Au temps perdu

Pour Virginie

C’est une boutique un peu bizarre que j’ai découverte un jour où je me promenais tout en haut de la côte, vers le cimetière. Dans cette avenue qui grimpe toute droite, la vue sur la ville est toujours aussi belle et j’y vais parfois passer quelques instants sur un banc que je connais, sur une place bordée de magasins de pompes funèbres.

Mais cette boutique n’était pas comme les autres. Il n’y avait ni fleurs ni tombes en devanture mais sous son enseigne, Au temps perdu, une vitrine où l’on pouvait voir l’intérieur. Et elle n’était pas grande. Elle avait dû ouvrir quelques semaines plus tôt car je ne l’avais pas remarquée auparavant.


Comme le temps était un peu bouché, avant de redescendre en ville, j’ai jeté un coup d’œil distrait à travers la vitre. Il y avait des rayonnages et une grande table au milieu de la salle et des milliers d’objets divers montrés, soigneusement rangés. Alors je suis entré, poussé, je dois l’avouer par la curiosité car rien, n’indiquait ce qui se vendait là où quels services on y rendait.

Je n’y ai vu qu’une seule employée, une jeune femme très sage, chemisier blanc, chignon léger, jupe droite, assise à gauche de l’entrée derrière un petit comptoir surmonté d’une caisse enregistreuse. Et par la suite je n’ai jamais vu d’autres vendeuses.

J’ai cru que c’était un brocanteur car il avait des pommes de douche et des parapluies, des tapettes à souris et des trousseaux de clefs, des malles entrouvertes, des louches en argent, des cadres de photos vides et des boucles d’oreilles ouvertes, des vieux albums de famille sans images, des dentelles, des mantilles, des lunettes de vue et de soleil de toutes les formes, des éventails, des peignes, des disques 45 tours, et aussi des vêtements, des marcels, et des pantalons, des dizaines de chaussures, des porte-plumes, des cartables, des petits soldats en plastique… Mais aucun prix n’était indiqué devant tous ces objets disparates, usés, et d’usages aussi divers. Il n’y avait que des bristols avec des numéros.

Deux clients dans la boutique, dans le silence feutré où l’on entendait à peine le vrombissement sourd de la circulation et le bar d’en face, observaient longuement tel ou tel objet exposé. Nous marchions doucement, évitant de nous croiser dans les allées étroites. Il y eut un nouvel entrant. Il semblait timide et il salua la jeune femme puis rapidement se dirigea vers le fond de la salle et s’empara d’un cendrier de verre aux armes d’une marque d’apéritif. Il resta là, de longues minutes, les yeux fermés, l’objet dans ses doigts fins puis il le reposa et retourna jusqu’à la caisse. Il paya un euro à la jeune fille, qui lui sourit sans rien dire. C’était un habitué. Mais je m’étonnais car il n’avait nullement emporté l’objet de sa convoitise. Il l’avait doucement reposé à côté de l’étiquette. Que venait-il donc de payer ?

Je continuais mon tour dans le magasin et c’est alors que je vis un petit miroir posé sur une étagère. Il était composé d’une glace minuscule mais entourée, en rosace, de petites pierres de mica. Très laid, désuet. Je le pris doucement dans la main. Les bords en étaient coupants. Puis, brusquement, sans que je me rende compte, un souvenir de mon enfance dans la banlieue nord de Paris remonta du fond de ma mémoire. Ce miroir, c’était un cadeau de fêtes des mères, fait de pierres que je trouvais précieuses, et dont j’appris plus tard qu’elles n’étaient qu’à la base du plâtre blanc dont on fait les moulures dans les appartements. Et ce souvenir me revint d’un seul coup avec le parfum de ma mère, le lancinant Vivre de Molineux, puis j’entendis de la musique, celles de Bach, le 4ème Brandbourgeois, cette musique qu’elle écoutait si souvent le dimanche après-midi. J’avais fermé les yeux et caressais le petit miroir de pierres.

Je sentis une main se poser sur mon épaule. La jeune femme me dit alors : Excusez-moi de vous déranger mais ne soyez pas trop long la première fois. Elle me prit mon souvenir d’enfance pour le reposer. C’était le numéro 276. C’est un peu dur, il ne faut pas abuser. Vous reviendrez !

Je ne sus pas quoi dire et la suivis jusqu’à l’entrée. Elle se remis à sa caisse. Il y eut un long silence. Il y avait l’animation de la rue derrière elle. C’est un euro, monsieur. Je cherchais dans ma poche droite et je sortis ma pièce. Puis je repartis de nouveau dans le tumulte du monde.

