Archives de catégorie : Mémoire

Le brouillon déchiré.

Je range des papiers, des vieux papiers de famille,
ceux qu’on devrait jeter et qu’on garde, bêtement.
Et je tombe sur un brouillon, un pense-bête,
déchiré, coincé entre 2 cartes d’identité.

 

Oui, j’ai bien lu:
Pas mariée à la synagogue. Mariage purement civil. De race purement aryenne.
Il s’agit de mon arrière grand-mère qui avait épousé, en seconde noces, un monsieur juif.

Il lui a fallu demander un certificat de baptême.

C’était en 1942 ? Et alors ?

Quand un État force les citoyens à une telle soumission,
une très vieille dame garde un brouillon déchiré dans ses papiers d’identité

Au cas où cela reviendrait?

Caillou, le 5 juin 2010

Sarcelles 1962

Avant, c’était la rue Saint-Ambroise. Un studio très sombre dans un vieil immeuble du onzième arrondissement de Paris. Avant, c’était les chiottes à la turque sur le palier, avec la porte de l’appartement dont je ne devais pas oublier de prendre la clef pour ne pas me retrouver enfermé, en pyjama, dans l’escalier. Avant, c’était se laver dans un tub dans l’espace minuscule de la cuisine, se frotter avec un gant puis se rincer avec une casserole d’eau sur la tête. Avant, c’était cette cour intérieure lépreuse que je regardais en rêvassant au lieu de faire mes devoirs. Avant, c’était triste, c’était sombre, c’était pauvre.

Après, c’était gai, lumineux et propre. La première salle de bain dans l’appartement ! Une baignoire sabot, les WC, la lumière qui entrait partout. Sarcelles, c’était tout neuf. Nous passions d’un deux-pièces cuisine minuscules à un vrai appartement avec trois chambres et salle de séjour. Une chambre pour ma mère, une pour moi tout seul et une pour la Mamichka, mon arrière grand-mère. Un balcon sur de grands espaces lumineux, une cuisine où l’on pouvait manger, des placards partout… Il y avait même dans cet appartement un séchoir, pour faire sécher le linge, une sorte de balcon fermé, où l’on entreposait les légumes et tout ce qui ne rentrait pas ailleurs.

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Avant, c’était encore une sorte d’après guerre, avec des vélos et des hommes en canadiennes marron à gros boutons. Avant, c’était la peur de la guerre en Algérie pour toute la famille restée là-bas, la peur des attentats aveugles. La guerre, l’OAS et le putsch des généraux. Avant, c’est Michel Debré appelant les Parisiens à se rendre sur les aéroports à pied ou en voiture, dès que les sirènes retentiront, pour convaincre les soldats engagés trompés de leur lourde erreur et repousser les putschistes.
Après, c’est la Mamichka à la maison, mon arrière grand mère, qui avait vécu toute sa vie à Alger, tout juste débarquée de l’avion à l’aéroport d’Orly. C’est la paix. C’est l’amour entre ces deux femmes, ma mère et sa grand-mère, qui depuis des années s’écrivaient dans l’angoisse et la peur. En 1962 c’est tout un quartier de Sarcelles envahi par les  rapatriés. Il y avait un café en plein milieu qui s’appelait l’OASis et tout le monde savait pourquoi !

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Dehors sur le parking qui séparait l’allée Watteau de l’allée Fragonard, les arbres qui venaient juste d’êtres plantés, étaient tout petits et ne faisaient pas d’ombre. On y voyait parfois de drôles de gens montrant des ours et des singes.

La ville était déjà très grande. Elle avait bien dépassé les possibilités de la gare SNCF qui n’était qu’une halte sans bâtiment, surmontée d’un pont, celui de Garges-les-Gonesses. Pourtant tous les matins et tous les soirs des milliers de Sarcellois montaient et descendaient le sinistre escalier de bois. Les journalistes parisiens, bien logés dans les grands appartements du septième arrondissement de la capitale décrivaient avec mépris la Sarcellitte comme une maladie honteuse.

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sarcelleslagarewebPourtant cette ville brassait des gens de toutes origines et de tous les milieux sociaux, des provinciaux venus travailler à la capitale, des Parisiens chassés par les opérations immobilières et la hausse des loyers, des pieds noirs, des Juifs sépharades et les premiers immigrés maghrébins et africains.

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La Maison de la Jeunesse et de la Culture et la bibliothèque de Sarcelles ouvraient pour une grande partie des jeunes un accès à la culture que Paris leur aurait refusé. Le monde changeait en 1962 et Sarcelles en était la vitrine. Et puis l’année 1962 s’est terminée dans un grand hiver très froid. La chaufferie est tombée en panne. La Mamichka, déjà très âgée, ne sortait plus de l’appartement. Elle est tombée malade et elle est morte en janvier 1963.

