Une correspondance de guerre… 1954-1956

Alger 1954-1956

Une carte postale.

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Alger la Blanche – La place du Gouvernement et la mosquée Djema-Djedid (Jansol)

En 1954, ma mère, Madeleine vit à Paris, dans le XIe Le couple se sépare et nous partons vivre en Suisse, à Bâle, à Lucerne, puis de nouveau à Bâle. En 1960 elle retourne en France et achète un appartement à Sarcelles, dans le nord de la banlieue parisienne.
Pendant toutes ces années elle reçoit des lettres de sa famille algérienne.
Principalement de sa grand-mère, de quatre-vingts ans, qui signe souvent Mamichka, qui vivait en plein cœur d’Alger, place du Gouvernement, juste en dessous de la Casbah. Mais aussi de son frère Pierre, pilote dans le port de Mostaganem, d’une « tantoune », l’amie de sa tante paternelle, d’une amie d’enfance, Francine, professeur de philosophie du Cap-Matifou. D’autres parents, plus éloignés, ou d’amis, écrivent également. D’autres lettres d’Algérie arrivent aussi pendant l’année 1962, mais elles sont adressées à la grand-mère, venue vivre avec nous à Sarcelles.
Madeleine, vivant à Paris depuis 1947, a vécu douloureusement toute cette période. Non pas pour l’Algérie « française » dont elle pensait qu’elle n’avait pas d’avenir, mais pour l’Algérie tout court et les drames qui touchaient, là-bas, sa famille et ses proches.
De toute cette correspondance privée, je ne donne que des extraits concernant les « événements » en Algérie. Mais je donne à lire ces extraits parce qu’ils parlent d’un « état d’esprit » qui évolue…
De même qu’il n’y a pas un seul « peuple pied-noir » rendu caricatural par les simplifications historiques, mais de multiples individus de différentes classes, pays et origines, il n’y a pas non plus une pensée figée mais un inconscient collectif qui va évoluer considérablement entre 1954 et 1962.

Les dates pour comprendre la période

1954

  • 1er novembre : la « Toussaint rouge ». Le F.L.N déclenche la rébellion armée.
  • Décembre : Messali Hadj crée le M.N.A.

1955

  • 25 janvier : Soustelle est nommé gouverneur général en Algérie.
  • 5 février : Départ de Mendès-France.
  • 31 mars : Vote du projet de loi sur l’état d’urgence en Algérie.
  • 19 mai : Le rappel des « disponibles », l’envoi de renforts en Algérie.
  • 20-21 août : Les émeutes dans le Constantinois font 123 morts (dont 71 Européens) et la répression qui suit, « officiellement » : 1 273 morts musulmans

1956

  • 1er février : Le gouvernement de Guy Mollet.
  • 6 février à Alger : La « journée des tomates ».
  • 11 avril : Le rappel des « disponibles », la dissolution de l’Assemblée algérienne, le service militaire est porté à 27 mois.
  • 18 mai : « Palestro », 19 militaires français sont massacrés et mutilés.
  • 20 août-19 septembre : Le congrès FLN de la Soummam.
  • 30 septembre : Les 2 attentats d’Alger, le « Milk-Bar ».
  • 22 octobre : Arrestation de Ben Bella.
  • 2-5 novembre : Intervention militaire des occidentaux à Suez.
  • 15 novembre : Salan est nommé commandant en chef en Algérie.

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Alger le 14 novembre 1954.

J’ai eu de la guigne cette dernière semaine. J’étais monté 3 jours à Hydra chez Tonton et sa femme qui y sont jusqu’à la fin du mois pour surveiller peintres et électriciens […] Lorsque je suis revenue chez moi le lundi, je vois au journal que le Charles-Louis était à Alger le vendredi et le samedi. J’étais désolée ! ! ! Il a du venir à la maison et je n’y étais pas, j’avais tellement envie de le voir ! (C’est Pierre) […] Je suis très heureuse que tu aies ton petit coin à Paris […] Enfin vous voilà bien organisés pour faire fortune et avoir, bientôt votre quatre chevaux, Inch Allah !
Mamichka.
L’histoire n’est pas vue par les témoins directs, ou ne leur semble pas intéressante. Le 1er novembre 1954, c’est le début de la guerre d’Algérie. La mamy n’en parle pas du tout dans sa lettre !
Erreur ! Dans la lettre suivante de la Mamy…
Alger le 18 décembre 1954.

