Archives pour la catégorie Algérie

le 20 aout 1955 et la justification du terrorisme de masse

J’ai déjà parlé de mon étonnement de voir que cette date est honorée en Algérie alors qu’elle est celle d’un massacre d’une centaine de civils européens à Philippeville (actuelle Skikda) par des paysans algériens fanatisés:

http://www.cailloutendre.fr/2012/04/alger-10-avril-2012-belcourt-le-20-aout-1955-et-la-suite/

Dans le film « vu de l’autre côté » de Mehdi Lallaoui, Mohamed Harbi est le principal historien. Il s’exprime à propos du 20 aout 55 à Philipeville.
Voilà ce qu’il dit: Le phénomène fondamental ce sont les évènements du 20 aout 1955 dans la région du Nord-Constantinois. Cet épisode a donné aux partisans de la lutte armée une force nouvelle en ce sens que pour la première fois des masses importantes se sont engagées dans une lutte les uns avec les armes et les autres à mains nues. Il ne faut pas oublier que le 20 aout 1955 avait dans certains endroits des aspects de jacquerie c’est à dire que des gens partaient avec des moyens élémentaires pour essayer d’attaquer ici et là des forces françaises. Alors ce qui s’est passé après c’est qu’il y a eu une répression atroce qui a fait des milliers de morts.
L’expression « des forces française » c’était en l’occurrence des civils Européens, des femmes, des enfants… Et la répression qui a suivie, aussi dégueulasse soit-elle, ne permet nullement de gommer la caractère de crime contre l’humanité que représente « les jacqueries » du 20 aout 1955. Entre bombardement des mechtas, torture, et emprisonnement de tout un peuple d’un côté et attentats aveugles et massacre de civils de l’autre, il ne faut pas choisir!  Mais de la part de ce grand historien dire « des forces française » pour nier le massacre des populations civiles cela justifie totalement le terrorisme de masse que commet Daesh en ce moment en Irak et en Syrie.
Et ce n’est comme cela, en niant l’Histoire, que l’on pourra retrouver le chemin d’une réelle amitié entre les peuples algériens et français.

Caillou, 24 décembre 2016

Une jeunesse kabyle

Une amie publie un livre, une bande dessinée.
Annelise y raconte la vie des jeunes kabyles de Tizi-Ouzou sur une période d’une quinzaine d’années entre les années 80 à la fin des années 90. On y retrouve la misère, la faim, la frustration sexuelle, le poids de la surveillance sociale, les flics, les islamistes, la peur, des anecdotes amusantes, des scènes épouvantables, un envie de vivre malgré tout… Et puis l’exil, le temps qui passe, les ami(e)s perdu(e)s…
Du coup on découvre tout un pan de l’Histoire algérienne récente. Cette Histoire qui, soi-disant, ne nous concerne pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, ici, en France, juste de l’autre côté de la mer.

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Il y a quelques années, en 2012, j’étais avec elle en Algérie et elle m’avait croqué sur son blog. Elle faisait des repérages pour son livre… Je lui en pique une image. Elle me fait rire, car je suis le petit cochon moustachu à bretelles qui est à droite.Marc au bled

Bon, procurez vous ce livre dans les bonnes librairies.
Et pour les Toulousain(e)s, elle sera  :

À la Pizzeria Belfort 2, rue Bertrand de Born 31000 Toulouse (place Belfort)
le samedi 7 novembre à 19h00
Pour une soirée-dédicace-discussion… dans la salle du RDC avec le verre de vin qui va bien et les pizzas de Zoubir et Hafid bien sûr !

Un texte pour Ourida CHOUAKI

Cuilili cui cui cui cui cui….
C’est le son que fait la sonnette chez Yasmina et Ourida, dans leur appartement à Hussein Dey. C’est le son qu’on entend 20 fois par jour, au rythme des entrées et sorties des deux soeurs, des gens de la famille, des amis du quartier qui sont comme une grande famille. On s’y retrouve pour discuter, laisser ou récupérer un message ou un objet, profiter de quelques nuits d’hospitalité… respirer un air de liberté assumée… et saturé de fumée. Il y a même une chambre sacrifiée dédiée à la cigarette, surnommée Tchernobyl à cause des murs jaunis par la nicotine. Irrécupérable!
En 2007, quand j’ai franchi cette porte là pour la première fois, j’ai écrit dans mon journal de voyage « Que de gens formidables! Je touche du doigt une Algérie dont j’ai toujours rêvé, dont je soupçonnais seulement l’existence avant de rencontrer Georges et Hassina ».
J’avais connaissance d’une Algérie populaire, miséreuse et pleine de chaleur humaine. Il me manquait l’Algérie engagée, militante, rebelle à toute forme d’oppression et d’injustice.
Je l’ai trouvée parfaitement incarnée dans ces deux soeurs, Yasmina et Ourida, Yasmina toujours prête à lever la voix et le poing serré, Ourida plus calme et posée, mais pas moins déterminée dans sa lutte pour les droits des femmes. A chacune de nos rencontres, il était question de la marche mondiale des femmes, des évolutions du Code de la famille (ou de ses non-évolutions) , des situations que vivait telle ou telle femme qui avait fait appel à Tharwa Fadma N’soumeur, leur association. Toujours, l’ambiance était vibrillonnante autour d’elles deux, perpétuellement en action, en déplacement, et… en révolte. Rien n’a pu arrêter ce mouvement, ni  l’assassinat de leur frère en 94, ni les menaces des intégristes qui s’en étaient suivies. Il fallait porter le voile ou se préparer à mourir. « Après tout, avait dit Yasmina, qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue? Est-ce que c’est la qualité de vie ou le nombre de jours?  » et elles ont continué de sortir tête nue. Leur père, communiste, avait rendu service à tant de monde dans le quartier, il aurait fait beau voir qu’elles se fassent agresser!
Je me rappelle des soirées enfumées, à discuter autour d’un verre d’alcool, dans ce pays où la liberté se vit mieux entre quatre murs; de la douceur et de la gentillesse d’Ourida, trimballant tout le monde dans sa voiture. Je me rappelle d’un trajet de nuit dans Alger au son de l’Internationale chantée en kabyle. Je me rappelle Ourida feignant un coup au coeur quand on venait de se faire arrêter par un flic pour défaut de ceinture de sécurité. J’avais été stupéfaite de sa réactivité immédiate. On en avait beaucoup ri après coup. Elle parlait peu d’elle, mais j’avais deviné, avec  cette anecdote, ses talents d’adaptation,  forcés par le danger quotidien dans les années 90. Nos discussions tournaient souvent autour de cette période, et de la cause des femmes d’Algérie et d’ailleurs. Ourida, au delà de ses engagements, avait ce don pour l’accueil simple et l’amitié. J’ai du mal à réaliser que nous ne nous verrons plus. Il nous reste, pour continuer de penser à elle, à faire nôtres les combats qui étaient les siens.
 Annelise