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Depuis, cette ville est devenue autre chose et comme beaucoup d’autres grands ensembles elle est synonyme de banlieue dangereuse. Elle n’en restera pas moins pour ceux qui ont vécu cette année 1962 comme une première marche vers le confort, la luminosité et… la modernité.

Caillou, 23 mars 2010

Les photos ont été prises par ma mère:
Madeleine SAFRA
.

Georges

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Georges, en 1945 ou 1946, le regard fou du déporté…

LYON, 1er janvier 2010. Décès de Georges BERNARD
Ancien déporté de Mauthausen, ancien résistant des Maquis de l’Ain et du Haut-Jura,

membre du bureau de l’Amicale Nationale de Mauthausen, membre du comité directeur de la FNDIRP,
vice-président de la Licra Rhône-Alpes, officier de la Légion d’honneur, médaillé de la Résistance.
Georges Bernard ayant fait don de son corps à la science il n’y aura pas de cérémonie
mais un hommage sera rendu ultérieurement. Ayez une pensée pour lui.

Caillou, 6 janvier 2010


Vous parlerez longtemps du résistant, du déporté, de l’homme courageux qu’il a été et vous aurez raison. Oui, Georges a été tout cela, un homme de conviction, toujours aux services des autres et des causes qu’il défendait, hier dans le maquis et dans les camps mais, bien après, dans la lutte contre l’oubli, contre le racisme et l’antisémitisme, pour la justice sociale, la paix et la liberté. Si vous êtes si nombreux aujourd’hui, autour de lui, c’est bien pour lui rendre cet hommage, et c’est bien. Georges était un homme bien !
Mais je voudrais parler de l’homme tout simple, de celui qui se baignait avec ses cousins dans la Loire, de celui qui aimait les huîtres et le vin blanc, de celui qui aimait rire, de celui qui avait peur face à la maladie mais qui ne se plaignait pas… qui ne voulait pas déranger… qui gardait sur le travail des autres le profond respect lié, je crois, à ses convictions politiques. Mais je voudrais parler de l’homme qui doutait, et qui, au soir de sa vie, en faisant le bilan, se jugeait durement. En oubliant que la folie de ce qu’il avait vécu là-bas, à Melk, à Ebensee, l’autorisait à ne pas avoir été raisonnable en se jetant à corps perdu dans le militantisme, en se moquant de construire une carrière professionnelle …
Mais je voudrais parler de cette vie qui lui fut si dure dans toutes ces années d’après guerre, de sa mère devenue folle, qu’il soutenait, de toutes ces visites dans les asiles psychiatriques… Divorce, séparation, solitude, soucis de toutes sortes, mais toujours pour lui l’amitié des copains. Les copains, la liste en est si longue qu’il faudrait un bottin, et il en est tellement aujourd’hui qui ont disparu. Dans toutes ces années où ses compagnons, les rescapés des camps, étaient pour lui si importants, comme si entre eux au moins ils pouvaient se comprendre.
Je voudrais parler de son sens de l’humour, de l’autodérision. Des jeux de mots énormes, des blagues incroyables… Georges parlait de sa vie, après la déportation, comme d’une « portion de rab » qui ne méritait pas qu’on la prenne au sérieux. Je le revois avec Mimile, avec Gilles, avec Blanchard, Ficelle et tous les autres, les hommes de l’Amicale ! Il faudrait retrouver les souvenirs si drôles qu’ils se racontaient entre eux, pourtant issus de l’univers concentrationnaire. Le petit poisson sautant de l’eau et avalé tout cru sous les éclats de rire des camarades, ce juif hongrois du nom de Lazare que vous mettiez en tandem avec un Français du nom de Garcin, pour faire Garcin-Lazare…
Georges était toujours près pour une bonne blague, autour d’une bonne table, avec des bons copains, et il aura, je crois toujours essayer de rire… Alors je te le souhaite du fond du cœur, où que tu sois Georges, de rire très fort avec tes camarades…
Tu n’étais pas seulement un homme bien, réduit à tes faits d’armes, à tes honneurs, à tes décorations, tu étais aussi un homme tendre, avec des doutes, des peurs et des contradictions, un homme tout simple mais droit. Alors pour tout ce que tu m’as donné, pour cette voie tracée, merci, mon père.

Un blues à New York

New-York, Greenwich village, Blecker Street.

Il n’y a rien, de simple et pas trop cher pour manger. On finit par aller dans une pizzeria où le serveur nous fait une pizza énorme, avec des anchois. C’est absolument délicieux et finalement on arrive à tout manger jusqu’au bout. Naturellement je me tache la belle chemise blanche ! Je me sens tellement manche avec cette langue à laquelle je ne comprends rien, ces coutumes étranges, cette conversion entre l’euro et le dollart argent qui ne me paraît toujours pas très clair.

