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« OUBLIER CAMUS » d’Olivier CLOAG

Critique d’un pamphlet.

Un petit livre, de 160 pages, paru en septembre 2023 aux Éditions La Fabrique fait un tabac dans les milieux intellectuels, militants et chez les amoureux d’Albert Camus. 64 ans après sa mort, un universitaire de Caroline du Nord aux États-Unis propose d’oublier Camus.

 

En trois parties :

1° Ce pamphlet est un torchon bourré de citations tronquées, d’interprétations tendancieuses, de falsifications historiques, de rumeurs invérifiables.
Il est anachronique, car incapable de se replacer dans la période historique, qui date de plus de 70 ans. Il juge Camus au nom d’une idéologie contemporaine, moraliste, américaine, le décolonialisme, que l’on peut rapprocher des théories post-modernes de déconstruction.
2° Heureusement Albert Camus a beaucoup écrit et on peut trouver assez facilement ce qu’il disait, pensait et sentait, politiquement et humainement sur son pays de naissance l’Algérie. Une partie de cette critique va donc constituer à s’appuyer sur les textes mêmes d’Albert Camus pour remettre les choses en place, jeter l’ouvrage de Mr Cloag à la poubelle et enfin, relire Camus
3° Car le lire, maintenant, dans cette impasse épouvantable de la guerre entre Israël et le Hamas, c’est aussi un formidable rappel du courage d’être humain. C’est un appel aux hommes et femmes de paix, aux refus des haines qui divisent et de la violence qui ne fait qu’engendrer la violence.

1° Un torchon
Commençons par une citation tronquée :
Page 16
Notons ce qui ne choque pas Camus :
le détail du salaire horaire des uns et des autres, les Algériens gagnant après les grèves 2,30 frs et les pieds-noirs 7,20 Fr.
Camus ne remet pas cette injustice criante en cause, au contraire, il la prend comme donnée absolue dans ses calculs. C’est l’acceptation de l’axiome impérial : les Européens gagnent plus que les Algériens à travail égal.
Du coup je vais chercher l’article de Camus dans Alger républicain du 12 octobre 1938
et je trouve :
La spéculation contre les lois sociales
… La hausse des salaires a donc un peu amélioré la situation du manœuvre indigène. Mais lorsqu’il s’agit d’un homme qui gagnait 11 frs 20 par jour, on sent bien qu’une amélioration de cet ordre n’est encore qu’un pis-aller.

Page 21 :
les colons européens vivent cette décision comme une atteinte à leurs privilèges.
Mais qu’est-ce qu’un colon ? Dans le dictionnaire Robert, je lis :
Personne libre attachée héréditairement au sol qu’elle exploite.
Personne qui est allée peupler ou exploiter une colonie.
Habitants d’une colonie.

En langage commun, un colon c’est un propriétaire terrien. Donc une minorité des européens d’Algérie, plutôt habitants des villes, et artisans, commerçants ou employés.
Olivier Cloag essentialise tous les Européens d’Algérie sous le terme de colon.
Voyons ce qu’écrit Albert Camus sur le terme « colon » :
Chroniques Algériennes : Page 359 des œuvres complètes
LA BONNE CONSCIENCE
Entre la métropole et les Français d’Algérie, le fossé n’a jamais été plus grand. Pour parler d’abord de la métropole, tout se passe comme si le juste procès, fait enfin chez nous à la politique de colonisation, avait été étendu à tous les Français qui vivent là-bas. À lire une certaine presse, il semblerait vraiment que l’Algérie soit peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac.
Cette image d’Épinal est dangereuse. Englober dans un mépris général, ou passer sous silence avec dédain, un million de nos compatriotes, les écraser sans distinction sous les péchés de quelques-uns ne peut qu’entraver, au lieu de favoriser la marche en avant que l’on prétend vouloir. … /… 80 % des Français d’Algérie ne sont pas des colons, mais des salariés ou des commerçants.

Page 24 :
Le soutien de la gauche en Algérie au projet Blum/Violette est considéré par Cloag comme le meilleur moyen de neutraliser toute velléité d’indépendance :
Considérant que loin de nuire aux intérêts de la France, ce projet les sert de la façon la plus actuelle. Dans la mesure où il fera apparaître aux yeux du peuple arabe le visage d’humanité qui doit être celui de la France.
En adoptant cette attitude, Camus ne remet donc pas en cause la structure coloniale. S’il est exact que Camus est assimilationniste, donc pour une assimilation des Algériens à la République française, dont les premiers pas étaient la proposition Blum Violette cela ne signifie nullement qu’il était pour la colonisation.

Page 26
Puis quand le Parti Communiste (Algérien) quitte ce soutien à la réforme Blum/Violette alors Camus quitte le PCA. C’est à ce moment en 1937 que Camus quitte le parti communiste algérien… C’est un mensonge pur et simple ! Voilà ce qu’écrit l’historien Guy Pervillé dans une conférence :
Ainsi s’explique son adhésion juvénile au PCA, à la fin de l’été 1935. Il en fut exclu deux ans plus tard parce qu’il refusait le reniement de la solidarité anticolonialiste avec l’Étoile nord-africaine puis le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj au nom de l’antifascisme.
(http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=274

Page 27
Pour Cloag quand Camus écrit sur la misère en Kabylie (page 27) c’est pour montrer que la France ne fait pas ce qu’il faut. Même si le journal ou il publie ces articles est interdit, cela prouve qu’il soutient la colonisation. Il suffit de lire « misère en Kabylie » pour voir le contresens absolu.
Page 1413 des œuvres complètes : Notice. Camus et l’Algérie.
D’une enquête en Kabylie, il rapporte, en juin 1939, les onze articles de « Misère de la Kabylie », description minutieuse des ravages de l’organisation économique et sociale mise en place par le système colonial. Le ton est modéré, mais la dénonciation implacable ; dorénavant, Camus est aux prises avec une censure qui le réduit au chômage l’année suivante, ce qui l’oblige à partir pour Paris.

Page 31
Quand Camus n’écrit pas sur les massacres de Sétif et Guelma, cela prouve qu’il soutient la répression. Ce qui est totalement faux. Camus écrit :
Chroniques Algériennes : Page 360 des œuvres complètes.
Qui, en effet, depuis trente ans, a naufragé tous les projets de réforme, sinon un Parlement élu par les Français qui fermait ses oreilles aux cris de la misère arabe, qui a mis que la répression de 1945 se passe dans l’indifférence, sinon la presse française dans son immense majorité ? (Note : Sur les évènements de Sétif.)

Donc qu’il écrive ou pas Camus est un colonialiste.
Ce livre est donc bourré de contresens.
À partir de là je me méfie de toutes les citations tronquées.

On en arrive à l’affirmation page 34 qui cite 5 lignes :
Entre ces deux causes, celle de l’humanisme et celle de l’Algérie française, Camus a effectivement choisi la seconde. Le masque tombe quand il dit à Quillot, en septembre 1959, « si l’Algérie devient indépendante, je quitterai la France. Je partirai au Canada. 48 »
Je cherche la source. Gloag indique par une note N° 48 : Œuvres complètes. Tome II, Page 1861.
Dans l’exemplaire CAMUS œuvre complète Tome II, page 1861, édition de 1965 cette note ne figure pas ?
Un camarade m’envoie une autre version du même livre. Et il me précise par mail : Il s’agit de la réédition de 2000 d’une édition originale de 1965 de « Albert Camus Essais ». Dont acte ! 40 ans après sa mort, Camus parle encore !!!
Cette phrase est citée également dans la même conférence de Guy Pervillé de 2012
La seconde [29] est une sorte de conclusion personnelle ajoutée par Roger Quilliot : « Dirai-je, pour finir, que Camus ne parvint jamais à se faire à l’idée d’indépendance de l’Algérie. La dernière fois que je le vis en 1959, après le discours sur l’autodétermination, il me dit : « (…) si l’Algérie devient indépendante, je quitterai la France. Je partirai au Canada ». La contradiction avec la lettre du 19 octobre 1959 citée par Philippe Vanney semble totale, mais sans doute faut-il comprendre que Camus évoquait devant Roger Quilliot l’hypothèse d’une victoire de la sécession.
Il s’agit donc d’une phrase dite par Camus dont se souvient Quilliot, plusieurs années plus tard.
Cette phrase isolée (et qui n’a pas dit une connerie à un moment ou à un autre de sa vie !) est en contradiction avec tout ce qu’écrit Camus.
Mais Cloag en fait ses choux gras !