Ourida Chouaki : « Elle est partie debout, comme elle a vécu »

Ourida Chouaki et les combats pour l’égalité femmes/ hommes

Pour nous souvenir de Ourida Chouaki, qui vient de mourir à Alger, nous sommes ce jeudi 27 aout quelques uns chez Zoubir à Toulouse. Combien ? Le leu est à la fois assez convivial et assez compliqué pour que la réponse soit difficile. Les uns sont debout au comptoir du bar / atelier de pizzaiolo. D’autres assis aux tables de la nouvelle salle attenante. D’autres encore dans la salle de spectacle aménagée en sous-sol. Et encore d’autres dans la rue, car la soirée est tiède. Disons une petite dizaine de nos adhérents de Coup de Soleil parmi la petite cinquantaine de l’ensemble du public. C’est Georges Rivière qui ouvre la séance, commentant le court document sur Ourida qu’il nous a distribué. Puis un video de 2003 rappelle les luttes des femmes algériennes en 1988 : c’est l’année où sort le nouveau code de la famille qui restreint fortement l’égalité entre femmes et hommes, l’année aussi du mouvement de jeunes à Alger violemment réprimé par l’armée. Vient ensuite un video qui remémore la venue en 2008 à Toulouse de la Caravane des femmes. Ce mouvement installe ses tentes dans plusieurs quartiers, accueilli par les associations locales : sont venues des Marocaines surtout et des Algériennes. De telles discussions tumultueuses pourraient-elles être organisées en 2015 ? Puis nombreux sont ceux qui parlent en souvenir de Ourida Chouaki. Textes poétiques, souvenirs personnels, un moment la musique du houd. Voici plusieurs des textes de cette soirée.

Claude

 

La porte-parole de
Tharwa Fadhma n’Soumer
nous a quittés :

La nouvelle est tombée comme un couperet : Ourida Chouaki nous a quittés. La porte-parole de l’association Tharwa Fadhma N’soumer est décédée dans la nuit du jeudi au vendredi, à l’hôpital de Beni Messous.
Dans son entourage, parmi ses innombrables camarades de lutte, c’est l’émotion. Le choc. Sur sa page facebook, les témoignages de sympathie pleuvent. Des photos de Ourida, toujours en action, toujours sur le terrain, à fond dans tout ce qu’elle entreprend, ornent les nombreux messages de reconnaissance qui lui sont destinés. Signe de l’immense toile citoyenne et fraternelle qu’elle a patiemment tissée durant sa vie militante au long cours.

« Elle est partie debout, comme elle a vécu »

Nous appelons sa sœur, Yasmina. Toute en retenue, la voix nouée par l’émotion mais pleine de dignité, Yasmina Chouaki tient courageusement le coup. Cependant, elle s’excuse délicatement de ne pouvoir nous parler de sa meilleure complice. Nous recommande très gentiment une camarade qui a intimement connu Ourida, ses luttes : Aouicha Bekhti. Féministe et militante de gauche, comme Ourida, ancienne du PAGS et du MDS, Aouicha Bekhti a bataillé, battu le pavé, aux côtés de Ourida pendant de longues années. « C’est une perte pour tous les progressistes de ce pays, les femmes et les hommes mais surtout les femmes libres de ce pays ! » dit d’emblée Aouicha. « On a reçu un coup de massue. Mais il faut continuer son combat.»

D’ailleurs, c’est ce que dit Yasmina, du fond de sa douleur. Elle le dit à tout le monde : « le seul moyen de l’honorer, c’est de continuer son combat.» […] On était en train de préparer quelque chose pour Ghardaïa. Elle en était l’initiatrice, avec nous, et avant-hier (mercredi, ndlr), on devait avoir une réunion sur la situation dans le M’zab. La dernière chose qu’elle m’ait dite avant d’embarquer dans l’ambulance qui devait l’emmener à l’hôpital, c’était : «Dis-moi Aouicha, comment s’est passée la réunion d’hier ?» confie Aouicha Bekhti, avant de lancer : « Ce qu’il faut dire, c’est qu’elle est partie debout, comme elle a vécu.» […] Nous pouvons témoigner de son humilité, de sa simplicité, de son engagement tous azimuts, de sa constance dans ses convictions, de son sens aigu de l’organisation, de son abnégation, de sa passion des autres et de sa proximité des jeunes militants. C’est que Ourida n’avait rien d’une «ONGiste 5 étoiles».

Son trip, c’était la frugalité d’un repas partagé
en bord de route avec ses compagnons de lutte.

[…] Ourida Chouaki va dédier sa vie à la cause des femmes, pour des lois civiles égalitaires, mais aussi à toutes les causes justes. Dans sa jeunesse, c’est l’abrogation du code de la famille qui va devenir le mo- teur de son combat. Si bien qu’elle s’engagera avec ferveur dans le collectif 20 ans Barakat ! , en 2004. Bien avant cela, le 22 mars 1993, elle est au premier rang de la marche des femmes contre l’intégrisme. Le 14 septembre 1994, son frère, Salah Chouaki, militant du PAGS et pédagogue, est lâchement assassiné. Mais, loin de la casser, de la pousser à l’exil ou au silence, cela ne fit qu’attiser sa détermination. C’est ainsi qu’en 1997, Ourida Chouaki crée avec d’autres féministes l’association Tharwa Fadhma N’soumer dont elle deviendra très vite la figure de proue, aux côtés de sa sœur, l’infatigable Yasmina Chouaki. […] Ourida Chouaki était membre du secrétariat international africain de la Marche mondiale des femmes. […]

Ourida Chouaki le doux visage de la lutte

Ourida Chouaki était également […] professeur au département de physique à l’USTHB (Bab Ezzouar), spécialisée en physique des plasmas. D’ailleurs, ce matin (hier, ndlr), des étudiantes sont venues présenter leurs condoléances […] Elles disaient : « on n’oubliera jamais ce qu’elle a fait pour nous. Elle nous a beaucoup aidées, elle nous a prises en charge, orientées ». Elle hébergeait aussi celles qui venaient de l’intérieur du pays. « De toute façon […] la maison des Chouaki a toujours été ouverte à tout le monde», insiste Aouicha Bekhti. C’est tout Ourida : elle se donnait sans compter. « Elle était intègre, entière jusqu’au bout, jusqu’à la dernière minute. »

Mustapha Benfodil dans EL WATAN du 15 Août 2015

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Photo Mouvement de la Paix – Bretagne

Parcours de femme militante : Ourida Chouaki

par elle-même:
Source : L’atelier d’écriture de la fes Alger Atelier d’écriture destiné aux femmes algériennes.

