âge) je ressemblais même à sa sœur Margaret, c’est tout dire !
A présent que l’une et l’autre (petites et bouffies de partout, quoi qu’on en dise) sont aussi détériorées que moi, je me demande à laquelle des deux je ressemble davantage, et si le bon roi Georges VI, tellement « timide «, «effacé» (voir France Dimanche) n’aurait pas, dans mon pays, fait quelque sottise…. Il est vrai qu’Elisabeth et moi (vive « le nivellement par le bas» !) sommes nées le même jour (21 avril) ; avons reçu (toutes proportions gardées) la même éducation puritaine, et donc aussi mal adaptée que possible à notre époque ; avons eu en même temps un fils (du même âge) ; un mari (léger) ; des responsabilités trop lourdes, etc..… etc… Toujours est-il qu’à chaque illusion perdue (et nous en avions sûrement la même dose, pour ne pas dire la même « couche» ) le même trait, sur nos deux visages, a marqué la même place (voir les pattes d’oies, les cernes, les bajoues, et surtout l’affreux losange autour de la bouche). Bien qu’il nous reste peu d’illusions cela continue (hélas) et toujours dans le même sens.
Si bien qu’avec n’importe lequel de ses horribles « bibis» je pourrais faire un double parfait de la Reine. Nous avons pourtant gardé quelque charme : Elle a, sur moi, l’avantage de son fameux « teint de pêche», mais pour un Empire (fut-il britannique…) je ne voudrais pas, j’espère bien n’avoir jamais… sa démarche de canard. Quand au prince Philip, je pourrais bien être seule à me souvenir que « le grand charles» aurait, sans conteste possible, emporté le premier prix et empoché vos 1000 francs. Il est vrai qu’il s’en serait F… balancé. Pas moi, je vous jure ! surtout si près des vacances…
Madeleine S.
PS : Je ne suis pas assez riche pour vous prouver sur photos, la ressemblance mais l’original tout proche est à votre entière disposition.

les grands petits hommes.

Au centre de Toulouse, en plein cœur de la ville, la statue de Jaurès, (en fait juste sa tête qui trône sur un monument hideux) regarde vers la mairie, tandis qu’un peu plus loin, le monument à Charles de Gaulle regarde vers la rue. L’un veut prendre le pouvoir, l’autre, le libérateur, se rappelle au souvenir des passants distraits. C’est là, un square ouvert, toujours plein de monde. Gens de passage, gens du quartier, personnes âgées, jeunes glandeurs, un lieu que l’on traverse aussi rapidement entre la station de métro de la rue Alsace Lorraine et la grande place du Capitole, en passant sous le porche de la mairie. Dans mon souvenir, il y fait toujours beau et vert. Mais les souvenirs sont trompeurs !

Pendant plusieurs années, un petit bonhomme espagnol, moustachu et sarcastique, venait s’y asseoir les jours de grandes manifestations syndicales. Trop fatigué pour marcher, il venait en métro depuis son quartier populaire du Mirail, « quartier en difficulté » selon l’euphémisme moderne, sortait de la station par l’escalier mécanique et, faisant quelques pas, finissait par trouver une place libre sur un des bancs du square. Il avait donc sa canne et son chapeau, et sur sa veste marron le badge de la CGT des retraités.

Ramon 2
Pendant la même période, à Lyon, un autre petit bonhomme, breton, plus rond, plus grave, mais tout aussi résolu, avait une autre technique pour participer à des manifestations que son âge et son artérite ne lui permettaient plus de suivre. Il allait, lui aussi en métro, jusqu’au lieu de rassemblement, souvent sur la place Bellecour, rencontrait ses copains, les regardait partir, puis il allait toujours, en métro ou en taxi, les attendre à la place où devait se dissoudre le cortège. Au revers du veston le petit triangle rouge marqué d’un F indiquait l’ancien déporté politique. Quant aux manifestations auxquelles il participait de cette étrange façon elles étaient toujours dirigées contre le racisme, l’antisémitisme et bien sûr contre le Front National.  On se souviendra en particulier de cette période sinistre où un certain Millon, homme de droite, se maintenait élu à la place de président du conseil régional grâce aux voix des fascistes.

Georges 2
Le premier, un jour de 2003, au moment des mouvements sociaux contre la réforme des retraites, a fini par renoncer à cette participation symbolique et silencieuse. Je me proposais de passer le chercher et de lui trouver une place assise sur le bord de la manifestation, au square Jean Jaurès, ou ailleurs,  mais il refusa doucement, arguant qu’il se trouvait maintenant inutile. J’ai réalisé surtout que s’il ne pouvait plus faire le trajet lui-même il ne voyait pas l’intérêt qu’un autre se dérange. Dans mon souvenir, il était encore plus petit, mais les souvenirs sont trompeurs.

Le second, un jour, dans un bus, fut remercié par deux adolescents timides. Il leur demanda pourquoi ils le remerciaient et l’un d’entre eux lui dit qu’il le reconnaissait, toujours en tête des manifestations contre l’extrême droite lyonnaise et que sa présence, en tant qu’ancien déporté, leur donnait, à eux, très jeunes gens, une raison historique de se battre contre la bête immonde. Le petit homme en fut très fier.