Après les phrases tronquées, passons aux interprétations :
Page 45
Sa lecture du symbolisme des rats dans la peste roman écrit en 1941, est proprement dégueulasse. Les rats de la peste sont, d’après Olivier Cloag, les Algériens qui vont envahir Oran. Alors que tous les autres lecteurs y ont vu une allégorie de l’occupation allemande de la France. Non seulement cette interprétation est scandaleuse pour Camus mais elle l’est aussi pour les Algériens !

J’en profite pour signaler que France 2 a annoncé que le premier épisode de “La Peste” serait diffusé le lundi 4 mars à 21h10. La chaîne publique proposera les deux premiers épisodes ce soir-là. Réalisée par Antoine Garceau sur un scénario de Gilles Taurand et Georges-Marc Benamou, cette nouvelle mini-série en quatre épisodes s’inspire du célèbre livre éponyme écrit par Albert Camus.

Page 53
Cloag fait l’apologie de la violence révolutionnaire des colonisés. Il suit en cela la bonne lecture d’un Fanon ou d’un Sartre tandis que Camus, qui est fondamentalement contre la violence, qu’elle soit coloniale ou révolutionnaire écrit :
Chroniques Algériennes : Page 364 des œuvres complètes.
Telle est, sans doute, la loi de l’histoire. Quand l’opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l’injustice (1°). Mais il peut avancer plus ou moins et, si telle est la loi de l’histoire, c’est en tout cas la loi de l’esprit que sans cesser de réclamer justice pour l’opprimé, il ne puisse l’approuver dans son injustice, au-delà de certaines limites. Les massacres des civils, outre qu’ils relancent les forces d’oppression, dépassent justement ces limites et il est urgent que tous le reconnaissent clairement. 1° (Argumentation reprise dans l’Homme révolté)

Mais on va trouver encore plus amusant :
Page 57 où Sartre devient résistant !
On parle bien du Sartre qui fait applaudir Les mouches  au théâtre de la Cité le 2 juin 1943 :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Mouches
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Sartre
« Je maintiens qu’en une vingtaine d’années consacrées à la recherche et à des travaux sur l’histoire de la Résistance en France, je n’ai jamais rencontré Sartre ou Beauvoir. »
Dit le journaliste résistant Henri Noguères à l’historien Gilbert Joseph :

Et Page 62 ou Camus devient un collabo des Allemands puisque défaitiste-pacifiste dès 1939. (Ce qui d’ailleurs était aussi le cas de Giono)
En 1943, il devient lecteur chez Gallimard, entre dans la Résistance et prend la direction de Combat.
Le journal se revendique comme la « voix de la France nouvelle » et Camus ne souhaite pas qu’il soit associé à un quelconque parti politique. En mai ; la résistance lui délivre une fausse carte d’identité sous le nom de Albert Mathé, lui donnant comme résidence rue de petit vaux à Epinay-sur-Orge. Son pseudonyme, dans la Résistance, était Bauchard.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Camus

Page 103
À propos du dernier livre d’Albert Camus, Le Premier Homme, et de la xénophobie des pieds-noirs :
Cette subordination n’est pas relevée de façon critique bien au contraire, elle est défendue comme excusable parce que humaine. Cette tentative de justification de la xénophobie renvoie une conception de l’humanité comme motivée par des atavismes purement identitaire.

Ce type n’a rien compris entre l’humain, le sensible et son « antiracisme ». Camus est le fils d’un temps et d’une société donnée. Il est déchiré entre un humanisme universel qui lui fait dénoncer toute sa vie ce que le colonialisme fait subir aux Algériens, et la peur qu’il ressent de ce qui va arriver aux Français d’Algérie.

C’est qu’il exprime dans son fameux :
« En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »
Lors de la remise du Nobel.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie

Page 105
Ce que Cloag décrit comme haine des anticolonialistes parisiens de la part de Camus :
Cette obsession contre les métropolitains indépendantistes, perçue comme une cinquième colonne, est une autre manière de minimiser le rôle des Algériens dans leur propre libération.
Alors que cette haine est le reflet de l’incompréhension des élites parisiennes pour le drame des pieds-noirs qui devaient s’exiler.
C’est vrai que je me dis que le racisme des pieds noirs aurait été difficilement intégrable dans une Algérie algérienne… mais leur souffrance m’est chère !

Page 106 :
Une citation (immonde) tirée du livre Le premier homme. Il s’agit d’un songe du personnage.
Il le rêve dans la sieste : demain, six cents millions de Jaunes, des milliards de Jaune, de Noirs, de basané, déferleraient sur le cap de l’Europe… Et au mieux la convertiraient. Alors tout ce qu’on avait appris, à lui et à tout ce qui lui ressemblaient, tout ce qu’il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pourquoi il avait vécu mourraient d’inutilité..
Mais Cloag en tronque la dernière phrase :
Qu’est-ce qu’il faudrait encore alors ? Le silence de sa mère, il déposait ses armes devant elle.
Quand on sait qu’il s’agit d’un livre inachevé, retrouvé dans la voiture à l’état de carnets épars et dont rien ne prouve qu’il aurait voulu publier tel quel ! Il faut tout rechercher, tout relire, car ce torchon est d’une telle mauvaise foi qu’il triche partout !

Je ne vais pas continuer à rechercher si Camus était sexiste ou s’il n’a pas changé d’avis sur la peine de mort.

Tout cela est sans importance face au génie de certaines pages d’Albert Camus.
Je pense à Noces par exemple… Alors effectivement il n’y a pas d’Arabes dans l’Étranger ou dans La Peste. Kamel Daoud, en 2014, dans son roman Meursault contre-enquête, l’avait bien relevé avec finesse. Mais ces absences correspondent à une réalité urbaine de l’Algérie française. Ma mère me disait que, dans son enfance, elle ne rencontrait pratiquement jamais d’Arabes en dehors des femmes de ménage de la pension de jeunes filles où elle était enfermée. Elle n’a vraiment côtoyé des Algériens que pendant la guerre, en Italie, engagée dans la première armée française comme transmissioniste. (Monte-Cassino, le débarquement de Provence, Colmar…) Cela ne l’a pas empêché plus tard d’être pour l’indépendance de ce pays.

Finalement pourquoi cet universitaire, Monsieur Cloag, a-t-il écrit un pamphlet aussi mensonger ? Je pense qu’il s’agit d’une idéologie : les études décoloniales.
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tudes_d%C3%A9coloniales
C’est honorable de vouloir faire prendre conscience du traumatisme des colonisations.
La richesse des pays développés s’est construite sur cet esclavage, sur ce pillage, sur ces massacres des populations indigènes d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud. Les internationalistes, les communistes, les anarchistes ont toujours été aux côtés des peuples colonisés, des décoloniaux sans le savoir.
Mais aux États-Unis une forme très spécifique de la pensée décoloniale est apparue ces dernières années. Ce sont ces déboulonneurs de statues, qui n’ont rien connu de ces combats internationalistes et qui maintenant construisent les divisions entre les peuples, entre les genres, entre les sexes, au nom d’un droit à l’identité personnelle. C’est une forme de néototalitarisme tout à fait compatible avec le néolibéralisme et le capitalisme mondialisé.