[…] On a tant besoin de s’égayer avec ces vilains événements qui ne font que commencer et vont nous mener je ne sais où. Les tantounes font bâtir leur refuge à St. Paul de Jarrat. Elles font bien. Personne n’est heureux ici. Une angoisse pèse sur le monde et tous les matins on se demande ce qui a pu se produire au cours de la nuit. Il n’y a pas plus d’Algérie que de Maroc ou de Tunisie. C’est le soulèvement du peuple arabe tout entier qui commence. Je ne sais si nous avons un gouvernement et des moyens pour faire face à toutes les menaces de droite ou de gauche ou du milieu. Et nous autres nous n’y pouvons rien que subir. Mamichka
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Alger 19 juin 1955.
Ma chérie. […] La vie est brutale et mauvaise […] Alors ton pauvre petit a été bien malade […]. C’est heureusement fini […] Ce pauvre chéri commence la vie dans un monde bouleversé, soigne le bien mais apprends lui à fermer son cœur et à mentir […] Enfin, tout cela se tassera, comme l’affaire des fellaghas qui finiront bien de nous harceler, je l’espère. pour le moment ce n’est pas brillant, tu dois le voir sur les journaux. Mamichka

El Biar. 19 janvier 1956.
À l’envers de la carte postale représentant la place du gouvernement à Alger.

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Ma petite Mady. Je ne résiste pas à l’envie de t’envoyer cette photo où tu retrouveras vite les fenêtres de ta chère grand-mère. On dirait même qu’elle y ait accoudée! C’est l’occasion de t’adresser faute d’une longue lettre que j’aimerais t’écrire, toute ma pensée très affectueuse, à la fois celle d’une maman et celle d’une amie, et les vœux sincères , traditionnels et… inutiles pour ceux que tu aimes.
Ne te crois pas obligé de répondre. Je sais qua ta pensée viendra vers moi. Je t’embrasse, je vous embrasse pour nous tous. M. S.

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Alger, le 29 janvier 1956.J’ai l’espoir que vous viendrez avant que l’Algérie soit foutue, du train où vont les choses. Tantoune et Marraine vont habiter la France. Mamichka

Médéa. Lundi de Paques 1956.
Ma petite Mady.
J’ai attendu d’être au calme pour répondre à ta longue et bonne lettre. Nous nous sommes décidées à monter ici malgré l’insécurité des routes. Le train est encore ce qu’il y a de plus sûr. Médéa, jusqu’à présent, est calme; ce calme on le doit, parait-il, à ce que ce coin est désigné pour le repos des fellaghas ! ! ! Mektoub . […] Nous passons de tristes jours.
Tous les matins, les journaux sont pleins des crimes de ces « messieurs». On a tout de même l’air de vouloir faire quelque chose. Nous avons confiance en Robert Lacoste. Les Français de France ont l’air aussi de comprendre un peu mieux la situation. C’est heureux. Mais quand on pense que, sans les troupes d’Afrique, la France serait peut-être encore sous la botte allemande, on ne peut s’empêcher d’éprouver bien de l’amertume. On devrait leur faire apprendre l’histoire d’Algérie. Il était temps que le gouvernement s’occupe de nous, la révolution aurait éclaté au lendemain du 6 février. Nous avons vécu de drôles de moments. Et nous voici à notre dernier trimestre, du moins nous l’espérons. Nos successeurs ne sont pas encore nettement désignés par l’Archevéché […] La mémé allait bien ces derniers jours. Elle a 5 serrures à sa porte. Elle n’ouvre à personne. Son locataire est très gentil pour elle.
Tantoune.
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Cap Matifou le 28 mars 56
Ma chère Mady. Ne crois pas que je t’oublie. […] Phil est évidemment très anxieux devant les « événements ». Beaucoup de chantiers de l’intérieur sont stoppés ou menacés à cause de l’insécurité. Ce qui ne l’empêche pas, lui, de se trimballer sur les routes de Kabylie, et le plus souvent seul. J’ajoute qu’il est mobilisé de la territoriale, ce qui lui vaut quelques nuits de «garde», d’où il revient tout pouilleux. (Le public étant très mêlé !) Quant à moi, je goûte avec délices des vacances que je m’efforce de croire bien méritées.
Mes parents après le massacre de Palestro dont ils ont échappé par miracle, se sont repliés à Alger, dans un minuscule appartement de l’allée des Mûriers, avec Paul, actuellement en vacances. Moi je garde François et les parents viennent d’ailleurs tous les jours passer la journée avec nous. La santé est bonne dans l’ensemble bien que maman ait été très secouée par le massacre de tous ses voisins et presque des amis. L’un des jeunes tués André B. était l’un des soupirants de Claude. Un autre Lucien S. avait été mon danseur attitré à l’époque du lycée « Papillon», replié à Palestro en 42-43. Son petit garçon, qui a seul échappé après avoir été blessé, avait juste l’âge de Ninon, et nous avions comparé leurs tailles, au mariage de Claude, il y a à peine quelques mois ! Excuse-moi, je radote un peu, mais tu dois imaginer comme c’est dur de sentir s’évanouir tout ce que à quoi on avait cru.
L’état d’esprit des gens, aussi bien côté musulman, que côté européen semblait se modifier ; dans nos écoles des courants de sympathie semblaient se former… et nous pouvions avoir l’illusion d’y contribuer un peu. Maintenant tout est changé. Il n’y a plus que des blocs hostiles. L’heure est aux extrémistes (comme en toute période de révolution d’ailleurs) et les gens qui, par naissance ou par choix s’étaient, comme nous, perchés à cheval sur les barricades, n’ont plus qu’un piètre idéal : survivre !
Qu’en penses tu ? Qu’en pensez vous vous qui êtes un peu au-dessus de toutes les préoccupations purement utilitaires qui atteignent, de l’autre côté de l’eau la plupart des gens? Tu ne peux savoir avec quelle anxiété j’attends ta réponse. […]
Francine