Ces deux-là se sont bien engueulés, et moi de même. Et avec l’un et avec l’autre. Entre le premier, communiste, le second socialiste, et le libertaire que je pense être toujours, les fins de repas ressemblaient parfois à des champs de bataille. Chacun reprochant aux deux autres les erreurs commises par leurs gouvernements respectifs ou par le refus de participer à quelque gouvernement que ce soit. Mitterrand contre Marchais, Rainbows Warriors contre Charles Hernu, l’effondrement du « socialisme réel », Jospin contre les licenciements chez Michelin, les stocks-options à la française de DSK… Mais  restait chevillé au corps cette certitude que malgré toutes nos divergences, nous étions bien du même camp !

Et maintenant qu’ils sont partis, et l’un et l’autre, tous deux aussi petits, cette conviction est devenue évidente.

Lecteurs, quand vous passerez, à Toulouse, vers la statue de Jaurès, ou, sur la place Bellecourt, à Lyon, vers la statue du Veilleur de Pierre, ayez une pensée pour ces deux grands petits hommes, le syndicaliste cégétiste et le résistant/déporté, qui ne pouvant plus aller marcher avec les autres ont tenté jusqu’au bout de les accompagner puis, y renonçant, soutenaient encore, de loin, la rébellion contre l’injustice des possédants et la bêtise raciste. Eux n’auront pas de statues, mais qu’importe.

Caillou, le 18 avril 2011

la passerelle… suite.

Vient de sortir un livre. De Robert Bober: On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux. Un article (élogieux) dans le Monde du 2 septembre. Et une photo qui me saute aux yeux:

tournage-jules-et-jim

Je cours acheter ce bouquin…

J’y trouve des lieux. Des lieux de tournage du film de Truffaut, Jules et Jim. Un texte magnifique pour ceux qui connaissent un peu le Paris des années 60 et qui en ont de la nostalgie… Mais toujours pas d’indication sur cette passerelle qui me hante…

J’ai écrit une nouvelle (https://www.cailloutendre.fr/2008/01/la-passerelle/) sur ce lieu. J’ai cherché depuis trois ans cette passerelle dans tous les livres que j’ai pu lire sur Jules et Jim ou sur François Truffaut. J’y ai trouvé le moulin, la maison, le quai, le chalet en Alsace, bref tous les lieux de ce film mythique… Mais pas la passerelle où Jeanne Moreau, déguisée en garçon, court devant les garçons et éclate de rire.julesetjim

Et pourtant je suis sûr que je la connais cette passerelle ! Cela remonte au temps où j’habitais Vitry avec Maria, Claudie et Jean-Mi. En 1973. Je travaillais alors rue de Toul, dans le douzième et je passais par cet endroit, en vélo, pour traverser les voies de la gare de Lyon.

charenton-1

J’étais tellement certain que c’était sur ce chemin que j’y suis retourné, en janvier 2008. J’ai cherché, du côté de Charenton. La passerelle de Valmy. Toujours aussi longue, mais rénovée à un tel point que je ne la reconnaissais pas. Les passants rencontrés, à qui je demandais s’ils se souvenaient d’une ancienne passerelle, fermée, avec des grilles plus hautes, m’avouaient ne pas avoir connu d’autre passerelle que celle-ci mais depuis combien de temps habitaient-ils ce quartier ?

Alors je suis reparti en chasse et j’ai fini par trouver! Une vieille photo… Sur internet…

la passerelle de Valmy

… tout en haut d’une page d’un bulletin de la ville de Charenton-le-Pont.

bulletin-charenton

Quelques coups de téléphone plus tard et je suis renseigné par une dame charmante qui s’occupe du Service des Archives de la ville. Elle me confirme que c’est bien la passerelle de Jules et Jim. Elle me raconte d’ailleurs que c’est aussi à cet endroit que Melville a tourné une scène du Samouraï avec Alain Delon.

Voilà, pendant qu’une grande partie de la France est dans la rue pour réclamer l’abandon de ce projet inique sur les retraites, pendant que le comité de quartier de St.Michel, à Toulouse, continue à réclamer le classement de sa prison en « Monument Historique », moi je trouve enfin la solution d’une quête un peu absurde…

J’ai renoué les liens entre Vitry, Jules et Jim, mon parcours en bicyclette, Catherine, (cette femme libre qui ne choisit pas entre ces deux hommes) et mes trous de mémoire: « j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien ».

D’ailleurs, par dessus les voies ferrées, le soleil perçait les nuages. Il me faisait signe. M’indiquant que c’était bien là et moi, comme un imbécile, je ne le voyais pas!

charenton3

Caillou, 24 septembre 2010

Je ne suis pas français, je suis ouvrier!

– Écoute, Georges Fontenis est mort.
– Ah flûte ! Quand çà ?
– Hier. L’enterrement c’est vendredi. Je vais y aller. Il y aura les copains.
– Je ne vais pas pouvoir y aller mais cela me rappelle tellement de choses, des tas de souvenirs. L’Alternative Libertaire va faire quelque chose?
– Certainement.
Je raccroche. Georges était malade depuis très longtemps et je m’en veux de ne pas avoir osé lui téléphoner depuis, depuis… depuis au moins deux ans. Depuis la mort de T. Je l’avais surtout connu lorsque nous avions, il y a une dizaine d’années édité son bouquin: Changer le monde.