Quand je revois mon enfance, c’est l’image de ma mère qui se présente à mon esprit, l’image une femme soumise consacrant sa vie à l’entretien de son foyer et à l’éducation de ses enfants. Pourtant ma mère est allée à l’école, ce qui pour son époque était assez rare, malgré cela elle a été une femme au foyer, sa vie a été comparable à celle de la majorité des algériennes de sa génération.
Je ne voulais pas avoir la vie de ma mère, elle même ne voulait pas que ses filles vivent ce qu’elle avait vécu, elle a tout fait pour que l’on puisse étudier dans de bonnes conditions persuadée, que dans notre société, la femme ne peut s’imposer que par son travail.Je n’ai pas eu de difficultés dans mes études, et lorsque j’ai obtenu le baccalauréat, c’est avec confiance dans l’avenir que j’ai rejoint l’université, je m’étais promis de me consacrer aux études, d’avoir un métier et d’être autonome au même titre qu’un homme, je pensais, et je trouvais cela normal, que toutes les filles de mon âge pensaient comme moi.A l’université j’ai rencontré les premiers frères musulmans, quelques jeunes filles ont commencé à porter le hidjab, cela ne nous inquiétait pas outre mesure, nous pensions que c’était un effet de mode importé d’Iran, et qu’avec le temps cela passerait.Toutefois les discussions entre étudiants commençaient à s’orienter vers l’islam, vers la place de la femme dans la société et la famille, je ne comprenais pas que certaines de mes camarades, préparant un diplôme universitaire puissent tenir un discours aussi discriminatoire à l’égard d’elles mêmes.Je fréquentais à l’époque un groupe d’étudiants ayant la même vision de la société que la mienne, nous échangions beaucoup d’idées sur nos projets d’avenir où la femme aurait accès aux mêmes droits que l’homme.En 1982, nous avons entendu parler de l’avant projet du code du statut personnel qui, selon nos informations, serait discriminatoire à l’égard des femmes.Nous n’allions pas laisser passer cela, nous ne voulions pas que la société algérienne recule, nous qui avions tou- jours rêvé de vivre dans une société où règneraient l’égalité et la justice pour tous.A quoi serviraient toutes ces années d’études toutes ces nuits blanches passées à préparer nos examens pour nous retrouver à reproduire ce qu’avaient vécu nos mères ? Nous avons donc rejoint les groupes d’universitaires, qui se réunissaient pour protester et tout faire pour empêcher ce code de passer, sur la pression des militants et des universitaires l’avant projet a été bloqué, nous avions gagné une bataille, mais quelle a été notre déception lorsqu’en juin 1984 nous avons appris que l’Assemblée Nationale (APN) venait d’adopter le code de la famille. Je ne saurais décrire l’état dans lequel je me suis retrouvée en en lisant son contenu, c’est ce jour là que mon combat contre le code de la famille a commencé.Nous étions sous le régime du parti unique, nous n’avions donc pas la possibilité d’élargir nos actions, c’était donc dans les milieux universitaires que les débats autour du code de la famille ont commencéLe 5 octobre 1988 a été, pour moi, le signe d’un changement radical en Algérie, tout le monde se souvient du soulèvement populaire, toute cette jeunesse dans la rueIl est vrai que les événements d’octobre ont conduit à de grands changements dans la vie politique et sociale en Algérie, mais force est, pour moi, de constater que ce n’est pas cela que j’attendais.En effet, si cela a permis la mise en place du pluripartisme, nous avons pris conscience que les islamistes étaient organisés et qu’ils avaient su attirer la population ; j’ai compris que le combat serait désormais non seulement contre le code de la famille, mais également contre le projet de société que les islamistes voulaient imposer au peuple algérien.Le changement de la constitution a bouleversé le mode de vie des algériens (création de partis politiques, naissances de journaux, etc.), et, en juin 1990, nous avons pu assister à la première élection pluripartiste en Algérie, le raz de marrée du FIS (Front Islamique du Salut) a été pour nous un coup de fouet, nous ne voulions pas admettre qu’autant de personnes, en particulier les femmes, accordent leur confiance à un parti porteur d’un tel projet de société.La loi électorale dans son article 53, stipulait que toute personne pouvait voter à la place de son conjoint, ce qui dans notre société voulait dire que tout homme pouvait voter à la place de sa femme, nous avions donc conclu que si les femmes avaient voté selon leur désir, le score du FIS n’aurait pas été aussi élevé,

J’étais membre de l’AEF (Association pour l’Emancipation de la Femme), nous avions lancé une campagne visant à abroger l’article 53 de la loi électorale. Je garde un excellent souvenir de cette action, elle a duré pratiquement tout l’été 1990.

A notre demande, le chef du gouvernement a reçu une délégation, l’entretien a été fructueux car cela a abouti à la satisfaction de notre proposition, la loi électorale a été amendée par l’abrogation de son article 53 et l’alinéa 2 de l’article 54.
Je me souviens de cette période, nous étions heureuses d’avoir obtenu gain de cause, les élections suivantes seraient les législatives de décembre 1991, nous nous sommes engagées pour soutenir les candidats porteurs d’un projet de société basé sur l’égalité et la justice.

Décembre 1991, on nous avait promis des élections propres et honnêtes, nous avons été déçus, la réalité m’a frappé en plein visage, le FIS avait remporté la majorité des sièges, la perspective d’un état islamique se faisait de plus en plus présente dans mon esprit, j’avais peur, je voyais déjà l’Algérie basculer dans l’islamisme, un régime semblable au régime iranien risquait de s’installer dans notre pays.

