Les baskets

– Sur la route de Falgarde, celle qui suit l’Ariège, en dessous des coteaux, sur un fil électrique, une paire de baskets pendouille et se balance, au gré du vent, à huit mètres au-dessus de la chaussée. Chaque fois que je passe à cet endroit, dans l’inévitable embouteillage de huit heures trente, je la vois, tout là-haut. Et je me demande pourquoi aucun service de voirie ou de la maintenance des lignes n’a encore été la décrocher !
– Elle est là depuis combien de temps ?
– Oh, depuis plusieurs mois. Et je peux même vous dire la date exacte. C’était vers la fin avril. Pendant le week-end. Vous connaissez cette route les samedis soirs ?
– Non, je n’y passe jamais.
– La Falgarde, c’est la route des boîtes de nuit ! Sa circulation est totalement différente de celle des jours de semaines. Des centaines de jeunes gens en bandes s ‘y croisent dans toutes sortes de véhicules. Scooters ou voitures décapotables, vieilles deux-chevaux d’étudiants ou berlines des familles prêtées par les parents, personne n’y va à pied sur cette route, la nuit. Et bien, ce soir-là un homme marchait dans la nuit, se dirigeant vers la ville. Et il avait ces chaussures, celles qui sont accrochées là-haut! Enfin, c’est, du moins, ce que j’ai lu dans le journal du lundi.
– Et que s’est-il passé ?
– Il faisait peut-être du stop ? En tout cas, d’après ce qu’a déclaré le seul témoin, une jeune étudiante de Sabatier, qui conduisait une petite Clio dans l’autre sens et qui les a croisés, une voiture, une Renault Espace, vous savez ces grandes bagnoles à huit places, s’est arrêtée et il est monté à bord. À partir de là plus personne ne l’a jamais revu.
– Et l’Espace ?
– Les flics l’ont retrouvée, quatre jours plus tard, incendiée sur le bord du canal. Je ne sais pas comment ils ont fait mais, très rapidement, la police a réussi a en retrouver le conducteur et les occupants.
– C’était des voyous de banlieue ?
– Pas du tout ! Que des fils de bonne famille. Les supporters de l’équipe de Hand d’une des plus renommées écoles privées toulousaines.
– Et que s’était-il passé ?
– D’après le journaliste ces jeunes hommes avaient beaucoup bu et chahuté. Ils étaient très excités et ils s’en sont pris à cet homme qu’ils avaient invité à monter dans le véhicule. S’accusant mutuellement ces jeunes gens ont reconnu qu’ils l’avaient cogné, déshabillé, forcé à les branler puis jeté dans le fleuve. Tout cela sur une aire de parking, à l’entrée de la ville, un peu avant la bouche de métro. L’homme s’est noyé sous leurs yeux.
– Quelle honte !
– Ils ne lui ont volé qu’une somme dérisoire, quelques euros. Et le pire c’est que devant les inspecteurs qui les interrogeaient ils n’ont exprimé aucun sentiment de culpabilité. Le porte parole de la police a raconté, avec une grande lassitude, que pris d’une sorte de folie collective, les assassins hurlaient, ce soir là, une sorte de «tous ensemble» en riant de voir cet homme à genoux, sur la berge, obligé de les masturber. Après, leur crime fait, ils ont roulé encore quelques kilomètres puis ils ont mis le feu à la voiture, emprunté au père du conducteur, pour brouiller les pistes, faire croire à de la délinquance ordinaire.
– Cela fait peur ! C’est l’oisiveté de la jeunesse qui conduit à ces débordements ?
– Qui sait. Il y aura un jugement, dans quelques mois ou dans quelques années et leurs parents payeront les plus grands avocats pour les tirer de ce mauvais pas. D’ailleurs Maître Lariboisière est déjà intervenu pour minimiser les faits dans le journal télévisé de FR3.
– Et qu’est-ce qu’il a bien pu dire pour expliquer un tel crime ?
– Que cet homme, marchant dans la nuit, quelques minutes après être monté à bord, alors que ces jeunes lui demandaient en riant ce qu’il faisait là, en pleine nuit, leur avait répondu qu’il était au chômage ! Cela, ils ne l’avaient pas supporté ! Ils sortaient de discothèques, avaient bien arrosé la soirée, la victoire de leur équipe, et un type venait encore une fois se plaindre ! D’ailleurs cet avocat va aussi demander des comptes à la puissance publique car depuis que le gouvernement oblige les sans-emplois à des travaux collectifs dans les rues, comme nettoyer les trottoirs avec des brosses à dents, il est quand même normal que la future élite de ce pays ne supporte plus d’être confrontée aux sous-hommes !

Caillou, 7 août 2008.

Une réflexion au sujet de « Les baskets »

  1. Un blog comme le vôtre, j’adore. J’y suis venue par le jeu des liens. Je vous ai mis dans les miens sans votre autorisation, j’espère que ce n’est pas un problème.
    Merci pour la richesse et la diversité que vous proposez. à bientôt. Ceriz

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