L’ancien dirigeant de la Fédération Communiste Libertaire avait été diabolisé! Georges était le diable. C’était comme cela qu’il s’était présenté, un soir, dans un relais autoroutier, du côté d’Orléans, de retour d’une manifestation nationale des collectifs chômeurs, en 97 ou 98, alors que je lui faisais connaître un copain anarchiste de Limoges. Et c’est toujours ainsi que certains anarchistes le désignent. Il suffit, même après sa disparition, d’aller voir les forum de discussions libertaires.

http://forum.anarchiste.free.fr
http://forum.anarchiste-revolutionnaire.org
http://endehors.net

Moi je m’en souviens comme un type chaleureux, pas dogmatique pour un sou, plutôt drôle, et qui avait le sens de l’amitié par dessus tout. Et puis je me souviens surtout de cette réunion à Toulouse, ce devait être il y a dix ans, dans la salle de la FOL, rue des Amidonniers. Oh, nous n’étions pas très nombreux, une trentaine peut-être et nous nous connaissions presque tous. Georges Fontenis était venu présenter son livre. Il répondait aux questions, racontait l’histoire de la FCL, la Fédération Communiste Libertaire, et comment cette organisation avait disparu sous les coups de la répression policière et judiciaire pour avoir, dès 1954, soutenu activement l’indépendance algérienne.

Georges demanda alors le témoignage d’un de ses vieux copains, venu tout exprès du Larzac: Pierre Morain. Et celui-ci raconta l’histoire de la manifestation du 1er Mai 1955 à Lille. Comment, jeune militant de la FCL, il avait, avec d’autres, rejoint le cortège des ouvriers algériens, dès le départ de la manifestation syndicale et comment les flics avaient chargé, puis tiré, dès l’apparition du drapeau vert et blanc. Lors de son procès, au Tribunal de Lille il répond au Procureur ou au Président du Tribunal qui lui demandait ce qu’il faisait, lui, Français, dans cette manifestation: « moi je ne suis pas français, je suis ouvrier ». Cette phrase je m’en souviens encore, je l’ai citée depuis le plus souvent possible. Mais ce dont je me souviens aussi c’est de Georges Fontenis, la main sur l’épaule de « son vieux camarade » se mettant à pleurer en rappelant ensuite les mois de prison, les amendes énormes, le journal « Le Libertaire » constamment saisi, puis la clandestinité et la disparition du courant communiste libertaire.

Oh, je sais… Cette histoire est incroyable parce que cette résistance là au colonialisme français a été depuis totalement gommée. D’abord parce que dès 1954 ces libertaires français avaient soutenu le MNA, bien implanté en métropole et dont ils connaissaient certains militants et non le FLN, surtout  présent en Algérie. Comme c’est le FLN qui a arraché l’indépendance, l’Histoire algérienne a oublié et nié le MNA de Messali Hadj et ses soutiens français. Comme me l’écrit Pierre Morain : En ce qui concerne le soutien préférentiel au MNA, effectivement, nous ne connaissions pas encore le FLN. C’est en prison, à Douai, que les copains algériens et moi avons appris le création de la Fédération FLN en France.9782020060967FS
L’autre raison de cet oubli de l’histoire c’est que l’anticolonialisme de la FCL était fondé sur une solidarité de classe entre travailleurs algériens et français. Le PCF qui aurait pu et du avoir ce type de réaction considérait quand même les Algériens comme des travailleurs différents, étrangers. Il n’y eut, à cette époque, que les trotskistes (de tendance Franck ou de tendance Lambert) a avoir cette réaction viscérale. Plus tard, en 57, 58, c’est par conviction philosophique, rejet de la torture, antimilitarisme, refus de la conscription, voir conviction religieuse,  que d’autres se lancèrent, courageusement, dans le soutien au FLN, entre temps bien implanté dans l’immigration, sous le nom de « porteurs de valises ». Lire sur ce sujet le livre de Sylvain Pattieu: Les camarades des frères: (http://bataillesocialiste.wordpress.com/2007/05/26/411/) et, plus connu, Les porteurs de valises de Hamon et Rotman paru au Seuil, en poche)

Alors que d’autres « anarchistes », ceux de la FA, (Fédération Anarchiste) se retranchèrent prudemment en renvoyant dos à dos les deux nationalismes français et algériens, gardant ainsi les mains propres, c’est l’honneur de la FCL et de Georges Fontenis d’avoir été, dès le début, du côté de l’Algérie libre.

Moi qui me contrefous (maintenant) des batailles idéologiques lorsqu’elles sont détachées des situations concrètes (comme il est dit dans la chanson: c’est reculer que d’être stationnaire, on le devient à trop philosopher) j’ai pour Georges Fontenis, qui disparaît aujourd’hui, et ses copains comme Pierre Morain, une amitié profonde. Ils ont fait, par solidarité ouvrière, ce qu’ils ont pu, comme ils l’ont pu, et c’était bien mieux que de se cantonner à être spectateur. Et en tout cas bravo pour cette réplique: Je ne suis pas français, je suis ouvrier.