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Alger, le 3 juin 56.
Mes chers gosses. Que vous êtes gentils d’avoir pensé à votre grand-mère […] Toute la journée de dimanche nous avons été enfermés dans la casbah. 7 ou 8.000 soldats, agents, CRS, gardaient toutes les issues aboutissant dans la ville européenne. Une perquisition monstre a commencé à 1 heure du matin et s’est terminée à 7 heures du soir. Pas un appartement, pas une cave ne leur a pas échappé, terroristes, armes, etc. Quelle razzia ! Peut-être serons nous à l’abri, maintenant, du coup de force que l’on craignait sur la ville, comme à Philippeville. C’est qu’ils sont 50.000, tapis dans cette casbah, tous avec carte d’identité en règle, et la plupart avec douk-douk ou révolver dans la poche. On en a emmené 5.000 environ, jusqu’au lendemain et l’on en a gardé que 50 vraiment dangereux. Quoique les 5.000 soient tous des nationalistes notoires.
Cela n’a pas empêché, hier, à 4 heures et demie de poursuivre et de tuer un terroriste sur la place du Gouvernement, et un cafetier arabe d’être tué par un autre terroriste, rue de la Lyre, près de la Cathédrale. C’est toujours dans la foule qu’ils font leurs coups, personne ne voit jamais rien! Un coiffeur qui avait reconnu un tueur a été abattu le lendemain dans son magasin. 3 tués… Alors les gens se taisent.
Comme au Maroc, ils tuent beaucoup plus d’Arabes qui ne pensent pas comme eux que d’Européens. Je crois que cela les perdra, car tous ces malheureux égorgés dans la campagne ou dans les villes ont des familles qui, lorsqu’ils peuvent se venger dénoncent… (
illisible).
Dans les alentours de la Mare, qui est leur lieu préféré, près de la Mosquée, il ne se passe pas de samedi ou de dimanche sans qu’il y ait trois ou quatre tués et plus quelquefois ! Dans notre petite rue Vialar, où sont les marchands de fruits, on en est au quatrième tué. Cette rue est très fréquentée. Il y a des maisons à doubles issues. On n’a pas pu en arrêter un seul !
Il n’y a pas de jours sans victimes. On s’habitue. Mais ça ne peut pas se raconter ! Moi dès que je vois des Arabes déambuler en courant, des rues sur la place, (
du Gouvernement, c’est la place sur laquelle donnaient ses fenêtres), je ferme fenêtres et persiennes et je boucle les 4 serrures de ma porte. Ce n’est pas le calme de Mostaganem, pour le moment du moins. Depuis que je sais que tu n’y viendras pas avec Marc, je n’ai plus envie d’y aller. D’ailleurs je suis déprimée, fatiguée. Un jour j’ai cinquante ans et j’ai une envie folle de voir Pierre, le lendemain, sans rimes ni raisons, j’ai cent ans et je n’ai plus envie de rien, de ne rien voir. Et puis laisser ma maison à l’aventure, dans cette période ne me tente guère.
On a brisé notre porte d’entrée et rien n’est à l’abri, ni les gens, ni les choses. La nuit nous sommes bien gardés par de nombreuses patrouilles de soldats, mitraillettes au côté, agents bien armés, CRS, hélicoptères qui survolent et dénoncent s’il y a des réunions de 5 hommes dans la casbah. Enfin on peut dormir tranquille.
[…] J’ai su incidemment que tes amis B. avaient regagné la France, abandonnant tout ! Il y a eu trop de malheurs à Palestro et au début les colons n’avaient pas d’armes pour ainsi dire. Je crois que c’est dans la famille M., dans cette région, les armes étaient dans la cave ! Dans la cave ! lorsque les fellaghas sont arrivés l’un des fils a voulu descendre les chercher. Il a été abattu et toute la famille a suivi. Les fellaghas sont ensuite aller chercher les armes, naturellement. C’est affreux !
Je vois en ce moment Pierre B. et Marie B., sa femme. Ils sont seuls dans leur petite ferme à Oulet-Payet, à 12 Kms d’Alger. Ils sont absolument seuls ! Avec deux chiens et des armes, je suppose. Ils ne veulent pas abandonner la ferme. Les Arabes les détestent car Pierre, s’il est travailleur, a pas mal fait suer le burnous. On leur a déjà arraché pas mal de vignes. Ces jours-ci on leur a démoli la ligne téléphonique, ce qui est mauvais augure. Mais Marie ne veut pas quitter son mari et venir en ville. Je l’admire, ça c’est une femme ! Oui, on démolit tout mais les grandes propriétés ne sont pas touchées ! C’est un fait curieux. N’en parlons plus. Cela donne le cafard.
Nos amis M. que vous aviez vu à la maison, ont eu la chance d’avoir des hangars inoccupés dans lesquels on a cantonné des troupes. Rien n’a encore été touché chez eux à Béni-Amrane. Ils s’attendent tous les jours à des catastrophes si le cantonnement partait. Le fermier mobilisé et la jeune femme seule, là, avec ses deux petites filles. Le mari doit revenir, paraît-il. Mr et Mme M. voudraient qu’Yvette aille en ville avec ses filles. Mais elle veut rester à la ferme, et eux sont comme moi, trop âgés pour quitter leur chez eux. Ils ne seraient d’aucuns secours. Il y a de pénibles situations crées par cette guerre.
Chez M. P. on craint qu’il ne soit appelé comme officier de réserve. Je ne les vois qu’une fois par semaine. La petite est bien jolie. J. ne vient plus à bout de son grand appartement avec escalier intérieur qu’il faut grimper n fois par jour. Plus de mauresque et elle n’ose pas prendre une inconnue. Ils sont vraiment trop loin, et la mère à l’autre extrémité de Bab el Oued […] Jacques S. m’a dit l’autre jour qu’il allait divorcer. Le ménage ne va plus […] Il s’est fait poujadiste et se promène avec la matraque en caoutchouc. Il est tapé, pauvre gars ! […] Ma chérie, je te parle d’un tas de gens qui ne t’intéressent pas, peut-être, mais c’est pour mieux t’expliquer la situation que je connais bien et toutes les difficultés qui en découlent. Le commerce est difficile car les industriels se méfient de l’issue de cette guerre et ne veulent plus faire de crédit[…]
Tendrement, votre Grand-mère.
PS : tu me parles de négociations en Algérie. Il n’en est pas question et ceux qui voudraient en prendre l’initiative seront sévèrement punis. Il est des choses qu’on ne peut pas écrire ! Que j’envie les riches, même si leurs biens sont mal acquis, l’argent n’a pas d’odeur, le proverbe a raison !

