Le soleil noir – 4°

Banlieue nord. La pluie monotone tombe sans arrêt depuis la veille, étalant sur le sol les miroirs instables d’une aube grisâtre. Six ouvriers, deux contremaîtres, un maître-chien et deux jeunes manutentionnaires attendent l’arrivée du bus. Défilé interrompu des phares, des coups de freins, hurlements des vélomoteurs sans pot d’échappement, le décor habituel et inexistant pour les deux jeunes filles qui rêvent encore sous l’auvent de l’abribus. Madeleine et Jacqueline ont froid et leur travail est mal payé, comme la plupart des travaux qui obligent à partir sous la pluie, en banlieue nord.

Les dactylos se lavent, dispersées dans Paris, les unes mariées, les autres chez leurs parents, ou bien encore seules, ou avec des copains, en hôtel ou en pension, avec le transistor ou celui du voisin que l’on entend à travers la paroi. Avec des robes fraîches, coloriées, ou bien noires et fripées, elles s’habillent rapidement puis se pressent dans les escaliers, et courent, vers des métros bondés, des Banques Centrales, des bureaux…

Dans la mansarde, Andrée est réveillée. Elle n’est pas pressée. Pionne au lycée et, pour arrondir des fins de mois difficiles, vendeuse occasionnelle du journal Hara-Kiri, elle regarde par la lucarne, le soleil se lever sur les toits gris et bleus de Paris. La pluie, enfin, s’est arrêtée.

Madeleine est à l’emballage et à l’encliquetage, Jacqueline à la surveillance de la manutention. Elle est communiste et milite depuis plus de cinq ans au Parti. Pas particulièrement jolie, elle est calme, pondérée, réfléchie, confiante en l’avenir, dont elle attend un compagnon et un nouveau monde. Madeleine est plus sombre. Elle est grande, blonde avec un nez retroussé et des yeux bleus et profonds. Elle est aussi sombre que Jacqueline est confiante, mais si elle veut bien vivre, vivre seulement ne l’intéresse pas. Elle parle de la vie comme si elle la connaissait mais elle ne la connaît pas beaucoup et pourtant sa dureté, son pessimisme, ses mots cruels tombent souvent justes.

Pierre et Yves, assis dans une classe sale, suivent le cours de Monsieur Constant Léonard, prof de philo. Yves entend sans écouter, mais il comprendra plus tard. Il est très bon en philo. Il navigue entre Proudhon et Bakounine. Il est chevelu et veut porter la barbe. Comme les autres anars il porte un costume de velours côtelé noir, avec, autour du cou, son vieux foulard violet. Pierre suit plus attentivement les élucubrations compliquées du vieux prof. C’est inutile et sans intérêt, mais cela fait passer le temps. Aujourd’hui il fait beau. Paris est plein de lumière. Tout à l’heure il a rendez-vous avec Jacques dans le petit café de la rue des Abesses où ils ont l’habitude de se voir. Jacques est un ami, (« Les adolescents et l’Amitié », quinze volumes remplis de fadaises inintelligentes, sincères et sentimentales !) Jacques est laid, parle peu, écoute beaucoup, recrute en permanence pour le Parti. Il a une vie confuse, sans direction, sans espoir, mais Jacques, par raison, fait semblant d’espérer. Pierre est déjà dans son sillage.

Quand Michel dort encore, Andrée pense à Michel, et quand Hélène s’éveille à peine, Francine pense à B. et ne sait plus quoi faire

À suivre…

Caillou, 1967.

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