2° Lire, relire, découvrir Camus

Pour Camus, pour son style, pour sa vérité, je voudrais juste placer ici un extrait de son dernier livre de Camus : le premier homme. Pages 73 et suivantes

« Le ragoût va brûler, attends. »
Elle s’était levée pour aller dans la cuisine et il avait pris sa place, regardant à son tour dans la rue inchangée depuis tant d’années, avec les mêmes magasins aux couleurs éteintes et écaillées par le soleil. Seul le buraliste en face avait remplacé par de longues lanières en matière plastique multicolores son rideau de petits roseaux creux dont Jacques entendait encore le bruit particulier, lorsqu’il le franchissait pour pénétrer dans l’exquise odeur de l’imprimé et du tabac et acheter L’Intrépide où il s’exaltait à des histoires d’honneur et de courage. La rue connaissait maintenant l’animation du dimanche matin. Les ouvriers, avec leurs chemises blanches fraîchement lavées et repassées, se dirigeaient en bavardant vers les trois ou quatre cafés qui sentaient l’ombre fraîche et l’anis. Des Arabes passaient, pauvres eux aussi mais proprement habillés, avec leurs femmes toujours voilées mais chaussées de souliers Louis XV. Parfois des familles entières d’Arabes passaient, ainsi endimanchées. L’une d’elles traînait trois enfants, dont l’un était déguisé en parachutiste. Et justement la patrouille de parachutistes repassait, détendus et apparemment indifférents. C’est au moment où Lucie Cormery entra dans la pièce que l’explosion retentit.
Elle semblait toute proche, énorme, n’en finissant plus de se prolonger en vibrations. Il semblait qu’on ne l’entendait plus depuis longtemps, et l’ampoule de la salle à manger vibrait encore au fond de la coquille de verre qui servait de lustre. Sa mère avait reculé au fond de la pièce, pâle, les yeux noirs pleins d’une frayeur qu’elle ne pouvait maîtriser, vacillant un peu. « C’est ici. C’est ici, disait-elle. — Non », dit Jacques, et il courait à la fenêtre. Des gens couraient, il ne savait où ; une famille arabe était entrée chez le mercier d’en face, pressant les enfants de rentrer, et le mercier les accueillait, fermait la porte en retirant le bec-de-cane et restait planté derrière la vitre à surveiller la rue. À ce moment, la patrouille de parachutistes revint, courant à perdre haleine dans l’autre sens. Des autos se rangeaient précipitamment le long des trottoirs et stoppaient. En quelques secondes, la rue s’était vidée. Mais, en se penchant, Jacques pouvait voir un grand mouvement de foule plus loin entre le cinéma Musset et l’arrêt du tramway. « Je vais aller voir », dit-il.
Au coin de la rue Prévost-Paradol, un groupe d’hommes vociférait. « Cette sale race », disait un petit ouvrier en tricot de corps dans la direction d’un Arabe collé dans une porte cochère près du café. Et il se dirigea vers lui. « Je n’ai rien fait, dit l’Arabe. — Vous êtes tous de mèche, bande d’enculés », et il se jeta vers lui. Les autres le retinrent. Jacques dit à l’Arabe : « Venez avec moi », et il entra avec lui dans le café qui maintenant était tenu par Jean, son ami d’enfance, le fils du coiffeur. Jean était là, le même, mais ridé, petit et mince, le visage chafouin et attentif. « Il n’a rien fait, dit Jacques. Fais-le entrer chez toi. » Jean regarda l’Arabe en essuyant son zinc. « Viens », dit-il, et ils disparurent dans le fond. En ressortant, l’ouvrier regardait Jacques de travers. « Il n’a rien fait, dit Jacques. — Il faut tous les tuer. — C’est ce qu’on dit dans la colère. Réfléchis. » L’autre haussa les épaules : « Va là-bas et tu parleras quand tu auras vu la bouillie. » Des timbres d’ambulances s’élevaient, rapides, pressants. Jacques courut jusqu’à l’arrêt du tram. La bombe avait explosé dans le poteau électrique qui se trouvait près de l’arrêt. Et il y avait beaucoup de gens qui attendaient le tramway, tous endimanchés. Le petit café qui se trouvait là était plein de hurlements dont on ne savait si c’était la colère et la souffrance.
Il s’était retourné vers sa mère. Elle était maintenant toute droite, toute blanche. « Assieds-toi », et il l’amena vers la chaise qui était tout près de la table. Il s’assit près d’elle, lui tenant les mains. « Deux fois cette semaine, dit-elle. J’ai peur de sortir. — Ce n’est rien, dit Jacques, ça va s’arrêter. — Oui », dit-elle. Elle le regardait d’un curieux air indécis, comme si elle était partagée entre la foi qu’elle avait dans l’intelligence de son fils et sa certitude que la vie tout entière était faite d’un malheur contre lequel on ne pouvait rien et qu’on pouvait seulement endurer. « Tu comprends, dit-elle, je suis vieille. Je ne peux plus courir. » Le sang revenait maintenant à ses joues. Au loin, on entendait des timbres d’ambulances, pressants, rapides. Mais elle ne les entendait pas. Elle respira profondément, se calma un peu plus et sourit à son fils de son beau sourire vaillant. Elle avait grandi, comme toute sa race, dans le danger, et le danger pouvait lui serrer le cœur, elle l’endurait comme le reste. C’était lui qui ne pouvait endurer ce visage pincé d’agonisante qu’elle avait eu soudain. « Viens avec moi en France », lui dit-il, mais elle secouait la tête avec une tristesse résolue : « Oh ! non, il fait froid là-bas. Maintenant je suis trop vieille. Je veux rester chez nous. »

Mais cela ne suffit pas ! Il me faut citer Camus, comme écrivain politique :

Chroniques Algériennes : LA BONNE CONSCIENCE
Si les Français d’Algérie cultivaient leurs préjugés, n’est-ce pas avec la bénédiction de la métropole ? Et le niveau de vie des Français, si insuffisant qu’il fût, n’aurait-il pas été moindre sans la misère de millions d’Arabes ? La France entière s’est engraissée de cette faim, voilà la vérité. Les seuls innocents sont ces jeunes gens que, précisément, on envoie au combat.

Chroniques Algériennes : TRÊVE POUR LES CIVILS
Je sais, il y a une priorité de la violence. La longue violence colonialiste explique celle de la rébellion. Mais cette justification ne peut s’appliquer qu’à la rébellion armée. Comment condamner les excès de la répression si l’on ignore ou l’on tait les débordements de la rébellion ? Et inversement, comment s’indigner des massacres des prisonniers français si l’on accepte que des Arabes soient fusillés sans jugement ? Chacun s’autorise du crime de l’autre pour aller plus avant. Mais à cette logique, il n’est pas d’autre terme qu’une interminable destruction. « Il faut choisir son camp », crient les repus de la haine ! Je l’ai choisi ! J’ai choisi mon pays, j’ai choisi l’AIgérie de la justice, où Français et Arabes s’associeront librement !

Chroniques Algériennes : LE PARTI DE LA TRÊVE
On me dit qu’une partie du mouvement arabe propose une forme d’indépendance qui signifierait, tôt ou tard, l’éviction des Français d’Algérie. Or, par leur nombre et l’ancienneté de leur implantation, ceux-ci constituent eux aussi un peuple, qui ne peut disposer de personne, mais dont on ne peut disposer non plus sans son assentiment.
Les éléments fanatiques de la colonisation, de leur côté, brisent les vitres au cri de « Répression », et renvoient après la victoire des réformes mal définies. Cela signifie pratiquement la suppression, au moins morale, d’une population arabe dont ni la personnalité ni les droits ne peuvent être niés. Ce sont là des doctrines de guerre totale. Ni dans un cas ni dans l’autre, on ne peut parler d’une solution constructive.
Et dans son discours pour une trêve civile qui demandait que d’un côté (l’armée française) comme de l’autre (Les fellaghas) on arrête de s’en prendre aux civils :
En ce qui me concerne, j’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis, et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient.

Car enfin, ce grand poète a aussi essayé de faire cesser les massacres qui ont ponctué la guerre d’Algérie !
https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Appel_pour_une_Tr%C3%AAve_Civile

3° L’actualité d’Albert Camus

Armé de son humanisme universel, il a essayé de faire entendre raison à la barbarie des siens et des autres.
Camus, un libertaire, pacifiste, humain, anticolonialiste, avec toutes ses contradictions, a voulu une fédération entre l’Algérie et la France. Il a essayé jusqu’au bout d’enrayer la machine qui a séparé ces peuples qui auraient pu vivre ensemble, Arabes, Berbères, Juifs, Français, Espagnols, Maltais… Cette terre leur était commune.
Mais la naissance d’une Algérie indépendante s’est faite dans la haine, dans le sang et dans l’exil. Il aurait pu en être autrement.
Comment ne pas voir que cette situation épouvantable se reproduit en ce moment même en Palestine/Israël ? Où l’horreur intégrale du massacre du 7 octobre dernier puis les bombardements sur tout un peuple, enfermé dans un tout petit territoire et sans aucun moyen de fuir semble sans espoir.
Alors bien sûr c’est compliqué. L’histoire est compliquée.
Mais une terre commune pour des peuples qui ont tout pour vivre ensemble, c’est déjà le message de Camus, il a 65 ans !