Je revins quelques jours plus tard. Puis de plus en plus souvent. Je trouvais toujours un objet qui me parlait, à moi et à personne d’autre. Je rêvais d’Amandine avec laquelle je n’avais pas joué qu’aux billes. Ces billes de verre qui brillaient dans ce vase au bord de la vitrine. Je souriais en évoquant Paulette et sa manie du fume-cigarette nacré que je retrouvais tout en haut de l’étagère du fond. Un vieux monsieur était souvent assis devant une boîte remplie de boutons de culottes et sa main y plongeait comme dans de l’eau bruissante et calme.

Je discutais souvent avec la jeune femme. Elle me donna son prénom et je l’appelais donc Lise. Au début de notre relation nous parlions de sujets anodins, du temps et de la vue qu’on avait sur la ville, puis on en vint à des sujets plus personnels et elle me dit que son emploi lui plaisait beaucoup. Lise inclinait la tête sur l’épaule et répétant: calme, triste, mais vraiment cela change tout le temps… , les yeux perdus dans le vague. Je devins un habitué. J’allais lui chercher dans le café d’en face les petits cafés courts, noirs, sans sucres, qu’elle adorait.

J’avais petit à petit fait le tour de tous les articles. Je m’habituais doucement aux chocs que procuraient certains d’entre eux. Les petites bouteilles de parfum vides, les brosses à dents… Un jour je découvris, dans une malle en osier, un vieil exemplaire d’un bouquin : La famille avoine, que j’avais lu et relu à mon fils pendant au moins 4 mois quand il avait 4 ans et que j’avais totalement oublié. Ses rires, ses peurs quand j’éteignais la lumière le soir : parce que maintenant il faut dormir mon chéri. Mais je fus interrompu dans ma rêverie par un type avec des lunettes et une grosse moustache qui demandait à Lise s’il pouvait écouter le disque de Patricia Carli qu’il venait de trouver.

(cliquer pour entendre un court extrait…)

Hélas non, monsieur. Ce n’est pas possible car d’autres clients pourraient en être incommodés… Mais si vous désirez l’emmener chez vous, je peux vous le prêter… Le petit bonhomme refusa en prétextant qu’il n’avait plus de tourne-disque et s’en alla. Elle me dit qu’on lui volait des objets et qu’elle gardait quand même, en attendant de les remplacer, les petits bristols numérotés pour les quelques clients les plus fidèles, ceux qui pleuraient parfois devant ces petits bouts de carton.

Et puis, un soir, c’était un grand jour de finale de coupe du monde de foot, le bar d’en face avait débordé sur les trottoirs. Un écran géant y hurlait les exploits des bleus et la bière coulait à flot tandis que j’étais dans cette boutique le dernier client, toujours avec cette petite pomme de douche qui m’évoquait si tendrement la très belle Laurence partie depuis si longtemps dans les bras d’un exilé iranien barbu. Je regardais dans la pénombre les clients d’en face qui s’égosillaient pendant un but. Ils en renversaient leurs verres en plastique, l’air d’être heureux, mais je les trouvais tristes. Lise observait l’agitation et les cris. Nous ne parlions plus. Nous étions seuls. Eux aussi sont des rêveurs murmura-t-elle. Je ne savais pas et n’osais pas le lui demander si c’était une réflexion pour elle-même ou si elle me parlait. Aussi je ne dis rien.

Lise se leva et me dit, par-dessus les étalages: Monsieur Pierre, je vais fermer. Mais vous pouvez rester si vous le désirez. Puis elle me fit monter dans ces appartements par l’escalier en colimaçon. Elle m’avait pris par la main. Je lui dis que si restais nous allions passer aux choses sérieuses. Mais en me jetant sur le lit froissé de sa chambre, elle rit et me dit: Mais non, mon grand, assez rêvé ! C’est aux frivolités qu’on passe maintenant !

Caillou. 24 septembre 2007

3 réflexions au sujet de « Au temps perdu »

  1. Vraiment ce texte me plait beaucoup, j’aime beaucoup ces lieux insolites et ces ambiances mystérieuses dont on se prend à espérer l’existence le temps de la lecture. Ton texte m’a fait sourire, puis à la fin rire, même si c’est un peu prévisible, j’aime bien cette chute.
    Claire

  2. Merci Marc. C’est bon de pousser la porte de cette boutique avec / grâce à toi. Il n’ y a que la fin qui me laisse sur ma faim. Alors je pousse une fois encore la porte de …

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