Caillou, 6 septembre 2010

Lire aussi http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3685

Sur cette histoire de la manifestation du 1er Mai 1955 à Lille j’ai retrouvé une dizaine de pages dans l’excellent livre de Jean-René Genty Le mouvement nationaliste algérien dans le nord (1947-1957) paru aux éditions l’Harmattan. Je les copie ci-dessous en le remerciant de m’y avoir autorisé.

Le tournant de mai 1955

Les incidents du 1er Mai

La participation des nationalistes algériens aux défilés syndicaux du premier mai faisait partie de l’exercice militant. Pour le 1er Mai 1955, le Mouvement National Algérien s’efforça de continuer la tradition et appela ses militants et adhérents à participer aux manifestations sous leurs propres couleurs. Cependant la situation avait considérablement évolué depuis l’année précédente. D’une part, les nationalistes étaient d`une manière ou d’une autre en guerre contre la métropole et d’autre part, la tension avec le mouvement communiste n’avait jamais été aussi vive. Les événements du 1er mai allaient illustrer cette réalité.
Comme chaque année, l’union locale C.G.T organisait un cortège pour le jour de la fête du travail. Le 1er Mai 1955, dès 8h30, 1200 Algériens venus de Roubaix, de Tourcoing et des principales villes du bassin minier se rassemblèrent rue Gambetta devant la Bourse du Travail. Les journalistes notèrent la présence d`un important service d’ordre qui encadrait les manifestants. À 10h 15 les Algériens laissèrent passer le cortège de la C.G.T emmené par plusieurs fanfares. À 10h30, le responsable du M.N.A lançait un mot d’ordre en arabe et les 1200 manifestants algériens se placèrent sur la chaussée, arborant le drapeau vert et blanc ainsi que des pancartes et des banderoles
Le commissaire de police chargé de suivre la manifestation demandait alors aux Algériens de retirer les symboles du nationalisme. La direction de la CGT tentait une médiation, mais le responsable du M.N.A répondit : « que leur présence et leur manifestation n’avaient rien de commun avec celle de la C.G.T. Que leur projet était de réclamer la libération de Messali Hadj »
Les forces de police reçurent l’ordre d’intervenir. Elles laissèrent passer le cortège métropolitain et bloquèrent les Algériens à l’intersection de la rue Gambetta et du Boulevard Solférino en tentant de s’emparer des banderoles et des pancartes. Les affrontements très violents durèrent plusieurs heures dans tout le quartier situé entre la préfecture et le théâtre Sébastopol. Dans un article de novembre 1955, « Nord-Éclair » dressait un bilan des dégâts occasionnés qui témoignait de la violence des affrontements. Pour 160 dossiers de dommage sur 200 la somme à payer était de 5084817 F. 80% revenant à la charge de l’État. Cinquante véhicules furent endommagés et leur répartition permet de délimiter la zone des affrontements.

RUES
Rue de Puebla                   1
Rue Solférino                    7
Rue Nationale                   6
Rue Jacquemars Giélée      2
Place de Strasbourg          1
Rue Boucher de Perthes    2
Boulevard de la Liberté     6
Boulevard Vauban            1
Rue Gambetta                  1
Rue Sébastopol                1
Total                               26

Un responsable du M.N.A décrit des années plus tard la violence des affrontements:
« . . .Nous, on s’est dispersé en plusieurs groupes dans les autres rues. Il y avait des voitures des deux côtés de la rue. On a commencé à frapper avec n’importe quoi, surtout des briques. Il y avait des monts de briques juste au bord de la rue, à côté d’une église. C’est là que ça a commencé. Il y avait même un camion plein de bouteilles de lait, des bouteilles de verre. On l’a arrêté, le chauffeur est parti. Toutes les bouteilles de lait sont parties sur les forces de l’ordre. Des fois, ils viennent, on charge. Des fois, on les fait reculer jusqu ‘à la place. J’ai vu des C.R.S blessés, tombés à côté des trottoirs… C’était le mois de carême à ce moment-là, et on est même resté jusqu’à une heure de l’après-midi. La place de la préfecture était encerclée par les policiers et nous on les encerclait de chaque côté avec des bâtons, des cailloux et des briques. Eux ils tiraient. Ils ont tiré sur nous. On a eu sept blessés, un qui est resté sur le tas, blessé à la cuisse, il n’a pas pu s’enfuir. Les autres on les a mis dans les voitures ».
L’évocation de ces scènes par la presse régionale valide le témoignage du militant en soulignant la violence des affrontements et particulièrement  l’utilisation par les Algériens de briques et de boîtes de conserve remplies d’essence enflammée. Les charges de police furent nombreuses et violentes. Le quotidien communiste «Liberté» donna une description circonstanciée:
 » Alors que la tête du cortège se trouve à l’extrémité  de la place de la République, au moment où un important groupe de Nord-Africains, qui attendait rue Gambetta, veut se joindre à la manifestation comme cela se fait chaque année, la police intervient. C’est le déclenchement de la brutalité policière. Les Nord-Africains sont personnellement visés… Des  Algériens qui s’étaient réfugiés dans des cafés de la rue Gambetta sont jetés dehors par la police et acculés contre les vitrines et sont matraqués violemment. Les C.R.S. viennent en renfort. Quelques bombes lacrymogènes sont lancées, des vitrines volent en éclats, les Nord-Africains ne savent pas où s’échapper,poursuivis par les CRS. bientôt ils ripostent à coups de cailloux… »

