La lettre de La Paz

Une femme est assise sur le surplomb, là-haut.

Comment est-elle arrivée là ?
Elle a dû enjamber la balustrade d’une des fenêtres de l’appartement de l’angle puis s’agrippant à la cornière, pas à pas, elle est venue s’asseoir sur cet espace nu, au sixième étage, face au soleil. L’immeuble n’a pas de vis-à-vis. De l’autre côté de l’avenue, c’est le parc d’une vielle demeure transformé en école privée catholique. Elle doit, du haut de son perchoir, voir les grands arbres, les marronniers, les ormes et le cèdre magnifique qui les domine tous.

Mais elle ne les voit pas car elle pleure. Elle pleure tout doucement, le regard vers le bas, sur une lettre chiffonnée, qu’elle triture. Elle pleure sans crier, sans démonstration, sans grimaces.

Les pompiers sont en bas, alertés depuis quelques instants, par un voisin revenu de course, un petit vieux moustachu et bedonnant avec un sac à provision, une sorte de filet, qu’il trimballe tous les jours. Il explique, fièrement, et à qui veut l’entendre, qu’il a encore un bon regard un regard de lynx.
La police, également arrivée sur les lieux, accroche autour des réverbères, le long du trottoir, des longs rouleaux de plastique rouge et blanc, délimitant ainsi une frontière que les badauds qui se massent ne peuvent plus franchir. En quelque instant la sirène des pompiers et le blocage de la circulation ont amené sur place beaucoup de voisins et de passants.
– Que se passe t-il, c’est un attentat ?
– Non c’est une femme qui veut sauter dans le vide.
– Et qu’est ce qu’elle attend ?
Murmure le type en bermuda en haussant les épaules et qui repart en maugréant.

Une voiture noire surmontée d’un gyrophare est au milieu de l’avenue, à côté du camion rouge des pompiers. Le commissaire en sort et un de ses collègues lui tend un mégaphone.
– Madame. Nous allons monter ! Surtout ne bougez pas.
Les pompiers ont disposé au sol un matelas pneumatique géant, de couleur beige, qu’ils gonflent très rapidement avec un gros tuyau sortant du ventre du camion.
Les flics pénètrent dans l’immeuble et, après un instant très court on voit le commissaire qui se penche à la fenêtre, à deux mètres de la femme assise. Il tient toujours son mégaphone, mais il ne l’utilise pas. Trop près d’elle. Il ne veut pas non plus qu’on les entende. Il la regarde et tout doucement lui demande si elle a soif.
– Non merci.

Il prend son temps. Surtout, ne pas brusquer les choses. Si elle se raidit, juste un peu, si elle se braque, elle peut plonger et vu de là-haut le matelas des pompiers ne paraît plus si grand.
– Qu’est ce qui vous arrive ?
Elle ne répond pas, ne le regarde pas, ne regarde rien que ses mains qui torturent cette lettre maintenant toute mouillée.
– Vous avez reçu des mauvaises nouvelles ?
Mais la femme assise, en robe légère ne lui répond pas.
– C’est une lettre ?
Enfin, dans ses larmes, elle hoquette tout doucement
– Oui, c’est une lettre de mon fils. Elle vient de La Paz.
– De la Paz ? C’est où ?
– En Amérique du sud !
– Et que dit-il votre fils ? Je vais m’approcher car je ne vous entends pas bien.
Le flic commence à enjamber la balustrade.
– Ne bougez pas. Laissez-moi. Sinon je saute.
Mais elle ne regarde pas en bas, la foule, tous ces visages tournés vers elle, cet énorme rond beige, gonflé, ces hommes en rouge qui le tiennent et ne disent rien, anxieux, tendus.
– Bon, bon, d’accord, mais parlez-moi plus fort. Regardez-moi Madame. Regardez-moi. Ce serait vraiment trop bête.
– Mais vous ne comprenez rien !
dit-elle en lui jetant un regard furieux, c’est de MA FAUTE !

Elle a presque hurlé. Au pied de l’immeuble, tout le monde se tait, essayant de comprendre. Maintenant elle pleure si violemment que le commissaire est presque certain qu’elle va glisser et se tuer. Alors, tout doucement.
– Mais qu’est ce qu’il vous écrit ?
Elle hoquette :
– Qu’il ne reviendra jamais. Qu’il est là-bas pour toujours et qu’il ne regrette rien d’ici et surtout pas moi ! Il ne viendra plus jamais à la fête de notre village, jouer aux quilles et accrocher des guirlandes. Il a trouvé l’amour là-bas. Et moi j’ai tout sacrifié pour mon fils et maintenant je suis seule, il me hait, et je ne le reverrai jamais.
– Mais non madame. Il ne faut pas le croire…

Mais il se précipite et essaie désespérément d’accrocher la main qui se tend encore un peu vers lui tandis qu’elle bascule lentement dans le vide…
Là-bas, tout en bas, sur le matelas beige son corps rebondit comme une balle et le commissaire voit sa culotte blanche sous la robe légère et il voit la vie qui ne veut décidemment pas partir et qui se maintient encore un peu en l’air, le temps de quelques rebonds ridicules.

Caillou, 25 juillet 2008

Sur les 10 mots de Claire:
1-lynx 2-attentat 3-avoir soif 4-faute 5-La Paz 6-trimballer 7-non merci 8-jouer aux quilles 9-fête de village 10-accrocher des guirlandes
lire
addiction
http://entre.nuage.et.pluie.over-blog.org/article-21509453.html
et
fête au village
http://entre.nuage.et.pluie.over-blog.org/article-21449777.html

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