Que faire pour empêcher cela ? Le plus dur dans des moments pareils c’est de se rendre compte de notre incapacité à agir, le réveil a été très brutal, heureusement que cela n’a rien enlevé à ma détermination, ni a celles de tous ceux qui rêvaient et rêvent toujours à une Algérie moderne et ouverte à l’universalité.

Le combat contre l’islamisme s’est engagé, et en janvier 1992, l’annulation du processus électoral nous a donné une lueur d’espoir, c’était compter sans le FIS qui s’est posé en victime en se considérant spolié de sa victoire légitime, l’Algérie est entrée dans la période la plus noire de son histoire : le terrorisme aveugle

J’ai toujours du mal à parler de cette période, j’ai été profondément marquée par ce qui s’est passé, nul n’a été épargné, intellectuels, services de l’ordre publics, femmes, enfants, des villages entiers massacrés etc.

Ces sanguinaires ne reculaient devant rien, ils commencèrent à imposer leurs lois à partir des maquis, l’obligation aux femmes de porter le hidjab fut donnée, ils sont allés jusqu’à interdire d’envoyer les enfants à l’école, menaçant de mort quiconque enfreindrait leur dictat.

Souvent, il m’arrivait de me remémorer mes débuts de militante, comme le combat pour des lois égalitaires me semblait loin, nous nous sommes retrouvés à lutter pour notre propre survie, aux enterrements de camarades lâchement assassinés, on se demandait: « à qui le tour ? »

Militantes pour l’égalité entre les femmes et les hommes, nous étions aux yeux des terroristes des impies que « la loi divine » condamnait à mort, nous savions que nos noms figuraient sur la liste des gens qu’ils allaient « exécuter ».

Ce n’était pas facile, mais il fallait réagir, il nous fallait agir contre cette bête immonde qui voulait ramener l’Algérie quinze siècles en arrière, malgré les menaces des islamistes nous ne voulions pas plier, nous voulions continuer notre combat.

La force que nous représentions en 1990 semblaient s’être affaiblie nous devions montrer que ce n’était pas le cas, il nous fallait rassembler nos énergies, nous mobiliser pour affirmer notre rejet de l’islam politique, notre détermination à continuer la lutte pour la démocratie lors de la marche organisée par les femmes le 22 mars 1993.

Je n’oublierai jamais ce jour, cette manifestation a été pour moi un catalyseur, je revois cette marrée humaine manifestant dans les rues d’Alger en scandant des slogans pour montrer à l’opinion que les algériennes étaient déterminées et qu’elles ne plieraient jamais.

Les terroristes, eux non plus, n’ont pas abandonné, forts de leur hargne et de certains soutiens qu’ils avaient, ils ont continué à terroriser la population, ils ont commencé par l’assassinat des intellectuels (Djaout, Mekbel, Chouaki, etc), ensuite telle une bête aveugle, ils ont massacré des villages entiers, tué des femmes et des enfants, violé des filles pour ensuite les abandonner souvent enceintes.

La population était dans un état de terreur au quotidien, un climat de méfiance s’était installé, il faudrait des centaines de pages pour décrire l’état dans lequel nous trouvions, nous fréquentions souvent les cimetières, car en marquant notre présence lors des enterrements, nous voulions montrer que nous étions toujours là et que nous ne plierions jamais.

Je ne pourrai pas parler de tout ce qui c’est passé durant cette période, mais certains événements m’ont tellement marquée que je ne pourrais les occulter, comme le14 septembre 1994 qui est gravé dans ma mémoire, le matin de ce jour fatidique, je lisais les journaux où il était question de la mise en résidence surveillée de Abassi Madani et Ali Belhadj, j’en étais outrée, révoltée que ceux qui étaient à l’origine de l’assassinat de nombreux algériens soient libérés, je réfléchissais à la manière dont on allait réagir lorsque par un appel téléphonique j’ai appris que mon frère, militant et pédagogue, venait d’être assassiné par les terroristes, il a été assassiné pour ses idées, pour le combat dans lequel il s’est totalement investi.

Cet épisode m’a marquée, cela a renforcé ma détermination à continuer le combat, si ces sanguinaires croyaient qu’en tuant des innocents ils allaient nous faire reculer par la terreur, ils se trompaient ; le combat devenait plus difficile mais nous n’allions pas baisser les bras.

C’était presque tous les jours que l’on apprenait l’assassinat d’un(e) ami(e) ou d’un proche, et en plus de nous atteindre dans la chair, on a voulu nous toucher dans notre lutte, en effet, le 15 février 1995 Nabila, une grande figure de la lutte des femmes, a été lâchement assassinée à Tizi-Ouzou.

Cette mauvaise nouvelle m’a fait prendre conscience que je pouvais être la prochaine victime, pour la première fois j’ai commencé à avoir peur, le courage commençait à me manquer, j’avoue qu’à ce moment, j’ai failli tout laisser tom- ber, fallait-il abandonner ? Beaucoup d’entre nous se posaient cette question, certaines ont préféré l’exil, néanmoins pour la mémoire des martyres du terrorisme, je savais que je n’abandonnerais jamais. , et heureusement nous étions encore nombreuses à continuer la lutte.

C’est dans un climat où régnaient terreur et méfiance que nous menions nos actions dirigées aussi bien contre l’islamisme que pour revendiquer nos droits à l’égalité.

Engagées dans la lutte contre le terrorisme, nous oubliions notre combat émancipateur, mais l’actualité nous ramène souvent à la réalité, je n’entrerai pas dans les détails mais je ne pourrai pas m’arrêter sans citer deux événements que je considère marquants de cette période.

• La ratification avec réserves de la convention CEDAW (convention pour l’élimination de toute discrimination à l’égard des femmes) par l’Algérie en 1996, il faut dire que les réserves émises par l’Algérie ont vidé de son sens la dite convention, nous avons réagi, protesté, fait circuler une pétition de dénonciation, nous n’avons pas obtenu gain de cause, mais cela nous a permis de réaffirmer notre position et de nous remobiliser autour de notre revendication première : lois égalitaires entre femmes et hommes.

• Un million de signatures pour le droit des femmes dans la famille, cette action initiée par un collectif d’associations a permis de relancer le débat sur le code de la famille, la réaction des islamistes a été assez violente, je pense qu’au fond ils avaient peur de notre détermination car en plus des menaces à notre égard, ils ont lancé de leur côté une campagne de trois millions de signatures pour le maintien du code la famille.