Caillou. 22 février 2023

Bibliographie :
Bien sûr tout Camus et en particulier : Noces, L’étranger, La peste, le premier homme. Et tous les écrits politiques
Albert Camus de Danièle Boone, aux éditions Henry Veyrier – 1987
Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud paru en octobre 2013 et réédité en 2014 chez Actes Sud
Albert Camus, fils d’Alger de Vircondelet, 2010. Paris, Fayard, 2010. ISBN 9782213638447.
Albert Camus : une vie d’Olivier Todd, Gallimard, coll. « NRF Biographies » en 1996, 864 p. ISBN 9782070732388.
L’ombre d’un homme qui marche au soleil de Maïssa Bey (préf. Catherine Camus), : Chèvre-feuille étoilée, 2006. (ISBN 2914467370)
Albert Camus, Élisée Reclus et l’Algérie de Philippe Pelletier, : les « indigènes de l’univers », Le Cavalier bleu, 2015

Et l’excellent article de Lou Marin sur l’excellente revue Divergences
https://divergences.be/spip.php?article3519

Je me suis beaucoup servi de cette application en ligne:

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Oradour-sur-Glane en Algérie : Une mémoire oubliée…

Je viens de terminer la lecture du livre de Nedjib Sidi Moussa: “La fabrique du Musulman”.
Livre passionnant que je recommande particulièrement à tous les excitéEs “en lutte contre l’islamophobie” qui en oublient de dénoncer l’islamisme politique au point d’en devenir les idiots utiles.
Sur son site https://sinedjib.com
j’ai trouvé une référence passionnante à une mémoire oubliée, celles des opposants au colonialisme français qui, dès aout 1945, dénoncèrent les massacres de Setif et Guelma.
Le 8 mai cela fait 77 ans.
Merci à Nedjib et à l’association RADAR http://www.association-radar.org qui témoigne de cette mémoire…
Ohé Partisans c’est un journal du Parti communiste Internationaliste, donc un groupe de trotskystes antifascistes… Le texte est en dessous.

PLUTÔT MOURIR DEBOUT QUE DE VIVRE À GENOUX
Oradour-sur-Glane en Algérie
La vérité sur le drame d’Afrique du Nord

Une censure sournoise et une presse bien sage : voilà pourquoi si peu de gens ont une idée précise des événements qui ont ensanglanté l’Algérie.
La situation
Les populations d’Afrique du Nord n’ont jamais connu les bienfaits de la colonisation ».
La richesse des gros colons, et des industriels a été faite de la sueur et du sang des esclaves coloniaux. Depuis la guerre, une famine effroyable a augmenté terriblement la mortalité. En Algérie, les deux tiers des enfants indigènes meurent avant l’âge de deux ans. Dans certaines régions, les Algériens ont pour toute nourriture 120 grammes de grain par jour. Des milliers d’Arabes vivent dans des loques et à peu près nus. Multipliez par dix les restrictions que nous connaissons ici, et par vingt la pourriture vichyssoise : vous avez la situation en Afrique du Nord. La colère des masses en est multipliée d’autant.
Les partis algériens
Par leur politique de soutien du gouvernement, les Partis Ouvriers français ont perdu une grande partie de leur influence. Les Algériens réalisent nettement que les paroles du P. S. et du P. C. F. contre les gros colons ne sont que de la démagogie. Il est évident que les colons ne pourraient exploiter longtemps le peuple algérien s’ils n’avaient pour les soutenir, les baïonnettes du gouvernement « démocratique » auquel participent le P. S. et le P. C. F.
Ce sont donc les Partis Nationalistes Algériens qui bénéficient de la confiance des masses populaires.
Le Parti du Peuple Algérien (P. P. A.) qu’une certaine presse hypocrite a tenté de confondre avec le P. P. F. Inutile de dire qu’il n’y a rien de commun.
Le chef du P. P. A. : Messali Hadj, fut emprisonné sous le gouvernement de Daladier puis sous celui de Pétain et enfin sous le gouvernement actuel. Le deuxième parti est « le mouvement des amis du manifeste », de Ferrat Abbas. Devant la poussée des masses laborieuses, la bourgeoisie ne pouvait freiner le mouvement par des appels au calme de chefs ouvriers traîtres (à la mode de chez nous), ces derniers n’ayant plus de crédit en Algérie. Pour briser les reins au mouvement d’émancipation, elle prépara une monstrueuse provocation. La préparation du massacre fut l’œuvre des colons fascistes et de l’administration algérienne. (Cela, toute la presse de gauche l’a reconnu en France.) Mais la complicité du gouvernement (sur laquelle la presse se tait) ressort des faits qui suivent.
Le drame
Le 8 mai, le drame éclate à Sétif. Une manifestation indigène avait lieu. Une foule de plusieurs milliers de Nord-Africains défilent avec des banderoles : « Vive l’Algérie Indépendante » ! « Libérez Messali Hadj » !
La police intervient. La foule refuse de retirer les mots d’ordre. Un commissaire de police sort son revolver et tire sur les manifestants. Plusieurs s’écroulent ; la foule se disperse. Alors, un groupe d’indigènes parcourt la ville en tuant un certain nombre de personnes.
En tout, 102 morts, d’après les chiffres officiels.
Le prétexte est fourni à une répression sauvage et l’État français se garde bien naturellement d’inquiéter les fomentateurs de la provocation. (Suite page 8.)
Au contraire, la répression est organisée contre la population indigène. Les Versaillais ont fait des petits ! La loi martiale est décrétée à Sétif. Il est interdit aux indigènes de sortir de chez eux s’ils ne sont pas munis d’un brassard spécial indiquant qu’ils se rendent au travail. Tout musulman vu sans brassard est tué sans avertissement.
En pleine ville de Sétif, dans un square, un gamin qui cueillait des fleurs est tué par un sergent. Dans la région de Sétif, la répression est faite par la Légion étrangère et les Sénégalais qui massacrent, violent, pillent les demeures des indigènes et incendient.
La marine dépêche le Duguay-Trouin de Bône. Il bombarde les environs de Kerrata. M. Tillon a demandé aux ouvriers de travailler à construire une forte aviation. Fort bien, les fascistes algériens savent utiliser cette aviation pour semer la mort dans les villages indigènes. Elle bombarde et mitraille toute la région au Nord de Sétif qui est aujourd’hui partiellement un désert (presse démocrate d’Algérie).
Le massacre atteint son comble.
A Guelma. La presse pétainiste a fait du beau travail et suscité une véritable folie raciste dans la population européenne, à telle point que la répression est dirigée par des éléments de la France Combattante et même du Parti Communiste local !
Le II et le 12 mai, selon l’aveu du sous-préfet Achiary, les officiers français font fusiller 300 (trois cent) jeunes musulmans (6 à 600 selon d’autres témoignages) … Les voilà bien les officiers vichystes (qui ne demandaient qu’à se racheter)
Partout le carnage continue, et à Taher, à la sortie d’une conférence faite par M. Lestrade-Carbonel, préfet de Constantine, plusieurs Vichystes notoires peuvent dire : (c’est un jour de victoire pour nous !), En effet.
En France, les gardes civiques du peuple n’existent plus, mais en Afrique du Nord la réaction constitue une « Garde civique » à elle, dans laquelle ce sont les anciens membres du S.O.I de Darnand qui occupent les principaux postes de commandement.
Des militants communistes qui s’étaient élevés contre la tuerie sont frappés par des naphtalineux. Certains militants disparaissent même mystérieusement.
A Djidjelli, les 9, 10 et 11 mai, l’armée pille les quartiers indigènes. La fédération des syndicats confédérés proteste et demande à être reçue par le préfet qui refuse en répondant à la manière de Goering : « L’armée fait son devoir » !
La manœuvre classique
Bien entendu, la réaction essaie de brouiller les cartes selon le procédé classique. Elle déclare que c’est la main de l’Allemagne qui est derrière tout cela.
C’est là un procédé qui prend avec les niais qui oublient que c’est le capital qui a fait Hitler et non Hitler qui a fait le capitalisme.
A la mairie de Douera, lors d’une réunion des maires du Sahel, un certain M. Dromigny applaudit le nom du Général de Gaulle, puis fait une diatribe contre la « propagande allemande » … et enfin réclame le maintien de la Loi Martiale et de la répression contre les indigènes.
Or, ce M. Dromigny était, avant-guerre le représentant en Algérie du Fasciste Dorgères !
Bilan de la répression
« Quelques centaines de victimes »
C’est faux !
Alors M. Tixier-Stulpnagel lâche du lest…
« Douze cents Algériens tués »
C’est faux I
Les culottes de peau chargées de la répression avouent huit mille morts !
Le consul américain d’Alger déclare 35.000 victimes indigènes.
« L’ordre règne en Algérie « !
Sur les Champs-Élysées, la foule applaudit les SS de la Légion en képi blanc. (Ce sont de vrais soldats, ma chère). Comme tout devient clair dans le « problème allemand » …
Et là-bas dans les ruines d’un village, un vieil Arabe parle à ses enfants du « peuple des Seigneurs »
Nous ressentons une grande honte en songeant à cela, nous qui avons lutté pendant quatre ans contre l’oppression. Non ! camarades algériens, nous ne voulons pas être complices du gouvernement bourgeois et de ses tueurs !
Vive la lutte du peuple algérien pour son indépendance !
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Caillou le 14 mai 2021