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Cap Matifou, 4 juillet 1956
Ma chère Mady. […] Mes parents s’installent en effet à Montpellier où ils ont fait inscrire les 2 garçons au lycée (François entre en cinquième, Paul en première). Quant à la ferme, la chère ferme si douce à nos cœurs… elle est pratiquement anéantie, rasée. Pas les bâtiments bien sûr, mais plus de 10.000 arbres fruitiers tous chargés de leurs fruits, 6 ha de vignes rasés, piétinés… Tu imagines quel crève-cœur ce fut pour mon père et pour mon oncle Aimé quand ils sont allés constater tout cela ! Le résultat de 20 années d’effort, de peines, d’amour – le mot n’est pas trop fort. Même un brave « indigène », fils de Hadj, qui avait accepté de s’en occuper a dû décamper en vitesse, et le vieux Méssaoud dont tu te souviens peut-être, un contemporain de mon grand père, qui avait travaillé toute sa vie à la ferme a du rejoindre sa montagne mort-vivant. Et de quoi vivent-ils tous maintenant? Je crois que c’est le plus terrible encore, tu sais, plus terrible que tout – cette condamnation à la famine pure et simple de tant de gens déjà tellement pauvres ! Mais laissons là les attendrissements trop faciles. Notre Algérie a pris un drôle de visage, un peu celui que tu as connu en 1942, routes sillonnées de véhicules militaires. Avec l’allégresse et la bonne conscience en moins !
À Alger des groupes de soldats dans tous les coins de rue. Les attentats se multiplient, mais tout le monde continue à aller son chemin comme avant « Il faut bien vivre » n’est-ce pas ? Bien qu’on se demande sur quoi repose une telle nécessité. […] Mes parents se fixent à Montpellier où ils ont trouvé un petit
appartement meublé. […] Mon oncle Aimé a trouvé, près de Lyon, une petite ferme où il compte élever des vaches. Ils s’y sont installés il y a 2 ou 3 semaines. G. travaille à Lyon. Il a trouvé d’abord une place de chauffeur livreur puis une autre dans une entreprise où il espère plus tard devenir contremaître. Francine