Les islamistes ne nous faisaient plus peur, nous avions choisi de rester et de continuer notre combat pour vivre dans une Algérie démocratique et ouverte à l’universalité.

Dans la lutte contre le terrorisme nous avions presque oublié que le réveil risquait d’être très dur, il nous fallait penser à l’après terrorisme, reconstruire les liens et rétablir l’image de l’Algérie, c’est dans cet optique qu’avec notre par- tenaire l’association Ayda Toulouse, en octobre 1998, nous avons organisé la caravane de l’espoir dont le but était d’une part de donner de l’Algérie une autre image que celle présentée par les médias occidentaux, et d’autre part tisser des liens avec nos camarades de la rive nord méditerranée en vue d’échanges et de partenariats pour le futur.

C’était une amie, rencontrée à Hussein-Dey, et dans de nombreuses actions avec Coup de Soleil Toulouse. Elle va nous manquer. Caillou, 28 août 2015

Alger, le retour, un bilan subjectif.

Marc écrit

J’ai aimé sincèrement l’Algérie et surtout les Algériens, hommes et femmes, que j’y ai rencontrés. La gentillesse immédiate, la curiosité, l’absence de ressentiment contre l’ancien colonisateur français, et au contraire le sentiment d’être avec des cousins, éloignés dans l’espace, mais qui partagent encore beaucoup de références communes, tout cela m’a profondément marqué. Je retournerai dans ce pays, dans le pays de ma mère.
Rapidement.
Mais je me pose des questions… Continuer la lecture de Alger, le retour, un bilan subjectif.

Alger. 15 avril 2012.

C’est notre dernier jour à Alger.

Et il nous reste plein de choses à voir, de gens à rencontrer, d’achats à faire… Nous repartons d’Hussein Dey pour Alger par le métro et allons dans un premier temps au Centre Culturel français où Aquilina aimerait voir le responsable du festival de la bande dessinée d’Alger. Pendant qu’elle essaie de le rencontrer je m’en vais visiter la bibliothèque où je trouve beaucoup de livres sur la période coloniale, dont certains difficilement trouvables en France. Les espagnols dans l’Algérois, 1830-1914, de Crespo et Jordi ou Alger 1951, un pays dans l’attente, d’Étienne Sved. Beaucoup d’étudiants studieux y travaillent. Dehors, après l’orage de grêle de ce matin, le ciel est lavé, d’un bleu profond. Continuer la lecture de Alger. 15 avril 2012.

Retour à Alger. 13 avril 2012

Brice nous retrouve devant la mosquée de Birmandreis (Bir Mourad Reïs) et nous allons chez lui.
Brice, c’est un ami qui vit en France, en Ariège, mais travaille ici depuis des années. Il adore l’Algérie et les Algériens, s’est pris de passion pour la culture berbère et ses poteries, a pris des milliers de photographies dans les déserts, où l’amène son travail, ou dans les ports, où il va très souvent se promener. Brice a une grande et belle maison qu’il loue dans ce quartier, plutôt résidentiel, des hauteurs d’Alger. Ce soir il y a sa fille, Lucie, de passage à Alger pour un stage de quelques mois, et une femme, souriante et  silencieuse, appelons-la Antigone, qui lui tient la maison. Elle a préparé un très bon repas, et, pour une fois, nous buvons du vin. Nous mangeons donc tous ensemble puis ils nous emmènent en voiture dans un autre quartier pour dormir dans l’appartement d’Antigone qu’elle nous prête pour quelques jours.
Le vendredi 13 avril, je me réveille dans cet appartement inconnu. Il a plu toute la nuit. Je ne sais pas où nous sommes, dans quelle rue, dans quel quartier de la banlieue d’Alger. Aquilina, qui ne veut pas manger les petits gâteaux de la réserve d’Antigone, part chercher du pain dans le quartier. À son retour, devant nos bols de café noir, nous discutons de la condition des femmes algériennes. Cet appartement, occupé, apparemment, par une femme seule, est une rareté dans ce pays, où les femmes ne peuvent normalement pas vivre seules mais doivent habiter chez un père, un frère ou un mari. Aquilina me raconte l’histoire de sa cousine, brillante élève, habitant dans une chambre de cité universitaire, mais qui, à la fin de ses études, se retrouve à la rue, ne pouvant plus rentrer dans sa famille, à la suite du divorce de ses parents. Cette cousine a dû se résoudre à épouser un Algérien vivant en Allemagne, donc à quitter le pays…
Aujourd’hui c’est le jour de la prière, tout s’arrête dans le pays. Surtout entre midi et deux heures. Aquilina va passer la journée avec son tonton.  Donc quand Brice passe nous récupérer à l’appartement nous allons retrouver cet homme dans une gare routière voisine. C’est un petit monsieur charmant, à l’accent parisien, aux yeux vifs, toujours en train de plaisanter. Aquilina part avec lui et Brice, après avoir apporté de la graine de couscous à sa maison pour le repas, m’embarque alors dans une longue promenade en voiture dans Alger.

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Nous allons tout d’abord, profitant d’une accalmie de la météo, jusqu’au monument des martyrs qui domine le sud de la ville.

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En-dessous de nous, tout le port et la côte jusqu’au Cap Matifou. Beaucoup de visiteurs, des jeunes surtout, qui se photographient en riant. Ce pays est jeune. J’ai été très surpris d’apprendre, par Omphale, que le taux de fécondité des femmes algériennes s’était, ces dernières années, effondré, car l’Algérie me semble, dans ses rues tout au moins, un pays fondamentalement jeune. Le monument me paraît, en lui-même, plutôt laid. Il est très haut, et à chaque pied, une statue symbolise le peuple algérien, dans une posture héroïque. Bref, nous avons la même chose à la maison !DSC04277

En contrebas nous allons voir un très grand centre commercial bâti en souterrain. Celui-ci est désert, prière oblige. De grands téléviseurs, accrochés aux piliers, montrent la cérémonie d’enterrement de l’ancien dirigeant Ben Bella à El Aliah, le cimetière d’Alger. Tous les chefs d’États du Maghreb sont réunis autour de l’actuel président algérien. C’est en direct et le commentaire, en français, est murmuré d’une voix compassée, pour témoigner du recueillement de la nation toute entière.
En fait Brice voulait surtout me montrer des tableaux de Baya, une artiste algérienne contemporaine et amie de Picasso, dans une galerie d’Art. Mais celle-ci est fermée. Son peintre préféré c’est Stambouli. C’est très coloré, naïf et gai… Mais je n’y connais rien.

