l’interrogatoire

– J’ai commencé vers 14 ans par un War Game sur l’ordinateur de la baraque. Au début on y jouait avec mon copain Hervé, un copain de ma classe. On était en troisième au lycée Bellevue. J’étais un bon élève, je travaillais bien, et j’avais de bonnes notes. Pas de problème de discipline, pas de bagarre. Pas beaucoup de copains, sauf Hervé…
– Des copines ?
– Alors là, pas du tout. Elles nous snobaient de toute façon. Et comme je suis un peu timide, je n’avais pas envie de me ridiculiser.
– Comment étaient tes parents ?
– Rien de particulier. Je suis fils unique. J’avais ma chambre. Ils me laissait faire ce que je voulais. Du moment que je bûchais bien à l’école, ils me faisaient confiance. Ils avaient leurs problèmes et moi les miens. On ne se parlait pas beaucoup. Maman était de toute façon peu présente. Elle travaillait à la poste, dans un centre de tri. Elle avait beaucoup d’horaires de nuit. Il ne fallait pas trop faire de bruit le lendemain…
– Pourquoi tu dis était ?
– Elle est morte. Elle a eu un cancer. Elle a traîné une petite année. À la fin, quand elle a quitté la maison, on allait la voir avec mon père à Claudius Regaud. Elle s’est un peu battue puis elle a perdu ses cheveux, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Et puis elle est morte…
– Je suis désolé.
– Y’a pas de quoi, vous ne pouviez pas savoir.
– C’était il y a combien de temps ?
– 4 ans, j’avais 17 ans. Mais j’étais dans mon problème déjà.
– On va y revenir. Tu peux me parler de ton père ?
– C’est un connard. Un musicien raté, un cordonnier au chômage, un type qui ne s’intéresse à rien, et surtout pas à moi. Il se traîne, ne parle jamais, il ne fait rien de sa vie. Je le plains plus qu’autre chose. C’est un connard.
– Pourtant vous vous voyez de temps en temps ?
– Non, c’est lui qui veut me voir ! Je n’ai rien à lui dire.
– Bon. Revenons à ton «problème» comme tu dis. Donc tu jouais à un War Game ?
– C’était «Ham’Tan
». On y jouait tous les deux et puis Hervé a déménagé. Il est parti à Marseille et comme il n’avait pas Internet, nous avons cessé de jouer ensemble et je me suis retrouvé tout seul. J’ai continué à jouer et du coup c’était sur la toile, avec des gens que je ne connaissais pas. Je suis passé ensuite à des jeux de rôles, «DragonsEtMerveilles» ou «Dunes», dans des mondes virtuels et j’avais pris un pseudo. Sur le net on me connaît. Mon nom de guerre c’est «HardKiller».
– Et tu jouais combien de temps à l’époque ?
– Vers 15/16 ans ? Dès que je revenais du lycée et la nuit. Il faut savoir que quand tu ne joues pas, ton personnage, dans le jeu, ne peut pas se défendre. Les autres peuvent l’éliminer. Donc tu cherches à te cacher le mieux possible avant de t’interrompre, ou alors tu dois les tuer avant qu’ils ne te trouvent. Je ne dormais pas beaucoup et le matin, dès fois, c’était trop la galère pour aller au bahut.
– Combien d’heures par jour ?
– Sept heures, parfois moins, parfois plus. Le week-end, quand les parents se barraient je passais tout mon temps devant l’écran.
– Ils ne se rendaient compte de rien ?
– Si. Ils me gueulaient dessus de plus en plus. D’autant que je n’en avais plus rien à foutre des cours. J’y allais juste pour qu’ils me foutent la paix. Je pouvais déjà pas revenir à la maison quand ma mère dormait. Et ensuite, elle est tombée malade.
– Et là tu as continué à jouer ?
– Oui. Je ne pouvais plus sentir l’odeur de la maladie, les larmes, les allées et venues des toubibs et des infirmières, l’angoisse de mon père et des grands-parents. Tout le monde était là, en permanence. Alors je me réfugiais dans ma chambre et je retrouvais «HardKiller» et c’était mieux. Mieux que toute cette merde qu’on vivait à la maison.
Ensuite maman est partie à l’hôpital. Plus personne ne faisait gaffe à moi de toute façon. On me plaignait c’est tout. Ensuite quand ma mère est morte on s’est retrouvés seuls à la maison avec mon père. J’ai laissé tomber le lycée. Enfin, ils m’ont foutu dehors. Je n’y allais plus beaucoup de toute façon. Ensuite je suis parti dans un centre d’apprentissage, en internat, à Montauban. Soi-disant, j’ai quitté la maison ! En fait c’est mon père qui m’a foutu à la porte.
– C’était quoi comme apprentissage ?
– Bureautique. Mais ça n’a pas marché.
– Pourquoi ?
– Il y avait des ordinateurs dans le bahut et la nuit avec des potes nous jouions à «DragonsEtMerveilles». Et puis au bout de six mois je me suis fait jeter.
– Tu est rentré à Toulouse ?
– Oui, mais pas à la maison. J’ai squatté à droite et à gauche. Je suis parti à Marseille revoir Hervé. Je vivais du jeu.
– Comment ça ?
– Oh je ne vivais pas bien, mais j’étais tellement accro que j’ai fini par aller sur des sites où l’on peut miser et donc gagner du fric quand on élimine ses adversaires. C’est «DonjonEtPognon» par exemple.
– Tu n’avais pas une copine ?
– Si, plusieurs, mais elles ne comprenaient rien à mon univers. Au début elles me regardaient jouer, chez elles ou dans des cybercafés, et puis elles se lassaient et elles partaient vite. Et puis il me fallait de plus en plus de fric.
– Mais tu viens de dire que tu en gagnais ?
– Au début tu en gagnes ! Si tu te démerdes bien, tu arrives à tuer les petits novices qui viennent d’arriver sur ce type de plateforme. Mais ensuite c’est toi qui disparais et tu perds plus que ce que tu avais gagné. Alors tu remises pour re-rentrer dans le jeu et à chaque fois c’est de plus en plus gros.
– Mais tu ne travaillais pas ?
– Si, dès fois, grâce à ma réputation en tant que «HardKiller», j’ai bossé en informatique. J’ai travaillé en intérim, comme bouche-trou. Mais je n’arrivais pas à tenir, le jour au bureau, la nuit devant le jeu, ça finit par crever. Alors j’ai emprunté autour de moi. Et puis j’ai un peu escroqué une copine.
– Qu’est-ce que tu as fait ?
– J’ai vidé son appartement pendant qu ‘elle était à la fac et je l’ai loué à un couple de marocains. J’ai empoché 1 mois de loyer et 3 mois de caution. Et j’ai tout misé.
Le lendemain, j’avais tout perdu. J’ai supplié mon père de me prêter du pognon, que je le lui rendrais 2 jours après. Ce n’était pas la première fois. D’habitude il m’en passait un peu. Mais là il n’a rien voulu savoir. Alors du coup j’ai été chez lui et j’ai piqué des trucs. Mais j’ai eu du mal à les revendre.
– Quel genre de trucs ?
– La montre et les bijoux de ma mère, des bouquins… Cela ne valait rien de toute façon. Et puis je me suis fait piquer par les flics sur la plainte de la copine. Et je me suis retrouvé en tôle.
– Et devant moi. Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?


Caillou. Février 2007

Une réflexion au sujet de « l’interrogatoire »

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