Malek Bensmaïl met gratuitement en ligne 10 de ses films

M. KALI

Malek Bensmaïl, le plus prolifique documentariste algérien, auteur de documentaires de création primés en de nombreux festivals, a mis en ligne dix de ses longs métrages.
Ils sont visibles jusqu’à fin avril gratuitement pour le grand bonheur des cinéphiles comme pour les moins accros de façon que leur confinement soit cinématographique dans un pays où le 7e art a été éradiqué.
Pour accéder à ces œuvres, il suffit de s’inscrire sur vimeo avec son adresse e-mail ou son compte Facebook, puis cliquer sur Regarder ou mdp promotionnel : confinement.
Les films sont dans les deux versions en sous titrage français et anglais. Il s’agit de :
La Chine est encore loin (2010-120’) https://vimeo.com/r/2z4q/ek16OG1pZ2,
Aliénations (2003-1h45’) https://vimeo.com/r/2z4A/ek16OG1pZ2,
Le Grand Jeu (2004-90’), https://vimeo.com/r/2z4G/ek16OG1pZ2,
Contre-Pouvoirs (2015-97’) https://vimeo.com/r/2z4M/ek16OG1pZ2,
Algérie(s) – Partie 1 (2002-2×80’) https://vimeo.com/r/2z4C/ek16OG1pZ2,
Algérie(s) – Partie 2 https://vimeo.com/r/2z4B/ek16OG1pZ2,
Boudiaf, un espoir assassiné (1999-60’) https://vimeo.com/r/2z4u/ek16OG1pZ2,
DéciBled (1998-55’) https://vimeo.com/r/2z4v/ek16OG1pZ2,
Des vacances malgré tout…(2000-70’’) https://vimeo.com/r/2z4x/ek16OG1pZ2,
DêmoKratia (court-métrage fiction-19’), https://vimeo.com/r/2z4I/ek16OG1pZ2,
Territoire(s) (1996-28’) https://vimeo.com/r/2z4K/ek16OG1pZ2

Merci !  C’est super. Nous allons regarder tout ça.
Caillou, pour Coup de Soleil Midi-Pyrénées

Algérie : L’artiste-peintre et bédéiste algérien Nime arrêté pour des caricatures politiques.

Le silence des médias français sur ce qui se passe en Algérie en ce moment est assourdissant. Pourtant le mouvement (HIRAK) continue, tous les vendredis, et les arrestations se multiplient.

NIME est un artiste et un brillant manager d’une célèbre agence de communication dans la wilaya d’Oran.
Mardi après-midi, des éléments des services de sécurité ont débarqué dans son bureau et saisi tout son matériel informatique.
Durant son interrogatoire, son facebook a été ouvert et son smartphone décortiqué.
Les services ont tenté de savoir quels étaient ses accointances politiques comme si le désir de liberté était un crime puni par la loi.
Il lui est reproché d’avoir croqué quelques personnalités influentes de la junte militaire et politique qui ont spolié les Algériens de leur soif de démocratie.
 Il sera présenté aujourd’hui au procureur.
NIME EST INNOCENT DE VOS INDIGNITÉS,
 IL EST UN ARTISTE TALENTUEUX,
 IL EST UN ESPRIT LIBRE D’ALGERIE !LIBÉREZ NIME,
 LIBÉREZ LES DÉTENUS POLITIQUES,
ILS SONT LA DIGNITÉ DE L’ALGERIE !

Selon le Comité National pour la Libération des Détenus (CNLD),
l’artiste Abdelhamid Amine a été arrêté le 26 novembre 2019 
dans les locaux de son agence de publicité et son matériel a été saisi.
Il a été présenté ce jeudi 28 novembre devant le procureur du tribunal de la Cité Djamel d’Oran 
et a été placé en détention provisoire.
Les charges retenues contre lui seront précisées lors de l’audition du 5 décembre prochain.
Toujours selon le CNLD, son arrestation serait relative à la publication d’œuvres de caricature politique 
dont celle ci-dessous publiée le 3 novembre, intitulée « L’élu ». 
Évoquant le roman « Cendrillon », elle représentant les cinq candidats à l’élection présidentielle prévue le 19 décembre 2019 
et le Chef d’Etat-Major Ahmed Gaïd Salah chaussant Abdelmajid Tebboune, 
l’un des candidats à l’élection. En arrière-plan, on aperçoit la silhouette du président sortant, Abdelaziz Bouteflika.

Cartooning for Peace suit de près la situation de l’artiste et attend l’audience du 5 décembre pour connaître la raison de son incarcération et pour connaître les charges qui sont retenues contre l’artiste.

le 20 aout 1955 et la justification du terrorisme de masse

J’ai déjà parlé de mon étonnement de voir que cette date est honorée en Algérie alors qu’elle est celle d’un massacre d’une centaine de civils européens à Philippeville (actuelle Skikda) par des paysans algériens fanatisés:

Alger. 10 avril 2012, Belcourt, « le 20 août 1955 », et la suite…


Dans le film “vu de l’autre côté” de Mehdi Lallaoui, Mohamed Harbi est le principal historien. Il s’exprime à propos du 20 aout 55 à Philipeville.
Voilà ce qu’il dit: Le phénomène fondamental ce sont les évènements du 20 aout 1955 dans la région du Nord-Constantinois. Cet épisode a donné aux partisans de la lutte armée une force nouvelle en ce sens que pour la première fois des masses importantes se sont engagées dans une lutte les uns avec les armes et les autres à mains nues. Il ne faut pas oublier que le 20 aout 1955 avait dans certains endroits des aspects de jacquerie c’est à dire que des gens partaient avec des moyens élémentaires pour essayer d’attaquer ici et là des forces françaises. Alors ce qui s’est passé après c’est qu’il y a eu une répression atroce qui a fait des milliers de morts.
L’expression “des forces française” c’était en l’occurrence des civils Européens, des femmes, des enfants… Et la répression qui a suivie, aussi dégueulasse soit-elle, ne permet nullement de gommer la caractère de crime contre l’humanité que représente “les jacqueries” du 20 aout 1955. Entre bombardement des mechtas, torture, et emprisonnement de tout un peuple d’un côté et attentats aveugles et massacre de civils de l’autre, il ne faut pas choisir!  Mais de la part de ce grand historien dire “des forces française” pour nier le massacre des populations civiles cela justifie totalement le terrorisme de masse que commet Daesh en ce moment en Irak et en Syrie.
Et ce n’est comme cela, en niant l’Histoire, que l’on pourra retrouver le chemin d’une réelle amitié entre les peuples algériens et français.

Caillou, 24 décembre 2016

Une jeunesse kabyle

Une amie publie un livre, une bande dessinée.
Annelise y raconte la vie des jeunes kabyles de Tizi-Ouzou sur une période d’une quinzaine d’années entre les années 80 à la fin des années 90. On y retrouve la misère, la faim, la frustration sexuelle, le poids de la surveillance sociale, les flics, les islamistes, la peur, des anecdotes amusantes, des scènes épouvantables, un envie de vivre malgré tout… Et puis l’exil, le temps qui passe, les ami(e)s perdu(e)s…
Du coup on découvre tout un pan de l’Histoire algérienne récente. Cette Histoire qui, soi-disant, ne nous concerne pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, ici, en France, juste de l’autre côté de la mer.