Enfin nous arrivons au Terra Blues, la vraie boîte de blues du quartier. Le patron dit d’ailleurs que c’est la seule vraie boîte de blues de toute la ville ! C’est au premier étage, en haut d’un escalier. Nous ne payons pas à l’entrée, mais c’est encore très tôt.

On ne voit presque rien. Le lieu est sombre et rouge avec une décoration affreuse, le genre surréaliste, masques et corps de plâtre blancs s’effilochant en draps de long des voûtes. Un bar face à l’entrée, une scène au fond et entre les deux des petites tables avec des chaises et des banquettes le long des murs. La serveuse nous conduit à une table et l’on s’assoit sur la banquette. Il n’y a pas encore grand monde. Un couple de noirs, au milieu de la salle, qui se roulent des pelles, 3 ou 4 Françaises qui parlent tout le temps et des blancs, des américains, qui sont au premier rang, à gauche de la scène. Eux doivent être de vrais amateurs car ils se taisent et regardent le chanteur qui est assis sur la scène, juste devant eux.

Le vieux type qui officie ce soir c’est Ray Schinnery. Il a une casquette vissée sur la tête et des lunettes ce qui fait que l’on ne voit jamais ses yeux et très peu son visage. L’éclairage de scène ne vient que du haut. Il joue d’une guitare électrique, un jeu un peu rapide, dès fois un peu brouillon, incertain dans les notes, mais dont l’intérêt est qu’il retombe toujours sur ses pattes, dans le temps. Il reprend des blues classiques, parfois lents, parfois plus cognés, à deux ou trois exceptions près, dont une chanson de sa composition, qui a l’air bien triste.

Il chante bien sur et c’est sans effets, sans trémolos, sans artifices, juste un blues dès fois un peu parlé, dès fois plus chanté, qui ne va jamais dans le décoratif. C’est tout juste s’il scande d’un « yeah » certaines fins de phrases, ou d’un rire. Il parle très peu entre les morceaux et regarde juste sa montre et puis il repart… Je reconnais quelques mélodies.

Un papier sur la table indique l’on doit consommer au moins 2 fois par set. Nous prenons 2 bières, des gros demis à la pression, elle est plutôt bonne d’ailleurs… Et l’on se prépare pour une bonne soirée de blues. Le groupe suivant c’est le Saron Creenshaw Band. Il y a un entracte. Avant la serveuse fait passer un seau à champagne en guise de chapeau et annonce que c’est « pour le band ».

Pendant l’entracte, la sono passe des très vieux enregistrements qui grattent. Le public arrive de plus en plus. Un couple d’asiatiques qui se met au premier rang à droite de la scène et qui, sans un regard pour le chanteur revenu, se met à parler et à rire très fort. Il y a toujours les Françaises qui rigolent. Au fond, aussi, de l’autre côté de la salle, vers les fenêtres qui donnent sur la rue, il y a tout un groupe qui gueule !

Ray revenu sur la scène, un couple de New Yorkais vient s’asseoir juste devant nous. La quarantaine bien avancée ils se draguent et ne jettent pas un regard vers le chanteur. Et cela papote, papote. J’ai l’impression d’être dans une volière avec une musique d’ambiance en fond sonore. Pourtant ce vieux bonhomme est tout à fait émouvant. Il est certainement meilleur dans les blues rapides et scandés que dans les ballades lentes, mais je trouve qu’il mérite mieux que ce public de blasés, ce public d’habitués du blues en public…

Du coup cela me met en rogne. Je ne nous vois pas rester pour un deuxième groupe, repayer des bières alors que ma compagne n’en a pas envie… Et malgré tout on se décide à partir… Un peu écœuré.

Sur d’autres dépliants, pour d’autres boîtes de Jazz, il était indiqué qu’il était interdit de parler, ce qui nous avait choqué… Mais maintenant je comprends mieux pourquoi !