Seuls contre tous ?
Comment interpréter ces événements lillois ? Rappelons d’abord qu’ils ne furent pas circonscrits à l’agglomération lilloise. Des incidents survinrent dans la plupart des villes industrielles de la région. Ces affrontements doivent être replacés dans le climat très tendu qui régnait alors entre forces de l’ordre et militants algériens.Depuis 1949, les défilés du premier mai étaient emmaillés d’affrontements très violents. De manière plus générale, la violence imprégnait fortement les rapports sociaux dans la région du Nord depuis les années trente. Les grèves de 1947 qualifiées d’insurrectionnelles étaient encore très proches dans le temps. Tant les techniques de maintien de l’ordre que les comportements individuels ne contribuaient guère à diminuer la tension. Le rapport journalier du commissaire  central de Douai montre bien l’état d’esprit et la manière d’agir des forces de l’ordre et des manifestants.
« Vers dix heures, une centaine de Nord-Africains ont réussi par petits groupes à s’infiltrer à l’intérieur du dispositif de police contrôlant les voies et les ponts donnant accès au centre-ville. Ces Nord-Africains se sont groupés en quelques minutes, Place d’Armes à Douai où ils ont tenté de former un cortège en vue d’une manifestation dans le centre-ville. Ces manifestants ont été immédiatement dispersés par des éléments du corps urbain présents sur les lieux où est également arrivée une demi C.R.S. qui a continué à refouler des Nord-Africains en désordre vers les quartiers arabes, puis vers l’extérieur de la ville. Au cours de cette brève échauffourée, un sous-brigadier et deux gardiens de la paix ont été légèrement blessés. De leur côté, plusieurs Nord-Africains ont été plus ou moins contusionnés au contact des forces urbaines. Au total 24 Nord-Africains ont été appréhendés au cours de la journée et, sur 9 d’entre eux déférés au Parquet pour port d’armes prohibées, détention de banderoles séditieuses et rébellion, 8 ont été écroués. Un autre Nord-Africain en état de désertion, venu de Paris, a été remis au service de la Gendarmerie de Douai. »
Les affrontements lillois au cours desquels les Algériens se retrouvèrent isolés s’inscrivaient dans le divorce définitif entre la gauche ouvrière métropolitaine et le nationalisme algérien.
À Paris, le 1er Mai 1955 avait été particulièrement difficile. Des milliers d’Algériens avaient défilé sous leurs propres couleurs. À l’issue de cette manifestation, plusieurs centaines se rendirent par petits groupes au meeting de Vincennes, organisé par la C.G.T et le P.C.F. Là, ils déployèrent des banderoles portant les mots d’ordre du M.N.A., des drapeaux algériens et des portraits géants de Messali et de Moulay Merbah. Lorsque les dirigeants de la C.G.T refusèrent la prise de parole d’un responsable du M.N.A., les Algériens quittèrent en masse le meeting. On retrouvait là une pratique habituelle des nationalistes algériens qui n’hésitaient pas depuis de nombreuses années à « pirater » les meetings de la C.G.T. Mais à de nombreuses reprises au cours de la période 1947-1953, le mouvement communiste, et notamment la C.G.T., ne refusait pas l’appoint des migrants. Les comptages effectués par la police et par la presse montraient à l’évidence que les Algériens fournissaient la grande majorité des participants aux défilés du premier mai dans la région. Cela était peut-être moins vrai dans la région parisienne, encore que les Algériens constituaient un apport précieux, si on en croit la réflexion cynique de Jacques Duclos citée par Philippe Robrieux. S’appuyant sur le cahier sur lequel l’intéressé prenait des notes lors de réunions, l’historien rapporte que lors des réunions  préparatoires des 19 et 26 mai 1952   aux manifestations de protestation contre la venue du général Ridgway, le secrétaire général par intérim du parti communiste aurait tenu le raisonnement suivant: il faut donc «  faire plus pour que les ouvriers français soutiennent les Algériens dans leur lutte, ce qui nous permettrait de les avoir avec nous contre Ridgway … même si c’est seulement sur le mort d’ordre « Libérez Messali » qu’ils manifestent ». À la fin de cette journée de manifestation Jacques Duclos fût arrêté. Ces attitudes laissaient entrevoir des arrière-pensées peu propices à des alliances porteuses politiquement. Il est vrai que le combat anticolonial demeurait circonscrit à des milieux très restreints.
Les relations entre organisations continuèrent de se dégrader. Mais il est intéressant pour éclairer le débat de s’attarder sur les réactions du mouvement communiste à la suite des affrontements du premier mai 1955 à Lille. Au moment des faits, l’absence de réactivité apparaît patente, encore que les responsables essayèrent de s`entremettre entre la direction du M.T.L.D. et les forces de police. On peut d’ailleurs s’interroger sur la possibilité d’organiser une riposte politique à chaud dans des scènes d’émeute.
Le quotidien communiste «Liberté » donna une version édulcorée qui gommait toute césure entre manifestants algériens et métropolitains. À l’issue de la manifestation, Louis Manguine, figure historique du parti communiste dénonça « la politique des pleins pouvoirs, les lois scélérates et la loi d’urgence ». Une délégation comprenant des responsables du parti communiste, de la C.G.T. et du Secours Populaire se rendit à la Préfecture « pour protester contre les violences policières ». Les discours tenus par les responsables du mouvement communiste et les actions organisées montraient la difficulté pour le parti communiste de se positionner dans ces affaires. Les Algériens fournissaient un apport appréciable des effectifs cartés à la C.G.T. et la direction devait évidemment en tenir compte. Mais, épouser trop étroitement ou tout au moins regarder avec bienveillance les mots d’ordre du mouvement nationaliste ne devait pas entraîner une coupure trop forte avec les ouvriers métropolitains. Les communistes avaient connu la difficulté depuis le début des années cinquante dans les grandes unités employant une main-d’œuvre algérienne relativement nombreuse. Cette difficulté était peut-être encore plus marquée dans la région du Nord où le mouvement ouvrier s’était ressourcé au patriotisme le plus ombrageux. Le parti mit donc 1’accent sur la lutte contre la guerre. Le 19 mai 1955, le conseil des ministres décidait le rappel de 500 000 hommes. À partir d’octobre, le parti communiste se mobilisa dans la lutte contre les rappels.