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Il y a quelques années, en 2012, j’étais avec elle en Algérie et elle m’avait croqué sur son blog. Elle faisait des repérages pour son livre… Je lui en pique une image. Elle me fait rire, car je suis le petit cochon moustachu à bretelles qui est à droite.Marc au bled

Bon, procurez vous ce livre dans les bonnes librairies.
Et pour les Toulousain(e)s, elle sera  :

À la Pizzeria Belfort 2, rue Bertrand de Born 31000 Toulouse (place Belfort)
le samedi 7 novembre à 19h00
Pour une soirée-dédicace-discussion… dans la salle du RDC avec le verre de vin qui va bien et les pizzas de Zoubir et Hafid bien sûr !

Un texte pour Ourida CHOUAKI

Cuilili cui cui cui cui cui….
C’est le son que fait la sonnette chez Yasmina et Ourida, dans leur appartement à Hussein Dey. C’est le son qu’on entend 20 fois par jour, au rythme des entrées et sorties des deux soeurs, des gens de la famille, des amis du quartier qui sont comme une grande famille. On s’y retrouve pour discuter, laisser ou récupérer un message ou un objet, profiter de quelques nuits d’hospitalité… respirer un air de liberté assumée… et saturé de fumée. Il y a même une chambre sacrifiée dédiée à la cigarette, surnommée Tchernobyl à cause des murs jaunis par la nicotine. Irrécupérable!
En 2007, quand j’ai franchi cette porte là pour la première fois, j’ai écrit dans mon journal de voyage “Que de gens formidables! Je touche du doigt une Algérie dont j’ai toujours rêvé, dont je soupçonnais seulement l’existence avant de rencontrer Georges et Hassina”.
J’avais connaissance d’une Algérie populaire, miséreuse et pleine de chaleur humaine. Il me manquait l’Algérie engagée, militante, rebelle à toute forme d’oppression et d’injustice.
Je l’ai trouvée parfaitement incarnée dans ces deux soeurs, Yasmina et Ourida, Yasmina toujours prête à lever la voix et le poing serré, Ourida plus calme et posée, mais pas moins déterminée dans sa lutte pour les droits des femmes. A chacune de nos rencontres, il était question de la marche mondiale des femmes, des évolutions du Code de la famille (ou de ses non-évolutions) , des situations que vivait telle ou telle femme qui avait fait appel à Tharwa Fadma N’soumeur, leur association. Toujours, l’ambiance était vibrillonnante autour d’elles deux, perpétuellement en action, en déplacement, et… en révolte. Rien n’a pu arrêter ce mouvement, ni  l’assassinat de leur frère en 94, ni les menaces des intégristes qui s’en étaient suivies. Il fallait porter le voile ou se préparer à mourir. “Après tout, avait dit Yasmina, qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue? Est-ce que c’est la qualité de vie ou le nombre de jours? ” et elles ont continué de sortir tête nue. Leur père, communiste, avait rendu service à tant de monde dans le quartier, il aurait fait beau voir qu’elles se fassent agresser!
Je me rappelle des soirées enfumées, à discuter autour d’un verre d’alcool, dans ce pays où la liberté se vit mieux entre quatre murs; de la douceur et de la gentillesse d’Ourida, trimballant tout le monde dans sa voiture. Je me rappelle d’un trajet de nuit dans Alger au son de l’Internationale chantée en kabyle. Je me rappelle Ourida feignant un coup au coeur quand on venait de se faire arrêter par un flic pour défaut de ceinture de sécurité. J’avais été stupéfaite de sa réactivité immédiate. On en avait beaucoup ri après coup. Elle parlait peu d’elle, mais j’avais deviné, avec  cette anecdote, ses talents d’adaptation,  forcés par le danger quotidien dans les années 90. Nos discussions tournaient souvent autour de cette période, et de la cause des femmes d’Algérie et d’ailleurs. Ourida, au delà de ses engagements, avait ce don pour l’accueil simple et l’amitié. J’ai du mal à réaliser que nous ne nous verrons plus. Il nous reste, pour continuer de penser à elle, à faire nôtres les combats qui étaient les siens.
 Annelise

Ourida Chouaki : « Elle est partie debout, comme elle a vécu »

Ourida Chouaki et les combats pour l’égalité femmes/ hommes

Pour nous souvenir de Ourida Chouaki, qui vient de mourir à Alger, nous sommes ce jeudi 27 aout quelques uns chez Zoubir à Toulouse. Combien ? Le leu est à la fois assez convivial et assez compliqué pour que la réponse soit difficile. Les uns sont debout au comptoir du bar / atelier de pizzaiolo. D’autres assis aux tables de la nouvelle salle attenante. D’autres encore dans la salle de spectacle aménagée en sous-sol. Et encore d’autres dans la rue, car la soirée est tiède. Disons une petite dizaine de nos adhérents de Coup de Soleil parmi la petite cinquantaine de l’ensemble du public. C’est Georges Rivière qui ouvre la séance, commentant le court document sur Ourida qu’il nous a distribué. Puis un video de 2003 rappelle les luttes des femmes algériennes en 1988 : c’est l’année où sort le nouveau code de la famille qui restreint fortement l’égalité entre femmes et hommes, l’année aussi du mouvement de jeunes à Alger violemment réprimé par l’armée. Vient ensuite un video qui remémore la venue en 2008 à Toulouse de la Caravane des femmes. Ce mouvement installe ses tentes dans plusieurs quartiers, accueilli par les associations locales : sont venues des Marocaines surtout et des Algériennes. De telles discussions tumultueuses pourraient-elles être organisées en 2015 ? Puis nombreux sont ceux qui parlent en souvenir de Ourida Chouaki. Textes poétiques, souvenirs personnels, un moment la musique du houd. Voici plusieurs des textes de cette soirée.

Claude

 

La porte-parole de
Tharwa Fadhma n’Soumer
nous a quittés :

La nouvelle est tombée comme un couperet : Ourida Chouaki nous a quittés. La porte-parole de l’association Tharwa Fadhma N’soumer est décédée dans la nuit du jeudi au vendredi, à l’hôpital de Beni Messous.
Dans son entourage, parmi ses innombrables camarades de lutte, c’est l’émotion. Le choc. Sur sa page facebook, les témoignages de sympathie pleuvent. Des photos de Ourida, toujours en action, toujours sur le terrain, à fond dans tout ce qu’elle entreprend, ornent les nombreux messages de reconnaissance qui lui sont destinés. Signe de l’immense toile citoyenne et fraternelle qu’elle a patiemment tissée durant sa vie militante au long cours.

« Elle est partie debout, comme elle a vécu »

Nous appelons sa sœur, Yasmina. Toute en retenue, la voix nouée par l’émotion mais pleine de dignité, Yasmina Chouaki tient courageusement le coup. Cependant, elle s’excuse délicatement de ne pouvoir nous parler de sa meilleure complice. Nous recommande très gentiment une camarade qui a intimement connu Ourida, ses luttes : Aouicha Bekhti. Féministe et militante de gauche, comme Ourida, ancienne du PAGS et du MDS, Aouicha Bekhti a bataillé, battu le pavé, aux côtés de Ourida pendant de longues années. « C’est une perte pour tous les progressistes de ce pays, les femmes et les hommes mais surtout les femmes libres de ce pays ! » dit d’emblée Aouicha. « On a reçu un coup de massue. Mais il faut continuer son combat.»

D’ailleurs, c’est ce que dit Yasmina, du fond de sa douleur. Elle le dit à tout le monde : « le seul moyen de l’honorer, c’est de continuer son combat.» […] On était en train de préparer quelque chose pour Ghardaïa. Elle en était l’initiatrice, avec nous, et avant-hier (mercredi, ndlr), on devait avoir une réunion sur la situation dans le M’zab. La dernière chose qu’elle m’ait dite avant d’embarquer dans l’ambulance qui devait l’emmener à l’hôpital, c’était : «Dis-moi Aouicha, comment s’est passée la réunion d’hier ?» confie Aouicha Bekhti, avant de lancer : « Ce qu’il faut dire, c’est qu’elle est partie debout, comme elle a vécu.» […] Nous pouvons témoigner de son humilité, de sa simplicité, de son engagement tous azimuts, de sa constance dans ses convictions, de son sens aigu de l’organisation, de son abnégation, de sa passion des autres et de sa proximité des jeunes militants. C’est que Ourida n’avait rien d’une «ONGiste 5 étoiles».