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Alger le 24 septembre 1956
[…] Je pense tous les jours à vous écrire mais on est tellement soucieux pour ce qui s’est passé la veille, de ce qui se passera demain, ce soir, dans deux minutes peut-être, qu’on ne sait plus quoi écrire. C’est abrutissant. Vous ne pourriez croire à quel point Alger est harcelé. Nous sommes entourés de bandes rebelles, Birmandreïs, Ravin de la femme sauvage, l’Arba, Gomaya, Cherchell, Keralda, etc.… de Boufarik à Blida, et Médéa ! n’en parlons pas ! La radio ne nous apprend pas grand’ chose. On est entouré d’ennemis. Dans mon quartier une patrouille tous les 10 mètres. La casbah est entourée de barbelés (et je fais partie de la casbah). Toutes les rues et ruelles donnant sur les rues Bab-Azoun et Bab-el-Oued sont barrées d’amas de barbelés. Naturellement je ne vois plus d’Arabes rue Sainte. Sur la place du Gouvernement on est plus en sécurité qu’avant. Aussi je n’ai pas voulu aller chez Tonton et Berthe. Ils sont à l’étroit, eux aussi. Berthe est très gentille et je craindrais que d’avoir sa belle-mère toute la journée dans les jambes, notre belle harmonie en soit troublée. Alors il vaut mieux que je reste chez moi, car je ne sais guère rester assise dans un coin sans bouger. […] Vous allez peut-être voir rappliquer Paule car le département d’Oran est maintenant en butte aux attaques des rebelles. Il y a des attentats sur Mostaganem, qui était très calme jusqu’ici, et lorsque ça commence ! ! ! Je leur ai recommandé de ne pas faire des ballades en voiture dans la campagne. L’affaire du pont de Chéliff, où ils venaient de passer dix minutes plus tôt, les rendra prudents, je l’espère. 3 voitures arrêtées par les rebelles, dont ils ont fait descendre les voyageurs, les ont alignés et tués. 6 ou 7 je crois, 2 petits de 5 et 3 ans ont été emmenés et abandonnés dans la cambrousse. Paule a été très touchée de penser au danger qu’ils avaient couru. Qu’ils se terrent chez eux !
Cafés, cinémas, tout est danger. Ici lorsque on a été entouré de barbelés, c’est Bab el Oued qui a pris bombes, grenades etc. Dans les cafés. Beaucoup de blessés et de tués. J.P. est dans la territoriale. Dans le secteur Kouba, Ravin de la femme sauvage, Gué de Constantine. Ils ont eu, hier, un territorial tué d’une balle venue des buissons. Le terrain est tellement propice aux embuscades ! Ce matin, de 5 h à 10 h il y a eu 5 attentats, dont un soldat tué sur Rovigo, des blessés à Belcourt, Kouba, Mustapha. On est en sûreté nulle part !
Comment tout cela finira t’il ? Le commerce est nul. Même les Arabes en ont marre. En ce moment ce sont les Israélites qui prennent des coups, les riches naturellement. Dès qu’ils reçoivent des demandes de fonds ils prennent la poudre d’escampette, abandonnant tout. Ils ont des listes d’indications, prêtes d’avance, de gens à se défaire pour des raisons connues d’eux seuls, des mouchards arabes, des contre-terroristes, etc.
Ces contre-terroristes ? Des maladroits ! Des imbéciles ! Qui ne valent aux Algériens que des représailles terribles et qui ne servent à rien pour la victoire que les gouvernants espèrent. Je crois qu’on n’a pas fini d’en voir! Tous les profiteurs qui nous volent, ceux là vont acheter des terres en France et se sont tirés des flûtes. Ce qu’on aurait pas dû permettre. Les riches ont tous les droits ! […] Si vous arrivez à lire mon fourbi, ce sera de la chance !
Je m’arrête pour aujourd’hui. Vous croyez que j’exagère ? Hélas, je vous en dis le moins possible. Je me porte bien mais tout cela est tellement déprimant que je me demande si j’en verrais la fin, ce qui ne sera pas un malheur… J’ai reçu un mot des tantounes, je vais leur répondre. Elles sont parties au bon moment. C’est de la chance d’être dans un coin tranquille, de na pas entendre des coups de révolver, les mitraillettes…
Mamichka