La répression du mouvement

Les premiers procès des manifestants arrêtés se déroulèrent devant le tribunal correctionnel à partir de la deuxième quinzaine de mai. Mais les suites furent à la fois amplifiées et occultées par l’affaire Pierre Morain.
Au début de juillet, la presse locale annonça l’arrestation à Roubaix d’un communiste libertaire, Pierre Morain, et le démantèlement d’une cellule anarchiste recrutant en milieu algérien. Depuis juin 1952, la fédération anarchiste avait été prise en main par un groupe clandestin, l’Organisation-Pensée-Bataille, dirigé par l’instituteur Georges Fontenis. Le groupe se réclamait ouvertement du communisme-libertaire et donna une orientation activiste à la vieille fédération. Il s’engagea vigoureusement aux côtés des nationalistes algériens. Ce fut dans ce contexte que Pierre Morain, jeune ouvrier terrassier originaire de la région parisienne, vint s’établir à Roubaix à la mi-avril 1955, en accord avec la direction du M.N.A. Militant C.G.T., il avait pour mission de favoriser les contacts entre nationalistes algériens et syndicalistes français. Il se rendit vite compte de la difficulté de la tâche.
« Dans l’entreprise Carrette-Duburcq, de Roubaix, où je travaillais à partir du 21 avril, je n’ai pas entendu parler de section syndicale. J’étais sur un petit chantier avec surtout des travailleurs algériens. Du côté français pour créer le comité de soutien, je suis parti de zéro et les événements se précipitant, je suis resté au même plan. J’avais bien deux adresses d’abonnés au « Libertaire » sur la région, mais ce n’était pas des militants. Le premier contact le faisait rencontrer un lecteur plutôt style Fédération Anarchiste, qui, sous prétexte d’internationalisme, renvoyait dos à dos nationalisme algérien et nationalisme français sans prendre parti. »
En fait Pierre Morain se consacra essentiellement à la vente au numéro dans les cafés algériens du « Libertaire ». Le journal était bien accueilli car il consacrait beaucoup de place au combat national et publiait régulièrement des communications de Messali Hadj.
Pierre Morain participa au défilé du premier mai à Lille où il fut un des rares métropolitains à faire le coup de poing aux côtés des Algériens. Militant du Mouvement de Libération Anticolonialiste (M.L.A.) qui, à Paris, rassemblait des anarchistes, des trotskistes et des militants appartenant à la mouvance qui deviendra ensuite la « Nouvelle Gauche », il rédigea un tract dont il disposa des exemplaires aux arrêts de bus de Roubaix, Tourcoing et Croix. Une patrouille des douanes – on se trouve en zone frontalière – l’interpella et releva son identité. Le lendemain, la B.S.T. perquisitionnait l’hôtel café restaurant où il logeait et procédait à un long interrogatoire au cours duquel les policiers tentaient de savoir s’il était l’auteur de l’article sur le premier mai à Lille publié par « Le Libertaire ». Le 29 juin, Pierre Morain était arrêté, inculpé de « reconstitution de Ligue dissoute » pour sa participation à la manifestation du premier mai. Le Libertaire titrait de la manière suivante son édition du 7 juillet 1955: « Notre camarade est le premier militant anticolonialiste français incarcéré depuis le débuts des événements de novembre« .
Le premier juillet, la Cour d’Appel de Douai prononçait des condamnations qui alourdissaient les peines de première instance par le Tribunal Correctionnel de Lille à l’encontre d’un groupe de manifestants lillois :

Tableau des peines prononcées
NOM                     Age    Profession    Résidence    1ère peine    Appel
Rabah Chalal        24       Manœuvre    Tourcoing    1 an             2 ans
Moktar Goun                   Manœuvre    Roubaix       10 mois       18 mois
Amar Bouzeria      29       Teinturier     Lille             1 an             18 mois
M. Bentayeb          32       Manœuvre    Roubaix       6 mois         6 mois

Le 29 juillet, le procès d’un second groupe de manifestants se déroulait devant le Tribunal Correctionnel de Lille pour reconstitution de ligue dissoute et participation à la manifestation du premier mai. Pierre Morain figurait parmis les prévenus au titre du premier chef d’inculpation. Celui-ci s’appuyait sur les articles publiés par « le Libertaire » au sujet desquels l’accusation affirmait qu’il en était l’auteur. La défense était assurée par Maître Dechezelles du barreau de Paris, avocat des nationalistes algériens et Maîtres Rohart, Portallet, Noiret et Foucart du barreau de Lille.

