Une enfance algéroise

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Madeleine.


Ton père, Edouard est né le 24 octobre 1894, à Mustapha, dans la banlieue d’Alger. Il était le fils de Vincent S. et de Madeleine Yves P. Le nom de famille S. vient des Baléares, de Palma de Majorque. Le premier Algérien, Martin S. s’installa à Alger comme bottier en 1855.

Le premier P., Antoine, né à Barlone en 1824, arriva en Algérie en 1845.

Ta mère, Germaine W., est née le 28 janvier 1901, à Alger. Elle était la fille de Ernest W. et de Françoise M. Ta grand-mère était née dans la Haute-Saône. Fille d’agriculteur, elle arriva en Algérie toute petite, avec ses parents, mais ils ne restèrent pas longtemps dans le bled et vinrent très vite se réfugier dans la capitale.

Quant au W. nom d’origine belge, le premier Algérien, dont je ne connais pas le prénom, né en 1825, fut déporté politique en Algérie en 1848.

Un bottier, un déporté politique, des paysans, des marins, venus de France, de Belgique et d’Espagne et qui en moins de cinquante ans deviennent ébéniste, peintre, directrice de pensionnat, pilote, employé de bureau, officier mécanicien, c’est bien une famille de pieds-noirs par le mélange et la vitalité.

Sauf cette photographie, je n’ai retrouvé
aucun document de ta maman. Elle obtient le 1er prix ex-aequo d’ornement, le 30 juin 1919, après l’année scolaire 1918/1919, à l’École Nationale des Beaux-Arts d’Alger.

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Est-ce là qu’elle a rencontré Edouard ?
Ils se marient le 24 août 1920, à la mairie d’Alger.
À son mariage, ton père se déclare sculpteur.
Pendant toute sa vie il a été ébéniste, à Alger où
il avait un magasin, 2 rue Laplace.
Ils ont 2 enfants; Pierre, né le 2 juin 1921,
et toi, Madeleine, le 22 avril 1923. Ils te baptisent
tout de suite, le 24 mai 1923.
Mais trois ans plus tard ta maman meurt,
le 14 septembre 1926, à Alger.

Orpheline, ton père ne pouvant t’élever seul, tu as été recueillie par les tantounes dans l’institution Sainte Marcienne à Alger. Cette institution était tenue par deux femmes, ta tante, la sœur de ton père, et celle que tu appelles dans ton courrier ma petite tantoune, ou marraine, son amie, mademoiselle H. L’institution Sainte Marcienne, fondée par ta tante en 1913, était située au 13 rue Denfert Rochereau, (depuis 1962 à cette adresse, rue Khelifa Boukhalfa c’est le siège de l’archevêché d’Alger).

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Tu me l’a toujours décrite comme une école de l’enseignement catholique, pour les filles de la bourgeoisie algéroise. Tu y a passé toute ton enfance et fait ta scolarité.

Tu y avais une chambre tout en haut, sous les toits, avec une terrasse, que tu
appelles, dans ton journal : le gourbi.

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Tu as eu le Certificat d’Etudes Primaires le 3 juin 1935 (avec mention bien). Après le Brevet Sportif Populaire, que tu obtiens le 10 décembre 1938, toujours à Alger, tu passes le Brevet de Capacité pour l’Enseignement Primaire le premier octobre 1939.

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Ton journal montre que tu y as été élevée sans tendresse et que ta tante ne cesse de se plaindre que tu lui coûtes. Je ne suis pas la vache à lait de la famille, bien que tu y deviennes pionne, surveillante des dortoirs, éducatrice pour les plus petites…

Dans ton journal du 6 mars 1940 ou 41 :
Six mois bientôt que tantoune ne m’avait engueulée. Je croyais presque dans mon imbécillité que l’âge ingrat était passé. …/… On m’a souvent dit, elle est gentille, c’est dommage, elle est un peu poseuse. Moi, poseuse ? Il ne manquait plus que ça, avec ma tête de veau gras, ridicule dans toutes ses expressions, surtout dans la tristesse avec mes yeux tout rapetissés par les larmes et mes joues qui s’enflent et rougissent au point de cacher tout le reste; et ces membres lourds, pâteux, dégoûtants… ça se permettrait de poser ! C’est à pleurer de ridicule !