Son trip, c’était la frugalité d’un repas partagé
en bord de route avec ses compagnons de lutte.

[…] Ourida Chouaki va dédier sa vie à la cause des femmes, pour des lois civiles égalitaires, mais aussi à toutes les causes justes. Dans sa jeunesse, c’est l’abrogation du code de la famille qui va devenir le mo- teur de son combat. Si bien qu’elle s’engagera avec ferveur dans le collectif 20 ans Barakat ! , en 2004. Bien avant cela, le 22 mars 1993, elle est au premier rang de la marche des femmes contre l’intégrisme. Le 14 septembre 1994, son frère, Salah Chouaki, militant du PAGS et pédagogue, est lâchement assassiné. Mais, loin de la casser, de la pousser à l’exil ou au silence, cela ne fit qu’attiser sa détermination. C’est ainsi qu’en 1997, Ourida Chouaki crée avec d’autres féministes l’association Tharwa Fadhma N’soumer dont elle deviendra très vite la figure de proue, aux côtés de sa sœur, l’infatigable Yasmina Chouaki. […] Ourida Chouaki était membre du secrétariat international africain de la Marche mondiale des femmes. […]

Ourida Chouaki le doux visage de la lutte

Ourida Chouaki était également […] professeur au département de physique à l’USTHB (Bab Ezzouar), spécialisée en physique des plasmas. D’ailleurs, ce matin (hier, ndlr), des étudiantes sont venues présenter leurs condoléances […] Elles disaient : « on n’oubliera jamais ce qu’elle a fait pour nous. Elle nous a beaucoup aidées, elle nous a prises en charge, orientées ». Elle hébergeait aussi celles qui venaient de l’intérieur du pays. « De toute façon […] la maison des Chouaki a toujours été ouverte à tout le monde», insiste Aouicha Bekhti. C’est tout Ourida : elle se donnait sans compter. « Elle était intègre, entière jusqu’au bout, jusqu’à la dernière minute. »

Mustapha Benfodil dans EL WATAN du 15 Août 2015

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Photo Mouvement de la Paix – Bretagne

Parcours de femme militante : Ourida Chouaki

par elle-même:
Source : L’atelier d’écriture de la fes Alger Atelier d’écriture destiné aux femmes algériennes.

Quand je revois mon enfance, c’est l’image de ma mère qui se présente à mon esprit, l’image une femme soumise consacrant sa vie à l’entretien de son foyer et à l’éducation de ses enfants. Pourtant ma mère est allée à l’école, ce qui pour son époque était assez rare, malgré cela elle a été une femme au foyer, sa vie a été comparable à celle de la majorité des algériennes de sa génération.
Je ne voulais pas avoir la vie de ma mère, elle même ne voulait pas que ses filles vivent ce qu’elle avait vécu, elle a tout fait pour que l’on puisse étudier dans de bonnes conditions persuadée, que dans notre société, la femme ne peut s’imposer que par son travail.Je n’ai pas eu de difficultés dans mes études, et lorsque j’ai obtenu le baccalauréat, c’est avec confiance dans l’avenir que j’ai rejoint l’université, je m’étais promis de me consacrer aux études, d’avoir un métier et d’être autonome au même titre qu’un homme, je pensais, et je trouvais cela normal, que toutes les filles de mon âge pensaient comme moi.A l’université j’ai rencontré les premiers frères musulmans, quelques jeunes filles ont commencé à porter le hidjab, cela ne nous inquiétait pas outre mesure, nous pensions que c’était un effet de mode importé d’Iran, et qu’avec le temps cela passerait.Toutefois les discussions entre étudiants commençaient à s’orienter vers l’islam, vers la place de la femme dans la société et la famille, je ne comprenais pas que certaines de mes camarades, préparant un diplôme universitaire puissent tenir un discours aussi discriminatoire à l’égard d’elles mêmes.Je fréquentais à l’époque un groupe d’étudiants ayant la même vision de la société que la mienne, nous échangions beaucoup d’idées sur nos projets d’avenir où la femme aurait accès aux mêmes droits que l’homme.En 1982, nous avons entendu parler de l’avant projet du code du statut personnel qui, selon nos informations, serait discriminatoire à l’égard des femmes.Nous n’allions pas laisser passer cela, nous ne voulions pas que la société algérienne recule, nous qui avions tou- jours rêvé de vivre dans une société où règneraient l’égalité et la justice pour tous.A quoi serviraient toutes ces années d’études toutes ces nuits blanches passées à préparer nos examens pour nous retrouver à reproduire ce qu’avaient vécu nos mères ? Nous avons donc rejoint les groupes d’universitaires, qui se réunissaient pour protester et tout faire pour empêcher ce code de passer, sur la pression des militants et des universitaires l’avant projet a été bloqué, nous avions gagné une bataille, mais quelle a été notre déception lorsqu’en juin 1984 nous avons appris que l’Assemblée Nationale (APN) venait d’adopter le code de la famille. Je ne saurais décrire l’état dans lequel je me suis retrouvée en en lisant son contenu, c’est ce jour là que mon combat contre le code de la famille a commencé.Nous étions sous le régime du parti unique, nous n’avions donc pas la possibilité d’élargir nos actions, c’était donc dans les milieux universitaires que les débats autour du code de la famille ont commencéLe 5 octobre 1988 a été, pour moi, le signe d’un changement radical en Algérie, tout le monde se souvient du soulèvement populaire, toute cette jeunesse dans la rueIl est vrai que les événements d’octobre ont conduit à de grands changements dans la vie politique et sociale en Algérie, mais force est, pour moi, de constater que ce n’est pas cela que j’attendais.En effet, si cela a permis la mise en place du pluripartisme, nous avons pris conscience que les islamistes étaient organisés et qu’ils avaient su attirer la population ; j’ai compris que le combat serait désormais non seulement contre le code de la famille, mais également contre le projet de société que les islamistes voulaient imposer au peuple algérien.Le changement de la constitution a bouleversé le mode de vie des algériens (création de partis politiques, naissances de journaux, etc.), et, en juin 1990, nous avons pu assister à la première élection pluripartiste en Algérie, le raz de marrée du FIS (Front Islamique du Salut) a été pour nous un coup de fouet, nous ne voulions pas admettre qu’autant de personnes, en particulier les femmes, accordent leur confiance à un parti porteur d’un tel projet de société.La loi électorale dans son article 53, stipulait que toute personne pouvait voter à la place de son conjoint, ce qui dans notre société voulait dire que tout homme pouvait voter à la place de sa femme, nous avions donc conclu que si les femmes avaient voté selon leur désir, le score du FIS n’aurait pas été aussi élevé,

J’étais membre de l’AEF (Association pour l’Emancipation de la Femme), nous avions lancé une campagne visant à abroger l’article 53 de la loi électorale. Je garde un excellent souvenir de cette action, elle a duré pratiquement tout l’été 1990.

A notre demande, le chef du gouvernement a reçu une délégation, l’entretien a été fructueux car cela a abouti à la satisfaction de notre proposition, la loi électorale a été amendée par l’abrogation de son article 53 et l’alinéa 2 de l’article 54.
Je me souviens de cette période, nous étions heureuses d’avoir obtenu gain de cause, les élections suivantes seraient les législatives de décembre 1991, nous nous sommes engagées pour soutenir les candidats porteurs d’un projet de société basé sur l’égalité et la justice.

Décembre 1991, on nous avait promis des élections propres et honnêtes, nous avons été déçus, la réalité m’a frappé en plein visage, le FIS avait remporté la majorité des sièges, la perspective d’un état islamique se faisait de plus en plus présente dans mon esprit, j’avais peur, je voyais déjà l’Algérie basculer dans l’islamisme, un régime semblable au régime iranien risquait de s’installer dans notre pays.

Que faire pour empêcher cela ? Le plus dur dans des moments pareils c’est de se rendre compte de notre incapacité à agir, le réveil a été très brutal, heureusement que cela n’a rien enlevé à ma détermination, ni a celles de tous ceux qui rêvaient et rêvent toujours à une Algérie moderne et ouverte à l’universalité.