Caillou, 17 juin 2009

Et la paix qui revient…

(Pour faire suite à https://www.cailloutendre.fr/2009/02/francois-faure/

Je suis seule chez moi…avec toi.
Les amis argentins étaient là à midi. De partout arrivent des mots tendres, des mots qui voudraient apaiser la douleur. Elle est encore là, tapie dans un coin de mon âme, qui titille mon corps et lui fait verser des larmes comme ça…au moment où je m’y attends le moins : une musique écoutée autrefois avec toi, une batucada endiablée qui me projette dans le passé, dans les marches qui criaient nos soifs de liberté. Tu aimais ça mon amour. Tu t’éclatais, heureux de voir des centaines de femmes et d’hommes enthousiastes qui marchaient dans les rues en chantant. Je te vois encore debout sur une borne de péage, banderole déployée, pendant que les automobilistes donnaient aux chômeurs la somme due aux patrons d’autoroutes… et notre course vers les voitures à l’arrivée des flics…et les billets et les pièces de monnaie, comptés et recomptés dans des éclats de rire…et le voyage à Paris…train gratuit pour la majorité…et la chanson de Marc : «Il faut changer le monde, il est devenu fou ! »…et l’arrivée en gare d’Austerlitz, une rangée de CRS nous escortant jusqu’à la Place de la République pendant que l’on criait : « Police partout, Justice nulle part… » Ton regard brillait de cette jubilation commune qui nous faisait croire qu’on allait finir par gagner, qu’il n’y aurait plus de misère, seulement la solidarité et l’égalité…noirs, blancs bronzés tous mélangés…

Je suis allée sur ta tombe. Je t’ai parlé. Je t’ai raconté ce qui se passait de l’autre côté de l’océan , cette révolte justifiée, tous ces gens dans la rue réclamant avant tout qu’on leur rende la dignité qu’on leur a extorquée depuis des centaines d’années.. Je t’ai dit qu’ils manifestaient depuis plusieurs semaines et que la télé vient juste d’en parler, essayant de nous persuader que ces émeutes étaient le fait de quelques bandes qui voulaient tout casser….

Je t’ai demandé si ça allait. J’avais tellement peur que tu aies froid, seul sous ce monticule de terre où les fleurs commençaient à faner. Le lendemain, mon petit frère m’a téléphoné. Au bout du fil, il m ‘a dit : « mais tu ne sais pas que la terre est chaude comme le ventre d’une mère ? » Ca m’a rassurée.

Sais-tu que je porte tes pulls, le marron, le gris, le beige. Et ton poncho qui conserve encore un reste de l’odeur de ton corps. Alors, je m’enveloppe dans sa douce chaleur. Et j’écoute du Mozart, le visage enfoui dans le lainage multicolore. J’essuie mes larmes. Je pense à tes paroles : « je serai toujours avec toi. Tu dois continuer à vivre ! » Ca me réconforte. Je me lève et j’écris. Et la paix revient doucement, lentement, discrètement….

(C’est de Gaby…)

Caillou, 22 février 2009

Les nostalgies militantes

paysage

Le Larzac

croix

La croix de la Blaquière

maison

Une maison de la Blaquière

bergerie

La bergerie de la Blaquière

mur

Les murs de la bergerie

debre

L’entonnoir de Michel Debré

joc

Les jeunes chrétiens

servir

Les maoistes

mcaa

Les pacifistes

noe

Les occitanistes

lip

Les syndicalistes de LIP

canard

Le Canard

La Bergerie de la Blaquière est le symbole du combat contre l’extension du camp militaire.
Édifiée illégalement en 1973, avec le soutien manuel ou financier de milliers d’opposants à l’armée, on peut encore y voir les messages de soutien de tous les horizons.

Caillou, 12 février 2009

François Faure

François.