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En ressortant je m’approche des immeubles construits par Pouillon juste après l’indépendance. C’est le quartier de Diar El Mahçoul (cité de la promesse tenue). Ils sont déjà bien abîmés et sales mais surtout ce qui m’intrigue c’est la foule des paraboles qui en envahit les terrasses. Et au milieu de toutes ces antennes une cabane habitée par une famille. Le bidonville s’installe sur les toits…DSC04288
Puis, en voiture, nous nous promenons dans Alger en longeant le bord de mer et en remontant par Bab El Oued. Il pleut maintenant à torrent. Brice a peur que l’eau ne soulève les plaques d’égout et que nous tombions dans un de ces trous invisibles sous le déluge boueux qui dévale les rues. C’est dans ce même quartier que, dans les mêmes circonstances, il y a eu plus de 1000 morts en 2001. Cette ville, dont beaucoup de quartiers pauvres sont accrochés à de fortes pentes, n’est pas faite pour la pluie.DSC04291
Après le repas, un très bon couscous au grain très fin, ni Lucie (qui doit bûcher) ni Antigone ne voulant nous accompagner, nous repartons mais cette fois-ci vers le cap Matifou.

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Ce qui était à l’époque coloniale un lieu de villégiature, un petit port au bord de l’eau, de l’autre côté de la baie, est devenu une banlieue d’Alger. Des barres d’immeubles en construction remplacent les cités d’urgences qui abritent depuis des années les victimes du tremblement de terre de Boumerdess.

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La pluie incessante ne fait qu’en rajouter le caractère sinistre. Je retrouve, à travers le pare-brise, le petit port, une maison européenne, et curieusement une ancienne église enchâssée à l’intérieur d’une caserne militaire. DSC04309

Brice me fait remarquer que c’est à la présence d’arbres le long des trottoirs que l’on reconnaît les anciens centres-villes de l’époque coloniale. Comme si les Algériens, construisant après, avaient oublié de rajouter de l’ombre devant leurs maisons.

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On rejoint Aquilina et son oncle à Rouiba, une ville de la Mitidja et on rentre sur Alger. Nous passons récupérer Lucie, et il nous invite à manger des brochettes dans un quartier excentré d’Alger à Draria. Cette ville semble n’avoir comme seule fonction que les restaurants de brochettes. Il y en a sur toute l’avenue centrale et ils ont l’air tous bondés. Il faut dire que c’est vraiment très bon. Et puis nous rentrons. Demain, nous partons visiter Tipaza.

 

Caillou, 5 mai 2012

Tizi-Ouzou et le Djurdjura. 11 et 12 avril 2012.

 

 

le centre culturel de Tizi-Ouzou
le centre culturel de Tizi-Ouzou

Nous partons donc en voiture, de bonne heure, pour aller en Kabylie. Il y a beaucoup d’embouteillages sur l’autoroute mais, à vrai dire plutôt dans l’autre sens, en direction d’Alger. Le nombre de voitures a, en quelques années, explosé. L’essence n’est pas chère, la voirie épouvantable, et la pollution fait, au dessus d’Alger, un voile permanent.

Aquilina se documente pour un projet de bande dessinée qui racontera des événements survenus dans la cité universitaire de Tizi-Ouzou dans les années 90. (Je n’en dis pas plus). Elle doit donc rencontrer plusieurs témoins de cette époque et photographier les lieux, même si, à l’époque, ils étaient en construction. Elle aimerait aussi aller voir la tombe de Karim, un copain mort à Toulouse en novembre dernier. Nous arrivons donc à Tizi et on visite un peu la ville. J’ai l’idée saugrenue de photographier une cigogne juchée pile…  au dessus d’un commissariat de police! Du coup nous visitons aussi le commissariat! Le commissaire me dit en rigolant: « Mais ces oiseaux il y en a partout! Pourquoi celui là? » Autant dire que je ne peux pas vous montrer la photo de cette cigogne car il m’a fallu la détruire sous ses yeux.

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Le rendez-vous est pris mais c’est dans la ville nouvelle. Nous prenons donc un taxi collectif et dans un embouteillage absolument infernal nous arrivons à bon port. L’anarchitecture y est complètement folle. Tout pousse dans tous les sens et n’importe comment. Comme en plus tout le monde est dehors et que cela va dans toutes les directions je n’y comprends plus rien. On dirait une fin de manifestation ou de rencontres sportives. Il y a plus de 40 000 étudiants dans cette ville.DSC04192

Notre contact est un photographe de quartier (studio, portrait, mariage, circoncision). Il nous invite au restaurant avec un de ses copains étudiants que doit rencontrer Aquilina et on y est rejoint par Hector et Cassandre, le frère et la sœur de Karim. Cassandre est voilée. De ce voile tout à fait ostentatoire que mettent les jeunes femmes modernes: le hidjab. Pendant ce repas très sympathique où tous ces jeunes gens parlent beaucoup des luttes étudiantes, de la langue berbère, de l’abandon de la Kabylie par le pouvoir central d’Alger, je comprends que se met en place tout un réseau d’amitié pour nous faire entrer dans la fac et nous faire visiter les lieux qu’Aquilina veut voir.

Nous allons donc à l’université et là le choc est énorme. C’est ainsi que l’on fait vivre et manger des étudiants? Comme des chiens? Le tas d’ordure derrière le restau U sur des dizaines de mètres, les plateaux repas dégueulasses, les poubelles qui débordent… et de penser que des étudiants qui n’ont pas d’autre choix doivent venir manger ici, cela fait peur. La sœur de Karim nous dit qu’elle n’y mange pas car elle a heureusement une tante qui habite en ville, mais tous les autres? Celles et ceux qui viennent de loin? Il y a des poubelles partout… Voici quelques photos:DSC04188DSC04197DSC04193DSC04189 

 

Aquilina va aussi visiter la Cité U des filles tandis que nous l’attendons devant car c’est interdit aux garçons. Avec eux la sympathie et la curiosité sont évidentes. DSC04198

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Ils répondent à toutes mes questions. J’ai aussi beaucoup sympathisé avec Cassandre, malgré ce voile qui me déroute… Elle est étudiante en Droit mais n’est pas certaine d’en faire un métier.