Le combat contre l’islamisme s’est engagé, et en janvier 1992, l’annulation du processus électoral nous a donné une lueur d’espoir, c’était compter sans le FIS qui s’est posé en victime en se considérant spolié de sa victoire légitime, l’Algérie est entrée dans la période la plus noire de son histoire : le terrorisme aveugle

J’ai toujours du mal à parler de cette période, j’ai été profondément marquée par ce qui s’est passé, nul n’a été épargné, intellectuels, services de l’ordre publics, femmes, enfants, des villages entiers massacrés etc.

Ces sanguinaires ne reculaient devant rien, ils commencèrent à imposer leurs lois à partir des maquis, l’obligation aux femmes de porter le hidjab fut donnée, ils sont allés jusqu’à interdire d’envoyer les enfants à l’école, menaçant de mort quiconque enfreindrait leur dictat.

Souvent, il m’arrivait de me remémorer mes débuts de militante, comme le combat pour des lois égalitaires me semblait loin, nous nous sommes retrouvés à lutter pour notre propre survie, aux enterrements de camarades lâchement assassinés, on se demandait: « à qui le tour ? »

Militantes pour l’égalité entre les femmes et les hommes, nous étions aux yeux des terroristes des impies que « la loi divine » condamnait à mort, nous savions que nos noms figuraient sur la liste des gens qu’ils allaient « exécuter ».

Ce n’était pas facile, mais il fallait réagir, il nous fallait agir contre cette bête immonde qui voulait ramener l’Algérie quinze siècles en arrière, malgré les menaces des islamistes nous ne voulions pas plier, nous voulions continuer notre combat.

La force que nous représentions en 1990 semblaient s’être affaiblie nous devions montrer que ce n’était pas le cas, il nous fallait rassembler nos énergies, nous mobiliser pour affirmer notre rejet de l’islam politique, notre détermination à continuer la lutte pour la démocratie lors de la marche organisée par les femmes le 22 mars 1993.

Je n’oublierai jamais ce jour, cette manifestation a été pour moi un catalyseur, je revois cette marrée humaine manifestant dans les rues d’Alger en scandant des slogans pour montrer à l’opinion que les algériennes étaient déterminées et qu’elles ne plieraient jamais.

Les terroristes, eux non plus, n’ont pas abandonné, forts de leur hargne et de certains soutiens qu’ils avaient, ils ont continué à terroriser la population, ils ont commencé par l’assassinat des intellectuels (Djaout, Mekbel, Chouaki, etc), ensuite telle une bête aveugle, ils ont massacré des villages entiers, tué des femmes et des enfants, violé des filles pour ensuite les abandonner souvent enceintes.

La population était dans un état de terreur au quotidien, un climat de méfiance s’était installé, il faudrait des centaines de pages pour décrire l’état dans lequel nous trouvions, nous fréquentions souvent les cimetières, car en marquant notre présence lors des enterrements, nous voulions montrer que nous étions toujours là et que nous ne plierions jamais.

Je ne pourrai pas parler de tout ce qui c’est passé durant cette période, mais certains événements m’ont tellement marquée que je ne pourrais les occulter, comme le14 septembre 1994 qui est gravé dans ma mémoire, le matin de ce jour fatidique, je lisais les journaux où il était question de la mise en résidence surveillée de Abassi Madani et Ali Belhadj, j’en étais outrée, révoltée que ceux qui étaient à l’origine de l’assassinat de nombreux algériens soient libérés, je réfléchissais à la manière dont on allait réagir lorsque par un appel téléphonique j’ai appris que mon frère, militant et pédagogue, venait d’être assassiné par les terroristes, il a été assassiné pour ses idées, pour le combat dans lequel il s’est totalement investi.

Cet épisode m’a marquée, cela a renforcé ma détermination à continuer le combat, si ces sanguinaires croyaient qu’en tuant des innocents ils allaient nous faire reculer par la terreur, ils se trompaient ; le combat devenait plus difficile mais nous n’allions pas baisser les bras.

C’était presque tous les jours que l’on apprenait l’assassinat d’un(e) ami(e) ou d’un proche, et en plus de nous atteindre dans la chair, on a voulu nous toucher dans notre lutte, en effet, le 15 février 1995 Nabila, une grande figure de la lutte des femmes, a été lâchement assassinée à Tizi-Ouzou.

Cette mauvaise nouvelle m’a fait prendre conscience que je pouvais être la prochaine victime, pour la première fois j’ai commencé à avoir peur, le courage commençait à me manquer, j’avoue qu’à ce moment, j’ai failli tout laisser tom- ber, fallait-il abandonner ? Beaucoup d’entre nous se posaient cette question, certaines ont préféré l’exil, néanmoins pour la mémoire des martyres du terrorisme, je savais que je n’abandonnerais jamais. , et heureusement nous étions encore nombreuses à continuer la lutte.

C’est dans un climat où régnaient terreur et méfiance que nous menions nos actions dirigées aussi bien contre l’islamisme que pour revendiquer nos droits à l’égalité.

Engagées dans la lutte contre le terrorisme, nous oubliions notre combat émancipateur, mais l’actualité nous ramène souvent à la réalité, je n’entrerai pas dans les détails mais je ne pourrai pas m’arrêter sans citer deux événements que je considère marquants de cette période.

• La ratification avec réserves de la convention CEDAW (convention pour l’élimination de toute discrimination à l’égard des femmes) par l’Algérie en 1996, il faut dire que les réserves émises par l’Algérie ont vidé de son sens la dite convention, nous avons réagi, protesté, fait circuler une pétition de dénonciation, nous n’avons pas obtenu gain de cause, mais cela nous a permis de réaffirmer notre position et de nous remobiliser autour de notre revendication première : lois égalitaires entre femmes et hommes.

• Un million de signatures pour le droit des femmes dans la famille, cette action initiée par un collectif d’associations a permis de relancer le débat sur le code de la famille, la réaction des islamistes a été assez violente, je pense qu’au fond ils avaient peur de notre détermination car en plus des menaces à notre égard, ils ont lancé de leur côté une campagne de trois millions de signatures pour le maintien du code la famille.

Les islamistes ne nous faisaient plus peur, nous avions choisi de rester et de continuer notre combat pour vivre dans une Algérie démocratique et ouverte à l’universalité.

Dans la lutte contre le terrorisme nous avions presque oublié que le réveil risquait d’être très dur, il nous fallait penser à l’après terrorisme, reconstruire les liens et rétablir l’image de l’Algérie, c’est dans cet optique qu’avec notre par- tenaire l’association Ayda Toulouse, en octobre 1998, nous avons organisé la caravane de l’espoir dont le but était d’une part de donner de l’Algérie une autre image que celle présentée par les médias occidentaux, et d’autre part tisser des liens avec nos camarades de la rive nord méditerranée en vue d’échanges et de partenariats pour le futur.

C’était une amie, rencontrée à Hussein-Dey, et dans de nombreuses actions avec Coup de Soleil Toulouse. Elle va nous manquer. Caillou, 28 août 2015

Alger, le retour, un bilan subjectif.

Marc écrit

J’ai aimé sincèrement l’Algérie et surtout les Algériens, hommes et femmes, que j’y ai rencontrés. La gentillesse immédiate, la curiosité, l’absence de ressentiment contre l’ancien colonisateur français, et au contraire le sentiment d’être avec des cousins, éloignés dans l’espace, mais qui partagent encore beaucoup de références communes, tout cela m’a profondément marqué. Je retournerai dans ce pays, dans le pays de ma mère.
Rapidement.
Mais je me pose des questions… Continuer la lecture de Alger, le retour, un bilan subjectif.

Alger. 15 avril 2012.

C’est notre dernier jour à Alger.

Et il nous reste plein de choses à voir, de gens à rencontrer, d’achats à faire… Nous repartons d’Hussein Dey pour Alger par le métro et allons dans un premier temps au Centre Culturel français où Aquilina aimerait voir le responsable du festival de la bande dessinée d’Alger. Pendant qu’elle essaie de le rencontrer je m’en vais visiter la bibliothèque où je trouve beaucoup de livres sur la période coloniale, dont certains difficilement trouvables en France. Les espagnols dans l’Algérois, 1830-1914, de Crespo et Jordi ou Alger 1951, un pays dans l’attente, d’Étienne Sved. Beaucoup d’étudiants studieux y travaillent. Dehors, après l’orage de grêle de ce matin, le ciel est lavé, d’un bleu profond. Continuer la lecture de Alger. 15 avril 2012.