Tu ne haussais jamais la voix pour affirmer tes choix car tu n’en avais pas besoin. Nous t’écoutions !
Dans le mouvement des chômeurs des années 95 à 97, nous t’écoutions, dans toutes ces réunions où nous nous préparions pour les tempêtes de la rue, nous t’écoutions faire la synthèse, prenant en compte tout ce qui avait été dit, respectueux de la parole de chacun, mais donnant de l’ordre et de l’efficacité à nos colères disparates. Chômeurs ou salariés, femmes, jeunes, syndicalistes, immigrés, intégrés, fonctionnaires, exclus, sans toits, sans droits, mais toutes et tous militants pour abolir le chômage et la misère, nous avions un porte-parole, et, François, c’était toi.
Porte-parole par-dessus les coups de gueules et les cris de colère, tu avais cette parole calme et claire qui disait tranquillement ce que nous avions tous ensemble décidé de dire, décidé de faire. Tu étais au-dessus des divisions, au-dessus des affrontements inévitables entre les cultures militantes des uns et les révoltes immédiates des autres, mais, au centre, ta détermination était l’évidence. D’ailleurs tu ne donnais presque jamais ton point de vue. Tu prenais la parole, pour nous tous, sans jamais perdre ton calme et ton sens de l’humour. Car, François, parfois, tu nous faisais bien rire. Mais c’était de cet humour anglais, pince sans rire, qui voyait les travers et les comiques des uns et des autres mais qui ne se moquait jamais. Et alors seul ton regard montrait que c’était de la rigolade.
Je crois que tu as été le meilleur de AC ! Agir ensemble contre le chômage comme tu avais, pendant des années, été le meilleur du syndicalisme CFDT des salariées du commerce.
Comme tu ne parlais pas beaucoup de toi, peu d’entre nous connaissaient bien ta vie. Qui savait quel avait été ton chemin ? Au milieu des tous ces gauchistes et bouffeurs de curé, qui savait que tu avais choisi de consacrer ta vie de chrétien aux plus pauvres, ces peuples méprisés, ici et ailleurs, qui, luttent pour un Christ Libérateur ? D’autres en parleront mieux que moi, de ces choix d’engagements qui ont été les tiens, mais nous sommes ici beaucoup, à savoir que tu leur as été fidèle, jusqu’au bout !
Et puis tu es parti, doucement, sur la pointe des pieds et sans trop vouloir dire à tous que tu étais malade, et que c’était très grave. Et nous sommes allés sans toi jusqu’à Amsterdam ! Et nous avons gagné la gratuité régionale des transports… Et puis la politique et les divisions ont repris leur place et « Agir ensemble contre le chômage » à finalement… disparu.
Toi, pendant toutes ces années tu as continué à te battre contre la maladie qui te rongeait.
François, où que tu sois maintenant, si tu es quelque part, nous voulons te dire que tout ce que nous a apporté est en vie, que, même si tout est toujours à refaire, les combats où nous étions ensemble ont été utiles, pour la dignité, le respect et la liberté des plus démunis et que ton sourire va nous manquer pour les combats futurs.
Alors, au nom de toutes celles et tous ceux avec qui tu t’es battu dans les luttes syndicales et associatives, je veux saluer ta famille et tes compagnons les plus proches. Nous sommes à vos côtés dans la peine. Gaby, Claire, Sabine et Jean, vous pouvez compter sur nous.
Et puis, François, au risque de te faire sourire, je veux te dire une dernière fois : adieu… camarade !

Caillou, 7 février 2009

Anna Langfus et la baie de Rio de Janeiro en ailes de papillon.

Pour Hugo

Anna Langfuss

On ne le voyait pas lorsqu’on entrait dans l’appartement car il était accroché au-dessus de la porte, mais, lorsqu’il fallait repartir, on ne pouvait pas le rater. C’était un grand tableau brillant, un plateau pour servir des cocktails, avec des bords tout noirs et des poignées en métal doré, et puis, c’était surtout l’image dont il était orné, une grande vue de la baie de Rio de Janeiro, faite en ailes de papillon. Il y avait le pain de sucre, le jésus blanc étendant ses bras sur l’univers tout entier, les plages dont on dit qu’elles sont les plus belles du monde, la mer immense… le tout en couleurs phosphorescentes. Accroché, là-haut, dans l’entrée sombre, il était difficile de comprendre l’origine de la chose.

Anna, voyant mon regard, s’exclamait alors de sa voix basse et avec son accent polonais :

– C’est hideux, tu ne trouves pas ?

Moi, je devais avoir 14 ans. Je n’osais rien répondre, mais c’était vrai que cette image, un peu hypnotique, était d’une grande laideur. Un objet de l’artisanat pour les touristes ? Du genre que l’on trouve un peu partout dans toutes les boutiques de souvenirs des villes célèbres ? Et puis, je me demandais bien ce qu’il pouvait faire là dans cet appartement lumineux, décoré avec goût, à la fois moderne et confortable, rempli de bouquins.

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J’allais voir Anna chaque semaine, la plupart du temps nous étions en bande, avec d’autres adultes, j’étais le seul adolescent. On se réunissait autour de son canapé, sur les deux fauteuils, sur des chaises, et nous lisions nos textes, chacun son livre ou sa feuille photocopiée. On se répondait, des fois nous éclations de rire. Anna nous écoutait et corrigeait le ton, l’accent, la respiration… C’était le soir, ou des samedis ? Je ne me souviens plus très bien ! Dans « le club des lecteurs de Sarcelles » qu’avait monté Jean Grosso, de la bibliothèque municipale, nous étions une dizaine à nous retrouver pour préparer les soirées autour d’un auteur. Il y avait, j’en suis sûr, un amateur de jazz qui me fit connaître Charlie Parker. Aussi, une jeune fille assez grosse, un peu timide, juste un peu plus grande que moi et un type silencieux, qui devait être un ouvrier… et puis d’autres, que j’ai oubliés… et surtout Anna, comme chef de bande. Anna que nous écoutions, dont nous tenions compte, que beaucoup admiraient, qui me fascinait, que nous aimions tous.