Effet du temps qui s’était écoulé ou efficacité de la défense ? Les peines prononcées cette fois-ci semblèrent moins sévères.
Nom des prévenus      Peines prononcées par le tribunal correctionnel
Aït Ahia                       5 mois
Amarouche Amar         relaxé
Benaïssa Mohamed      1 mois
Bouzar Azonaou          1 mois
Ghamma Ali                2 mois
Ghétouane Ahmed      1 mois
Dellas Ali                    relaxé
Ghalmi Abdelkader     2 mois
Ghoul Saïd                  2 mois
Guelial Maklouf          acquitté
Haman Mohamed       40 jours
Khelifi Amar               1 mois
Kirouche Maklouf       3 mois
Mekki Amar               5 mois
Medjane                    3 mois
Ouali Saïd                  1 mois
Gulni Lakdar              40 jours
Ourachi Omar            1 mois
Saoune Ahmed          relaxé
Tiloua Boufjena         5 mois
Zechlache Brahim      40 jours
Nechak                      4 mois
Morain Pierre             5 mois
Guellal Said                acquitté

La thèse de la police apparaissait curieuse dans la mesure où elle affirmait avoir démantelé une cellule communiste libertaire implantée chez les migrants algériens. En fait la réalité était tout autre. Les manifestants arrêtés proclamaient leur appartenance au Mouvement National Algérien et se réclamaient de la filiation du M.T.L.D. Les avocats soulignèrent que la manifestation du premier mai 1955 était légalement autorisée et que les incidents avaient été provoqués par les charges de la police.
Jusque là, la présence d’un ouvrier métropolitain sur les bancs des prévenus n’avait pas vraiment attiré l’attention. Tout devait changer à partir de septembre. L’affaire Pierre Morain commençait.

La mobilisation des anticolonialistes radicaux : l’affaire Pierre Morain.

Le parquet de Lille fit appel de certaines condamnations de juillet. Parallèlement, on apprenait que Pierre Morain devait être transféré à Paris pour être présenté à un juge d’instruction de la Seine.
À la fin du mois de septembre, la cour d’Appel de Douai aggravait les condamnations

Nom               Métier          Résidence     Âge       1ère peine    Appel
Aït Ahia          Maçon          Roubaix                     5 mois          10 mois
Benaïssa         Roubaix                           28 ans    1 mois          2 mois
Bouzar            Plisseur       Tourcoing     22 ans    1 mois          2 mois
Dellias Ali       Emballeur    Tourcoing                    acquitté       2 mois
Morain Pierre  Terrassier    Roubaix        25 ans    5 mois          1 an
Nechac           Journalier     Lille              21 ans    4 mois          10 mois

Le cas de Pierre Morain commençait à attirer l’attention. Le procureur lui avait réservé un sort particulier dans son réquisitoire : « pour Morain, le cas est plus grave, car, Messieurs, Morain est français… »

Devant la lourdeur de la peine et les autres procédures qui s’annonçaient, un comité se constitua à Paris, regroupant les différents milieux anticolonialistes emmenés par Jean Cassou, l’historien d’art résistant, Claude Bourdet, ancien responsable du mouvement Combat, Daniel Guérin, qui était alors très proche de la Fédération Anarchiste et l’avocat Yves Déchezelles. En fait, le comité était surtout animé par deux militants anarchistes, Jacques Danos et Armand Robin.

Le comité pour la libération de Pierre Morain devint un des premiers lieux de regroupement  des anticolonialistes radicaux. Il permit de mener une campagne de popularisation de la cause des nationalistes algériens et notamment de ceux du M.N.A. Le 27 octobre 1955, « le Libertaire » annonçait l’adhésion au comité de Messali hadj. Le 17 novembre « L’Express » publiait une note en soutien à Pierre Morain signée d’un nom prestigieux Albert Camus. Au sujet de ce dernier, il convient de rappeler que le triomphe du F.L.N. et la mise en exergue des soutiens dont il bénéficia dans les milieux intellectuels français, ainsi que les échos d’une querelle mise en scène autour de citations placées hors de leur contexte (la mère ou la justice) ont complètement occulté le fait que Camus avait suivi avec beaucoup d’attention le combat nationaliste, et qu’il conservait des contacts avec des militants dont il avait été parfois proche.

Le 8 décembre Pierre Morain était transféré à la prison de la Santé en application d’un mandat d’amener délivré par un juge d’instruction de la Seine pour atteinte à la sûreté de l’État. En février 1956, le comité publia une brochure intitulée « un homme, une cause : Pierre Morain, un prisonnier d’État ». L’instruction traînait en longueur et finalement, Pierre Morain retrouvait la liberté en mars 1956.

