Le Père Noël tient bon !

Quelle horreur ces gosses !

Ils doivent être une bonne trentaine dans la file d’attente, tenant la main de leurs parents. Et comme c’est l’heure de pointe, le milieu d’après-midi du samedi, je vois du coin de l’œil la file qui s’allonge au fur et à mesure. À chaque fois quelque quatre à cinq minutes de mise en place, placer le bambin sur la cuisse droite, parler pour l’empêcher de hurler à la mort à chaque fois qu’il me regarde, lui susurrer des conneries à l’oreille… le forcer, tout en restant calme et gentil, à regarder l’objectif, rassurer du regard la maman attendrie qui nous a lâché son petit trésor, attendre que Paul ait rectifié son éclairage… puis recommencer.

Heureusement que je reste assis mais qu’est ce qu’il fait chaud sous ces lampes flashs, habillé, comme je le suis d’une vieille couverture rouge râpée, bordée d’une soi disant fourrure, en coton blanc, pas lavée depuis plus de 10 ans ! Ce n’est pas propre ce boulot, avec cette horrible barbe blanche qui gratte et qui tombe très souvent, tirée par les gamins curieux. Car certains ne sont pas du tout effarouchés. Ils veulent bien se laisser faire, mais juste pour voir si ma barbe est réelle ! Quelle horreur ces gosses !

J’ai accepté ce job que me proposait Paul juste pour gagner 500 € et pouvoir offrir quelques cadeaux à Julien quand nous irons manger au petit restaurant vietnamien le lendemain de Noël à midi. Julien, c’est mon seul espoir dans ce trou du chômage sans fin, du RMI, de la chambre de bonne à 450€ le mois, et de la solitude depuis deux ans qu’Hélène m’a quitté. J’espère au moins qu’elle me laissera mon fils pour la journée ! Juste une journée avec mon petit garçon de douze ans, pour oublier, pour faire comme si tout allait bien et que je n’en étais pas réduit à faire le père Noël pour les enfants des autres. Plus que onze jours à tirer. Et sans une goutte d’alcool ! C’est promis Pierre ? Tu tiens bon !

Tiens ! Je l’ai déjà vu celui-la ? Une bouille toute ronde avec la frange blonde bien droite sur le front. Il me dit quelque chose ? Quel âge il a ? 6 ans ? Il croit encore au père Noël ? En tout cas il ne me regarde pas et fixe bien droit l’objectif du Yashica de Paul. Du coup je cherche dans la foule qui nous entoure qui accompagne ce petit garçon. Et là, d’un coup je le vois ! Dans son manteau de loden vert, bien chaud, avec la chevelure floue qui passe sur les oreilles, la petite moustache bien taillée, les lunettes rectangulaires et fines : « cela fait plus sérieux pour donner confiance au client, mon cher Pierre ». Ce n’est pas vrai ! C’est Louis, mon ancien chef des ventes !

C’est ce type qui m’a fait licencier il y 2 ans ! Je le revois minaudant devant Monsieur Gérard : « Pierre n’est plus à la hauteur des objectifs que nous nous sommes fixés ! depuis son divorce, il n’est plus motivé. Je ne veux plus de lui dans mon équipe ». Et le patron qui me regardait d’un air sévère. Ils m’ont foutu à la porte avec 2 mois d’indemnité et tout est parti en quelques mois, livres, meubles, appartement, bagnole… J’ai tout perdu, Il ne peut pas me connaître avec la fausse barbe et la capuche. Et c’est tant mieux. Aucune envie de lui serrer la main à ce type. Sans lui je n’aurais pas tout perdu. Car j’ai, en 2 ans, tout perdu, et même l’honneur, vu que c’est là que je me suis mis à picoler sérieusement. Soit, j’avais déjà, avec le départ d’Hélène et la garde de Julien (accordé un week-end par mois), bien entamé la chute bière, apéro, pinard, digestif, petit porno en solitaire. Mais j’aurais pu remonter la pente tant que j’avais du boulot.

Alors ce gosse qui repart et dont il prend la main c’est son fils ? Louis discute avec mon photographe, prend sa carte. Il doit repasser lundi pour chercher la photo encadrée. Pendant que je hisse la fillette suivante, lui souriant comme je peux, juste avec les yeux, je me demande où j’ai bien pu voir le visage du petit blond précédent. Et brusquement je réalise. Photo ! C’est sur une photo ! Ce gamin, c’est lui qui sourit à côté de Julien sur la photo que mon fils m’a envoyé, en septembre dernier, après ses vacances à Porquerolles. Cette photo punaisée au-dessus de mon lit et que je regarde très souvent. Mon fils y est souriant et tout bronzé, tandis que son copain, ce petit de 6 ans que je viens de prendre sur mes genoux, est plus songeur et réservé. Ainsi ils se connaissent avec mon fils ?