Anna, la juive polonaise, qui avait traversé les camps d’extermination nazis, perdu sa famille, son mari, et qui avait de la passion, de l’énergie, de la soif de vivre à en revendre. Anna qui avait réussi à vivre malgré tout, en dépassant toutes les frontières de la haine, et qui y avait réussi grâce à l’écriture. Cette Anna Langfus dont plus grand monde ne se souvient. Anna Langfus, le prix Goncourt en 1962. C’était à Sarcelles, pour le petit groupe de la bibliothèque locale, notre écrivaine à nous ! D’autant que sous l’impulsion du bibliothécaire, un drôle de barbichu, autodidacte et militant, nous avions reçu, ces années-là, à la « maison des jeunes et de la culture » de nombreux auteurs célèbres. Cela faisait venir du monde. À ne pas croire quand on voit l’état de la culture aujourd’hui, la culture dominée par la télévision ! Je me souviens d’Henri-François Rey, d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie, de Christiane Rochefort… Quand elle est venue présenter son dernier bouquin : Les petits enfants du siècle, qui se situe justement dans un grand ensemble comme Sarcelles, je me souviens que je devais en lire un extrait. Je donnais la voix de Nicolas. Il me fallait dire Bande de cons ! et je n’arrivais jamais à prendre le ton qu’il fallait, hésitant, au dernier instant à lancer cette énormité interdite que pourtant Anna me faisait répéter comme s’il s’agissait d’une phrase ordinaire. Elle roulait les r, Anna. Elle avait un accent terrible. Des sautes d’humeur, de brusques colères, tout allait vite, pas de temps à perdre, et puis toujours, après, le rire et l’amitié, la tendresse. Elle me menaça, si je me trompais le soir de la représentation de se lever et de me le faire redire devant tout le monde !

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J’étais un peu amoureux de la meilleure amie de sa fille, Sylvie, une jolie blonde, qui vivait dans le même immeuble. Parfois, nous sortions tous les trois. On allait se promener dans les vergers au-dessus de la ville, dans ce qui est devenu depuis l’immense centre commercial des Flanades. Sarcelles était dans les années soixante une ville moderne où se brassaient des gens de toutes origines et de tous les milieux sociaux. Des rapatriés d’Algérie, des juifs sépharades, des parisiens expulsés de la capitale par la hausse des loyers et les opérations immobilières, des provinciaux venus pour travailler, les premiers immigrés aussi, quelques africains, un peu plus de maghrébins… Mais peu car beaucoup vivaient encore dans les conditions effroyables des bidonvilles et des foyers de la Sonacotra. Cette ville, comme beaucoup d’autres, a tellement changé que je ne m’y suis plus reconnu quand, des années plus tard, j’y suis retourné. C’est devenu, au fil des ans, une ville étrangère, habitée exclusivement par tous ceux qui n’ont pas pu la quitter, les plus pauvres, les familles nombreuses, les oubliés.

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Anna Langfus est morte quelques années plus tard, d’une crise cardiaque. J’ai été à son enterrement et j’ai revu, de loin, sa fille Maria et son amie. Je savais qu’Anna m‘avait transmis quelque chose d’essentiel, sur la passion de vivre « malgré tout », sur la curiosité, sur l’exigence, sur la littérature qui sert à dire des choses et qui n’est pas seulement une distraction, un passe-temps. Anna qui s’est sauvée de revivre perpétuellement l’enfer de Maïdaneck en écrivant Le sel et le soufre, et aussi ce livre essentiel Les bagages de sable. La résilience par l’écriture, va savoir ?

Et la baie de Rio en ailes de papillon? Cette chose affreuse au-dessus de sa porte d’entrée ? Et bien un jour Anna me dit : Tu sais c’est un copain, un marin, un type que j’aime beaucoup qui m’a apporté cette chose d’un voyage. Moi je trouvais cela moche, mais n’ai rien pu lui dire. Un copain, c’est un copain ! Et comme il peut revenir sans prévenir, du jour au lendemain, et bien je le garde accroché et pourtant, que c’est laid !

Ces jours sont maintenant si lointains qu’ils disparaissent dans le brouillard et pourtant je sais bien que le bibliothécaire de Sarcelles, Mr Grosso, toute cette bande de lecteurs et surtout Anna Langfus m’ont aidé à me construire, que je leur en suis redevable !

Caillou. 26 septembre 2008

Sur la première photo d’une des soirées du club des lecteurs, Anna Langfus est tout au fond, la quatrième en partant de la droite, moi je suis de dos, en blazer sombre. Sur la seconde Jean Grosso est en bas, devant le micro, le barbichu à côté de l’auteur, moi je suis au-dessus accoudé à la balustrade.

Sur Anna Langfus: http://fr.wikipedia.org/wiki/Anna_Langfus

 

Je ne comprends plus mon village.

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Je ne dors plus depuis longtemps.