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L’après-midi passe vite et voici que nous retrouvons le frère de Karim, qui vient nous chercher. Il a trouvé une voiture et nous emmène dans la montagne, dans la famille. Nous longeons un grand lac.
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Dans chaque virage, quand il y a un terre plein, un petit parking avec des voitures et, derrière, des étals et des hommes qui discutent. Ils vendent de l’alcool, nous dit Hector. C’est strictement interdit mais je crois comprendre que tout le monde ferme les yeux. De la vallée, de plus en plus encaissée, nous pouvons voir les villages berbères juchés en haut des montagnes. L’un d’eux est célèbre c’est Beni Yenni, le village des bijoutiers et le lieu de naissance de Mouloud Mammeri et du chanteur Idir.

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la main du Juif

 

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la tête de l’éléphant

 

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Le village de Karim est situé juste en face de la chaîne du Djurdjura.
De là-haut on voit deux sommets en particulier: « La main du Juif » et « la tête de l’éléphant ». Pour la tête de l’éléphant, c’est évident, par contre « la main du Juif », personne n’a pu m’expliquer pourquoi. La richesse du pays, ce sont les oliviers, son huile d’olive est réputée dans toute l’Algérie, ainsi que les troupeaux de chèvres et les figuiers. C’est beaucoup trop pentu pour y faire vraiment de l’agriculture, même si chaque maison a son potager. Les villages de ce pays peuvent être très étendus, tout en longueur, dominant. Les vallées sont étroites. C’est une terre d’émigration ce qui explique les maisons grandes mais aussi la relative absence des hommes partis travailler ailleurs dans le pays ou à l’étranger.

Nous sommes reçus dans la famille de Karim comme des hôtes de marque et l’immense gentillesse de cette famille je ne suis pas prêt de l’oublier. Cassandre me présente à sa famille comme « Sa maman était algérienne, il est donc un peu notre cousin… »

Leur père, Priam, travaille dans la ville voisine comme écrivain public, la maman, Hécube, s’occupe de la maison, et si l’aînée, Laodicée, l’aide à la maison, tous les autres enfants vont l’école ou à la fac. Priam a été à l’école en France, à Maubeuge, là ou son père travaillait.

Toute la famille se réunit dans une grande chambre. La télévision ronronne sur des émissions culinaires. Il y a beaucoup d’émotion, bien sûr, à cause de ce fils mort brutalement d’une crise cardiaque, en exil, en France. C’est surtout le père, qui parle, dans un français parfait. Il explique son travail: il écrit des lettres pour des démarches auprès des administrations. Il a un ordinateur, une imprimante, il gère aussi la boutique de téléphonie. Ses filles sont toutes les trois absolument adorables. Cassandre a enlevé son voile, je ne la reconnaissais pas. Laodicée, l’ainée, Polyxène, la toute blonde aux longs cheveux… Elles sourient, rigolent, sont unies, complémentaires, aucune ne fait la gueule… Tout indique une famille heureuse où seul le père semble sérieux. Le dernier fils revient du foot. Un peu plus tard on passe à table. Le frère de Priam est arrivé. Dans le salon il y a donc la fille aînée, Aquilina, les hommes et moi et ailleurs les autres filles. Mais je pense que cette séparation est juste dûe au fait que nous sommes trop nombreux et pas pour une autre raison.

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Le couscous a un grain fin et il est plutôt blanc. Il est vraiment très bon. Les filles se taquinent entre elles en disant de Laodicée, la sœur aînée, qui est fiancée et se marie en juillet, ne sait pas faire le couscous. Elle en convient et tout le monde rit. Il y a aussi des grands silences avec ces sourires de complicité et de compréhension mutuelle. Priam explique la spécificité culturelle des kabyles, leur refus de l’islamisme et du terrorisme. Pourtant c’est ici qu’il a perduré le plus longtemps? Oui, mais c’est la topographie, la montagne. Je ne pose pas plus de questions, étant très ignorant, et ne voulant surtout pas heurter des sensibilités. Mais en arrivant ici j’ai remarqué qu’à chaque carrefour, dans la vallée, il y a des barrages de l’armée, de la gendarmerie ou de la police, avec des chicanes, des guérites en ciment et des barbelés.

 

La soirée se passe en discussions, en découvertes mutuelles puis Aquilina part dormir avec les filles, les garçons partent vers une autre chambre, et je m’endors sur un matelas, dans le salon.

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Le lendemain matin, quand je me réveille dans cette maison silencieuse où tout le monde dort encore, j’écris, face à la montagne. J’aurais aimé mieux décrire ces rapports humains si forts, la chaleur de cette famille, mais où plane la disparition de notre ami Karim. J’entends du bruit: sa maman prépare un gâteau de semoule sur le balcon. Priam part à son travail. J’entends les filles qui papotent dans leur  chambre…

Ce matin Cassandre nous emmène à la tombe de son frère. Aquilina est très émue. Le cimetière n’est pas enclos, il descend sur une pente, tout en longueur un peu comme le village au-dessus. En remontant je rencontre la maman de Karim, elle a mis son costume traditionnel, et très vite elle se met à pleurer. Elle est usée par cette vie dure, la montagne, l’hiver et le chagrin. Je la serre contre moi.  Je l’embrasse. Je ne sais pas quoi dire…

Nous remontons vers la route. Cassandre n’a plus son voile et elle nous le fait remarquer en rigolant. Je crois comprendre que la pression des regards masculins, le harcèlement, est trop fort à Tizi-Ouzou et que son voile est une armure. Qu’ici où elle connaît tout le monde elle n’en a plus besoin.

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Plus tard Hector nous emmène faire une ballade en bagnole et nous montons jusqu’à une piste abandonnée. Il y a des vautours dans le ciel, et des maisons incongrues construites par des emmigrés… Et les tombes sont dispersées un peu devant chaque maison comme si l’on gardait les siens près de chez soi.
Puis nous passons à table. Les filles ont encore préparé tout un repas de fête, une purée de  piments secs (très très fort) une salade de poivrons (très fort), un tajin de pommes de terre aux olives, des morceaux de poulet… et des oranges.
On se prend une dernière photo. Et puis c’est le départ. Il faut nous arracher tout en promettant de revenir. Hector nous ramène en ville et nous dépose à la gare routière. Il pleut de plus en plus. Nous rentrons à Alger sous une pluie battante.
Un taxi, on repasse à Hussein Dey chercher le sac à dos d’Aquilina puis le neveu d’Omphale nous emmène à Bir Mourad Raïss (en français Birmandreiss) où nous avons rendez-vous avec un ami toulousain qui travaille en Algérie depuis plusieurs années.