C’est l’écrit de la première partie du bac, la série A, que tu passes en 2 parties.
Tu obtiens la première session, l’oral, le 8 octobre 1942.

Dans un autre extrait de ton journal, pendant les vacances de 1942:
.. Dans un silence religieux troublé seulement par la « chanson folle et légère « du jet d’eau de la cour intérieure, je découvrais la poésie persane, m’enivrais de Hafiz après Khayyam. Je vis aussi les merveilleux tapis, les admirables céramiques aux coloris variés et rares. Je relevais quelques dessins… Je découvris cette même semaine les poèmes d’Edgard Poe, les causeries de Baudelaire et ses dessins que j’ignorais. Bref, j’étais de nouveau emballée…

« Ah seigneur, donnez-moi la force et le courage
de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ! ”

Un poème de toi, sans date, mais dont l’écriture est encore celle de ton journal :

DEHORS.
Je suis le vent, je suis la pluie.
Je ne sais plus le nom que m’ont donné les hommes.
Je ne sais plus le nom de ma maison.
Je ne sais plus que l’âpre tendresse
du vent mauvais qui me caresse.
Je ne sais plus que la folie
D’aller dans le vent et la pluie…
et cet immense désir
d’EN FINIR…

Douceur du vent sur mon visage;
caresse du soir bleu
sur mes mains sages
et sur mes yeux.
Oh ! ce fanal
traînant son mal
au long du flot,
Oh ! douceur
et mélancolie
du grand ciel triste

et de mon cœur…
Et je sais bien, malgré la vie,
que je suis là,
depuis des siècles,
à regarder tomber le pluie…

Et au verso :

DEDANS.
Oh sérénité paisible des choses
sérénité qui me pénètre !
long silence où meurt cette rose
lampe verte aux douces clartés
cuir doré des livres que j’aime
et fumée de ma cigarette
qui s’étire en moi comme un long poème…
Après midi des longs dimanches
Oh, l’incommensurable ennui !
Toute proche,
une cloche
sonne un glas,
triste et las.
Personne…
qu’un glas qui sonne
désespérant et monotone…

Dans ce climat il n’était pas étonnant que tu t’en ailles dès que possible.
Tu t’engages dans l’armée pour libérer la France…

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Merlinette!

Incorporée le 23 février 1943 tu n’es revenue à Alger, après la guerre, que pour passer le bac philo le 8 juillet 1946, puis filer à Paris.

Le 8 juin 1946 tu es embauchée comme traductrice – rédactrice au fort d’Issy, à Paris.

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Le 17 août 46 ta première carte d’immatriculation aux assurances sociales, faite à Paris.

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De cette enfance algérienne tu n’as conservé, plus tard, que les bons côtés, l’amour du soleil et de la mer, les figues de barbarie, les oursins, les poivrons et les côtelettes d’agneaux grillés… Tu aimais Camus et Jules Roy, mais aussi “La famille Hernandez” pour cette langue métissée: le pataouète. Mais tu as aussi complètement rejeté le mépris des Européens d’Algérie pour les Arabes, l’antisémitisme généralisé, le catholicisme, le manque de liberté d’une société surveillée par le “qu’en dira-t’on”, les concierges, l’esprit de groupe et les communautés repliées sur elles-mêmes.

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Caillou, le 24 septembre 2007

Une réflexion au sujet de « Une enfance algéroise »

  1. Bonjour Madame,

    J’ai été élève à l’Institution Ste Marcienne de 1960 à 1962 (CP et CE1). Mes institutrices ont été Mme Henriette Bouisse et Melle LHUILLIER (était-elle l’amie de votre tante ?), ensuite l’Etablissement me semble -t-il, a été tenu par des religieuses, en particulier “St Louis de la Trinité”.
    J’ai à présent 57 ans et suis toujours à la recherche de détails voire beaucoup plus… de tout ce qui fît ma jeune vie à Alger (7 ans seulement), mais oh combien riche en souvenirs divers. Peut-être voudrez-vous m’envoyer un mail ? merci d’avance et bonne journée Cordialement

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