J’attends dans le lit du rez-de-chaussée, que ma fille se lève, que la maison se réveille, que la bonne odeur du café vienne. Je me suis bien endormie, hier soir, quand j’ai été me coucher, après avoir regardé le journal de la 3. Mais, ce matin, j’ai été réveillée, un peu après que six heures ont sonné au clocher du village par le passage de la camionnette dans la ruelle. C’est le fils Graves qui allait au moulin restauré en haut du chemin des vignes pour ouvrir la boutique de souvenirs, préparer la venue des touristes. Son énorme machine, mon gendre dit que c’est un 4×4, a fait résonner les vitres tandis qu’il passait la première en haut de la côte. Je ne comprends pas pourquoi il ne fait pas le tour par la route de la montagne ou par le chemin des vignes, pourquoi vouloir, tous les matins réveiller cette petite rue tranquille.

D’ailleurs, depuis son passage, le plus petit des gamins de la voisine geint interminablement. C’est une sorte de plainte animale qui ne s’interrompt jamais. Déjà hier soir il pleurait quand nous nous sommes mis à table. Et ce pleur s’est petit à petit transformé en hurlement d’énervement. Nous avons été faire un tour vers les jardins avec ma fille et quand nous sommes revenues, il hurlait encore.
Le voisin d’en face, le boulanger, a été frapper à leurs portes pour que les parents s’en occupent. Quand il est revenu, je l’ai entendu discuter avec ma fille et son mari. Il disait que cette femme ne s’occupe pas du tout de ses cinq enfants ! Que lors des vacances scolaires, les samedis, les dimanches, ils traînent toutes la journée dans la ruelle, les deux plus petits le cul à l’air, tandis qu’elle écoute la télévision à fond, terrée dans sa maison. Il était en colère, parlait d’une pétition circulant dans le village… Devant chez eux les carcasses de voitures prennent toute la place. Les jouets abandonnés, les vélos au milieu du passage… Et leur père qui rentre très tard, avec des gens que l’on ne connaît pas, qui repart tous les week-ends, que l’on ne voit presque jamais…

Moi qui vit maintenant loin d’ici, je ne le comprends plus mon village.
Depuis plus d’un an que ma fille m’a accueillie dans sa maison de Toulouse, j’attends de revenir chez moi. Après mon accident, je ne pouvais plus, à 87 ans, être seule dans ma maison, mais je pensais mon exil temporaire… Tout l’hiver je me disais, « au printemps prochain, tu rentreras chez toi ». Dans cette rue tout en pente entre la rivière et les vignes, j’ai passé toute ma vie depuis mon mariage et j’y ai eu tous mes enfants. À la mort de Gabriel, mon mari, il y a donc douze ans, nous étions encore quatre amies dans cette rue : Françoise, Émilienne, Denise et moi. Avec les voisins, le couple juste un peu plus haut, le vieux Jacques et son chien Mizou qui habitait tout en haut sur la gauche, nous prenions le frais en papotant sur des chaises paillées le soir devant chez moi.
Mais Jacques est mort et je ne sais ce qu’est devenu son chien qui était lui aussi bien vieux. Françoise s’est cassé la figure dans son escalier et son fils l’a placée à la maison de retraite. Ensuite ils sont venus habiter la maison et c’est son petit-fils, le boulanger, qui le premier a commencé à garer sa voiture devant la porte, obligeant ainsi les autres véhicules à raser les murs, empêchant ainsi les rassemblements de chaises.
Françoise, j’ai été la voir, quelques mois plus tard, mais dans l’univers tout propre de la maison de retraite, aérée, lumineuse, elle se pissait dessus et pleurait à cause de sa voisine de chambre qui l’injuriait tous les jours. Elle est morte au mois de novembre suivant.
Émilienne, ma voisine de droite, a eu sa maison dévastée par l’inondation de 99. Terrorisée elle s’était réfugiée, cette nuit-là, dans son grenier, tandis que les meubles nageaient dans le torrent de boue qui avait envahi sa cuisine. Le lendemain matin, sa fille est venue la chercher et elle vit maintenant chez elle, dans un village, à cinq kilomètres, après la route des pins. Je l’ai revue, il y a quelques années à la porte du cimetière, mais elle ne m’a pas reconnue, car elle était devenue aveugle et sénile. Elle était tenue à bout de bras par sa fille et son gendre qui lui criait dans l’oreille « C’est Marguerite qui vous serre la main ! Vous ne la reconnaissez pas ? » Et ma pauvre Émilienne qui hochait la tête, en bavant, et qui grommelait que la vie était trop injuste, que c’était trop de souffrance.
Sa maison, une fois restaurée, est devenue un habitat social, gérée par la DDASS, qui voit les familles à problèmes se succéder. Parfois pour le bonheur des enfants, d’autres fois, comme avec cette famille, pour le malheur des voisins !