Sur le plan local, la manifestation organisée le premier mai 1955 par le MNA avait montré deux choses, la force militante de l’organisation dans la région du nord, ainsi que son isolement politique qu’attestait l’affaire Morain. L’émeute de Lille avait desservi l’image du mouvement et permis à la police d’actualiser ses fichiers et de démanteler une partie de l’appareil.

Pages 130 à 137. Jean-René Genty. Le mouvement nationaliste algérien dans le nord (1947-1957)

le retour au Bourdigou…

28 ans plus tard, le camping du Bourdigou, commune de Sainte-Marie-La-Mer, est devenu un lieu pleins d’arbre, d’arbustes odorants, de palmiers et de lauriers roses…

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Les allées larges divisent des espaces ombragés et discrets.
C’est un lieu de calme, de repos, de bonheur.
L’inverse de tout ce que nous redoutions…

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Une seule question me dérange encore: à quel prix ?

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Le prix payé par les familles ouvrières de Perpignan,
ainsi privé de cet espace de liberté ?
Le prix payé par les campeurs, les touristes,
qui viennent ici passer leurs vacances ?
Le prix payé par la société,
en terme d’écrasement d’un rêve de fraternité et de liberté ?

Caillou, 19 juillet 2010

Le Bourdigou

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Vous connaissez l’histoire des trois petits cochons ?

Moi je l’ai beaucoup vu et revu ce film de Walt Disney.
À chaque fois que la petite nièce venait à la maison il fallait enfourner la cassette VHS et lui montrer et remontrer ce dessin animé. Au point qu’elle nous demanda un jour où étaient les petits cochons quand elle n’était pas chez nous. Il y avait cette chanson aussi: « Qui a peur du méchant loup, méchant loup, méchant loup… » Et je revoyais le grand méchant loup noir souffler sur la maison de paille et celle-ci s’envoler en découvrant les corps nus et roses des petits cochons…

Quelques années plus tôt j’étais un des leurs, nous n’étions pas trois mais beaucoup plus nombreux et le grand loup avait une méchante gueule de tracto-pelle.

C’était au début des années 80, sur une plage du Roussillon, à Sainte-Marie-la-Mer, une des dernières plages libres du littoral. Le terrain devenait un camping…

C’est une longue histoire, une histoire collective. Je vais essayer de la raconter ici, avec ce qui me reste, c’est-à-dire des images, mais j’attends que d’autres viennent la compléter.

À suivre. Caillou, 21 juin 2010

Nous sommes donc arrivés après la bataille. Le premier village avait été détruit. On peut lire cette histoire ici:

http://histoireduroussillon.free.fr/Villages/Histoire/Bourdigou.php

Pour autant que je m’en souvienne, nous devions partir en Espagne. Nous avions échoué là, sur cette plage immense, ou les derniers résistant(e)s reconstruisaient des paillotes, et nous y sommes restés.

De partout surgissaient des cabanes.

Nous avons passé l’été là, puis sommes revenus, à chaque fois, dès que nous le pouvions,
pour des vacances, des rendez-vous, des fêtes…

Chaque hiver détruisait toutes les constructions.
Le lieu abandonné était livré au vent.

À suivre. Caillou, 22 juin 2010

J’étais, à cette époque, à la fois militant, politique et syndical,
borné, réducteur, obsessionnel, bête.

et en pleine déroute conjugale, avec comme seul richesse,
ce bel enfant blond et bouclé…

… et quelques ami(e)s retrouvés sur cette plage.
(Mais que je ne peux montrer ici contre leur gré)

Un temps de déchirement, de solitude, de doutes. Je regarde ces images et je me rappelle comment le Bourdigou était, pour moi, à la fois fort et dur. (Je n’en garde pas que des bons souvenirs). Je me souviens de mes silences. Ne pas vouloir se plaindre et paraître fragile. Rester muet et droit.

D’autant qu’on y parlait beaucoup. Le Bourdigou, lieu de parole.
On refaisait le monde à longueur de journée.
On allait se baigner tout en étant en lutte.

Nous étions opposés au bétonnage du littoral, à la privatisation des espaces publics, aux constructions hideuses du capitalisme touristique… qui privaient l’ancien accès aux plages pour les ouvriers de Perpignan.

Ce « nous », étant, (je crois), féministe, catalaniste, anarchiste, écologiste,

Venant d’un peu partout, du Larzac, de Golfech, de Lyon, de Jussieu, du pays. Ces gens venaient souvent des luttes menées ailleurs. Certains étaient de passage… repartaient le lendemain, et puis d’autres restaient…

Il me reste encore des images.

Demain… le camping!
Caillou, le 23 juin 2010

Et puis ce fut la fin.
Les poubelles abandonnées un peu partout,
les carcasses de voitures, la zone, le dépotoir…

Et le camping qui se construisait derrière le grillage.

D’un coté toute la végétation naturelle du littoral,
de l’autre plus un arbre, pas une ombre: la rentabilité.

Le libre Bourdigou, écrasé, était mort

Caillou, le 23 juin 2010