À suivre: Alger, le Cap Matifou, le tonton d’Aquilina…

Caillou, le 27 avril 2012

Alger. 10 avril 2012, Belcourt, « le 20 août 1955 », et la suite…

Nous repartons par la rue Didouche et passons devant l’Université. C’est là aussi la foule. Cette ville semble décidemment très active. Aquilina rentre au centre culturel. Il y a là des stands représentant différentes initiatives culturelles dans des villes d’Algérie. Elle me dit, en sortant, que c’est très intéressant car dans beaucoup d’endroits, en Algérie, la culture était jusqu’à maintenant la dernière roue du carrosse. Elle a déjà visité plusieurs fois l’Algérie, elle y a de la famille, son blog (une blonde au bled) en parle beaucoup et bien, j’entends donc ce qu’elle me dit. Nous visiterons d’ailleurs un centre culturel (Mouloud Mammeri) à Tizi-Ouzou, bondé. L’attrait pour la culture de la part d’une grande partie de la jeunesse algérienne, qui en est habituellement privé, est un immense espoir. On ne se rend peut-être pas compte qu’ici, en France, où aller dans une bibliothèque, une librairie, un musée, au cinéma ou au théâtre est facile et banal, la culture est un acquis. En Algérie, c’est une autre histoire et la période du terrorisme islamiste a encore plus désertifié l’offre culturelle.

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Le ciel est traversé de fils. Comme si tous les voisins se branchaient sur un seul et même cable de télévision, par dessus les rues et les places…
Après avoir été boire un verre avec un copain d’Aquilina, journaliste à Algérie news et un de ses collègues, nous repartons en métro, vers un quartier périphérique d’Alger : Belcourt. En effet, une amie de Madeleine m’a demandé d’aller, si je la retrouve, photographier la maison de son père. Nous descendons à la station Hama. Belcourt est un quartier tout en longueur, en contrebas d’une haute colline, dominé par l’immense monument des Martyrs.

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Je retrouve très facilement l’avenue Victor Hugo, mais pour l’allée des Muriers cela s’avère plus compliqué. Nous interrogeons des petits vieux, assis sur un banc, mais ils ne semblent pas bien comprendre le français. En tout cas ils ne connaissent pas l’allée des Muriers. Heureusement un commerçant du quartier se souvient et nous en indique la direction. En repassant devant le banc, un des vieux messieurs se lève et nous appelle. Il nous dit qu’il n’a pas bien compris notre question. En fait il est très sourd. Puis en comprenant ce que nous cherchons, son visage s’éclaire et il nous explique où se trouve cette rue. Il est tout content et nous le remercions chaleureusement.

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Nous passons devant des rues, à gauche, qui montent très fortement dans les pentes de la colline. Il y a beaucoup de monde mais c’est très pauvre, une sorte d’immense marché au puces où les gens vendent tout et n’importe quoi à même le trottoir. Quelques jours plus tard nous rencontrons un jeune auteur de B.D. qui nous dit qu’il a été dévalisé, en plein jour, il y a quelques semaines à Belcourt. Quatres jeunes l’on emmené dans une arrière-cour et lui ont piqué papiers, fric et téléphone portable. Nous avons une peur rétrospective… Sur la place que nous cherchons le café est noir de monde. Il n’y a que des hommes.

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Enfin nous remontons cette rue et nous arrivons devant le n°19. Ce n’est pas une maison mais une sorte de garage. Sur le seuil de la maison d’à côté, trois vieux messieurs me regardent, intrigués. Je leur demande s’il s’agit bien du 19 allée des Muriers et tous les trois me répondent en même temps que c’est bien l’endroit. Je fais donc ma photo puis je retourne leur expliquer que c’est pour une dame, qui vit à Poitiers, mais je n’ai pas le temps de terminer ma phrase que l’un d’entre eux me répond qu’ils avaient bien compris. Il me précise qu’avant c’était une école coranique. Il doit y avoir une erreur… On se sourit. Décidément la guerre est bien finie.

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Que la guerre soit bien finie, ce n’est pas si sûr, car en rentrant à Hussein Dey nous longeons un grand stade et j’en déchiffre le nom : « Stade du 20 août 1955 ». C’est la date de ce que ma famille appelait, dans mon enfance, le massacre de Philippeville. De retour en France je fais des recherches. Peut-être, me suis-je trompé ? Ce serait le 20 août 1956, donc le congrès de la Soumam, qui est honoré à cet endroit ? Non, le 20 août 55, c’est bien les « événements du Nord constantinois ». Je viens justement de lire le livre magnifique de Mme Mauss-Copeaux, de revoir le film de Jean Pierre Lledo. Et puis je lis aussi ce qu’en dit El Moudjahid. Et j’ai cette histoire en tête.

Le stade du 20 août 1955

Je sais bien que je fais de la morale ! Mais c’est un crime contre l’humanité qui a été fait à Philippeville. Que les Algériens aient eux-mêmes souffert épouvantablement des crimes contre l’humanité  effectués par l’Armée française depuis 1830 (enfumades, massacres de douars, déportations, napalm, viols, tortures), ne justifie pas qu’ils donnent à un stade la date d’un crime que le FLN a lui même commis contre l’humanité… J’ai un peu l‘impression d’avoir longé un stade en l’honneur d’Oradour-sur-Glane !
Et nous rentrons très fatigués à Hussein Dey. Nous avons marché toute la journée. Omphale et sa sœur Lysistrata sont à la maison. Il y a même notre amie Flora, qui vit à Toulouse et travaille en Algérie. Ce sont des militantes, féministes, syndicalistes. Autant dire que nous passons une très bonne soirée à discuter de nos premières impressions de voyage, mais aussi de la condition des femmes en Algérie, de politique, des élections. Tout le monde fume. La télévision est allumée en permanence. Demain Omphale part en Kabylie avec son neveu. Elle propose de nous déposer à Tizi-Ouzou… Je vais me coucher, très fatigué mais aussi très content.

Caillou, le 26 avril 2012