De mes amis, il ne reste plus que Denise, qui est très malade. J’ai été la voir hier après midi, après la sieste et ma série télévisée « Les feux de l’Amour ». Je sais qu’elle la regarde aussi et je ne voulais pas la déranger. Dans sa cuisine toute sombre, petite ombre recroquevillée dans son fauteuil trop grand, elle m’a expliquée, d’une petite voix souffreteuse, qu’elle avait comme des vertiges incessants, qu’elle est tombée plusieurs fois. L’hôpital lui fait des examens pour savoir si c’est l’oreille ou le cœur… Et sa poitrine la fait souffrir, tout le temps. Ses jambes sont déformées et elle a maintenant trop peur pour sortir seule. Elle attend donc que sa petite-fille l’emmène, quelquefois, trottiner jusqu’aux jardins du bord de la rivière mais elle n’a pas beaucoup de temps et ne peut venir souvent. Son mari, Hubert, est venu et m’a demandé de la laisser tranquille, qu’il fallait qu’elle se repose. Je ne le comprends plus mon village.

Je suis là, dans la pénombre, les yeux ouverts, dans mon lit, attendant que la maison s’éveille. C’est la première fois, depuis mon départ à Toulouse que je dors dans mon lit, dans mon village.

C’était un village tranquille avec quelques viticulteurs indépendants, une coopérative, des ouvriers agricoles, une boulangerie, un boucher, deux épiceries, un marché tous les vendredis, des commerçants ambulants, des artisans, et des employés qui travaillaient à Carcassonne. Maintenant il y a des lotissements qui se sont construits dans les collines et qui servent pour y loger des salariés que personne ne connaît dans le village. Tout le monde a une voiture et tout le monde va faire ses courses dans les deux hypermarchés de la ville. S’il n’y avait pas les enfants et quelques personnes âgées, il n’y aurait déjà plus de bus pour emmener les voyageurs. L’agence du Crédit Agricole a été supprimée. Bientôt la poste fermera, elle n’est déjà plus ouverte que 3 matinées par semaine… L’école publique tient encore. Maintenant ce sont les vieux qui disparaissent.
Moi je suis tombée deux fois sur le pont. C’était à chaque fois en revenant des courses. J’avais mon cabas et j’ai essayé d’éviter une voiture qui dévalait la pente. En remontant sur le petit trottoir du pont, j’ai trébuché et me suis effondrée sur l’asphalte. La voiture ne s’est même pas arrêtée. Peut-être qu’ils ne m’ont pas vue. J’ai eu deux doigts de pied cassés et souffert pendant des mois. Quelques mois plus tard, toujours sur ce pont, la porte en fer, cachée dans la rambarde sur laquelle je m’appuyais, n’était pas fermée et je me suis retrouvée tout en bas de l’escalier avec des plaies et des bosses. C’était un miracle que je ne me sois rien cassé. Ensuite la mairie a placé un cadenas sur cette porte. Mais une voisine m’a dit qu’il n’avait pas tenu, car toujours ouvert, il avait disparu. Et la porte du pont s’ouvre toujours sur le ruisseau en contrebas.
Les hirondelles qui nichaient sous les toits, en face de la maison d’Émilienne, ont disparu, elles aussi, tous les nids crevés à coup de pierre.
Je ne comprends plus mon village.

Pour faire marcher le commerce et le tourisme le vieux moulin a été reconstruit par la famille Graves, des viticulteurs du pays. Maintenant c’est, tout l’été, un défilé constant de voitures étrangères qui passent par le petit pont et la ruelle alors qu’il est accessible par le chemin des vignes. Pourquoi la mairie autorise ce passage ? Peut-être que la présence du fils Graves dans le conseil municipal est d’une plus grande influence que la préservation du cadre de vie des vieux ?
Je ne comprends plus mon village.

J’y ai vécu les plus beaux moments de ma vie, les plus durs aussi. Nous étions une collectivité avec des amitiés et des haines, des médisances et de la solidarité, des envies, des méfiances, mais aussi des rires partagés. Nous nous connaissions tous. D’ailleurs la première chose que je lis dans le quotidien que je reçois chez ma fille, c’est la rubrique nécrologique. La vie en a fait un village où l’individu est plus puissant que le collectif, où les droits du plus fort prédominent sur les intérêts du plus grand nombre et surtout des plus faibles. Je vais m’en retourner demain à Toulouse et arrêter de rêver : mon village n’est pas mort, il est même plus vivant que jamais, mais je ne le reconnais plus, ce n’est plus mon village, c’est celui des autres.

Caillou, 31 août 2008