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Alger le 15 novembre 1956
Ma chérie. […] Dire que j’ai tant désiré être près de toi et de Marc il y a quelques années, après, surtout, la mort de M.N. et maintenant que je n’en puis plus, après le nouveau malheur qui vient de nous frapper, tu me dis : “Viens avec nous. Décide toi tout de suite !” Quand on est âgée, mon petit, on ne peut plus faire ce que l’on voudrait, hélas. Le peu d’argent que j’ai ne vaudrait plus rien en Suisse et le vie, ici, aussi, devient tellement chère que je n’en aurais pas pour longtemps. Et puis je suis si lasse de tout ! J’arriverais là-bas en plein froid, juste pour tomber malade et te causer des ennuis. Te rends-tu compte que j’ai 80 ans. Je ne suis pas malade, mais pas en fer, tu penses ! La mort de Tonton m’a laissé anéantie et sans force. Ma tête n’en peut plus de pleurer. Mamichka

Circulation

Caillou. 17 octobre 2007

(Les photos, de famille, ont été prises par mon père, lors d’un voyage à Alger en mai 1952.)

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Post-scriptum du 26 octobre 2007.
Je remercie très chaleureusement Mr Vinaccio qui m’envoie une photo et les explications suivantes:
Voici quelques explications concernant votre carte postale :
L’immeuble de votre arrière grand-mère dont les fenêtres donnaient sur la Place du Cheval, est en partie caché par le minaret de la mosquée de la pêcherie supportant l’horloge. Sur votre carte postale, à partie de la droite, c’est le dernier immeuble en angle juste avant le minaret. Je vous adresse une photo où son immeuble est nettement plus visible avec une petite flèche noire pour confirmer son emplacement…

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La rue Sainte débutait dans la rue Bab-Azoun, à quelques mètres de la place du Gouvernement (ou place du cheval). Elle se terminait après avoir traversée la rue de la Colonie, rue du Docteur Charles Aboulker à quelques mètres de la rue de la Lyre, c’est à dire dans les petites rues de la casbah. La plus part, de ces petites rues sortant de la Casbah étaient barbelées, car il était matériellement impossible de poster des soldats aux pieds de chaque rue. Il y avait quelques passages obligés comme la rue du Divan qui figure sur votre carte derrière les palmiers… J’ habitais dans la casbah, et je passais comme tout le monde par ces passages obligés. Votre arrière grand-mère était obligée de passer par la rue du Divan pour aller rue Bab-Azoun. J’espère avoir répondu à votre attente, Algéroisement. Jean-François Vinaccio http://jf.vinaccio.free.fr/site1000/alger03/alger021.html

4 réflexions au sujet de « Une correspondance de guerre… 1954-1956 »

  1. ce blog est plein de sensibilité,de vérité,de réalisme et de scènes décrites que nous avons vécues. Bravo pour ce travail. Il faut faire connaitre ce site aux amis P N. A bientôt.

  2. Bravo pour ce travail , je vais faire connaitre votre site à mes amis .
    De ce blog émane les instants vécus là bas tout y est sensiblement raconté.
    Je vous mets dans mes favoris , et reviendrais vous rendre visite
    Cordialement PN isabelle

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