À la pause, à 18 heures, je me suis changé dans le couloir des toilettes, dans la galerie marchande de la grande surface. J’ai été faire quelques courses. Il me fallait du pain, du fromage et des fruits. Je suis donc allé dans les rayons et c’est en me dirigeant vers les caisses, que j’ai vu, de côté, Hélène qui poussait son caddy vers sa caisse. Elle ne m’avait pas vu. Juste au moment où j’allais repartir vers le fond du magasin, j’ai aperçu mon fils qui arrivait en courant, accompagné du petit blond et aussi de Louis. Ils avaient tous les trois l’air tellement heureux et excité, tenant des grandes boîtes multicolores. Hélène, qui avait déjà placé quelques articles sur le tapis, s’est retournée vers eux. Elle semblait contente. Je ne l’entendais pas, mais je compris qu’ils étaient tous les quatre heureux d’avoir eu le temps de prendre la décoration de Noël, qu’ils avaient failli oublier.

J’étais là avec mon sac en plastique bleu. J’avais envie de pleurer.

Il ne fallait surtout pas que Pierre me voie. Je suis reparti vers l’autre sortie et je suis passé rapidement par une caisse rapide de moins de dix articles. Quelques minutes plus tard j’avais repris ma place de Père Noël. Les enfants me firent fête en applaudissant. Et le travail recommença tandis que faire semblant d’être gentil, vieux, et aimant les petits-enfants, me faisait ravaler mes larmes.
Ils passèrent tous les quatre devant le stand. Le petit me montrait du doigt à mon fils en lui racontant qu’il avait été pris en photo avec ce vieux bonhomme. Pierre souriant me jeta un coup d’œil. Bien sûr, il ne pouvait pas reconnaître son père dans ce déguisement. Et tout était bien.

Le lendemain matin, je pus dormir toute la matinée dans ma chambre glaciale. Le magasin n’ouvrirait pas ce dimanche. J’avais tenu bon la veille et ne m’étais pas arrêté au café du coin de la rue pour boire un anis comme pourtant tout mon corps le réclamait. J’avais tenu. Un jour de plus. Plus que 10 jours et je pourrai passer une journée seul avec Julien. Tenir ! Tenir bon ! Ne plus jamais sombrer dans l’insouciance de l’alcool. Tenir !

Mais le lundi midi, mon boulot ne commençant qu’à 14h, lorsque je sortis de mon immeuble, je vis qu’une lettre était dans ma boite. Hélène m’apprenait que, partant aux Seychelles pour la semaine entre Noël et Nouvel An, elle ne pourrait pas me laisser mon fils le 26 comme convenu. Qu’elle était désolée mais que cette chance exceptionnelle ne lui laissait pas le choix. J’essayais de lui téléphoner d’une cabine. La sonnerie de son combiné résonnait interminablement sans que personne ne réponde. Alors je me suis dit qu’il n’y avait pas d’autre solution ! Que je ne devais surtout pas céder, me remettre à boire, et je suis descendu chercher dans la cave de l’immeuble une vieille hache que le précédent locataire de la chambre y avait oubliée.

Horrible carnage dans la galerie marchande de Roques sur Garonne.
Il était un peu plus de 18h lorsque, pour une raison inconnue, le père Noël qui posait avec les enfants au stand de photographie situé au milieu de la galerie marchande s’est brusquement levé et précipité sur Monsieur Louis B. demeurant à Toulouse, qui venait sur le stand pour acheter une photo de son fils. Attaqué à coups de hache pendant plusieurs minutes celui-ci est décédé rapidement, mais le père Noël s’acharnait encore sur sa dépouille devant les yeux effarés des enfants et des témoins. Immédiatement intervenus les gendarmes de la brigade de Muret ont dû tirer pour stopper le meurtrier. Dans la bagarre, le père Noël a été touché au ventre et il est mort, quelques instants plus tard, dans le véhicule de police.
À l’heure ou nous mettons sous presse nous ne connaissons pas le mobile de ce crime affreux. Toutefois, vu son apparente gratuité, on ne peut s’empêcher de penser à un acte de démence, peut-être du à l’alcoolisme. C’est du moins ce que suggère Monsieur Paul, photographe présent sur les lieux et qui avait embauché ce Père Noël.

Caillou. 14 décembre 2007

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