Le groupe UNIR 8° Le fonctionnement

Le n°79 d’août 1959

 

UNIR N°79 aou 1959 couv web

Pour des raisons de clandestinité vis-à-vis de la direction du PCF, pour protéger l‘anonymat des correspondants de la revue, le mouvement fonctionne de façon bicéphale avec :
Un collectif responsable qui reçoit le courrier, y répond, s’occupe de l’intendance, possède le fichier des abonnés et des correspondants, et qui transmet l’information, les questions et les opinions des lecteurs à un comité de rédaction qui lui anime la revue, y répond à des lettres dont il ne connaît pas les rédacteurs, lance des débats, rédige le supplément…
Entre les deux un seul militant, Jacques COURTOIS.
Et personne ne sait, en dehors de lui, qui appartient au Collectif responsable…

EXTRAITS:

extrait n°79 fonctionnement

 

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Un bulletin clandestin
Par sa forme rédactionnelle, sa diffusion, sa liaison avec les camarades lecteurs, UNIR est un bulletin clandestin. L’adresse de son imprimerie n’y figure pas, les militants qui veulent s’abonner n’ont pas de compte chèques postaux ou d’adresse de rédaction pour envoyer un mandat normal. Ils doivent envoyer des timbres postes à une « boîte » qui, par une filière inspirée de l’époque de la lutte anti-nazie, achemine le courrier. On ignore tout des camarades rédacteurs qui, eux-mêmes ignorent tout des abonnés et des correspondants.

extrait n°79: la clandestinité ?

 

extrait n°79: la clandestinité ?
extrait n°79: la clandestinité ?

 L’origine d’UNIR
Les 3 et 4 septembre 1952, à la même session qui devait mettre en accusation MARTY et TILLON, le Comité Central du Parti approuvait, sans discussion, une décision  politique opportuniste : la ligne de « FRONT NATIONAL UNI », avec tous « les bons Français ». Au rang de ces «  bons français on comptait Jacques SOUSTELLE, MICHELET, Michel DEBRE, WALLON et autres gouvernants et supporters du pouvoir personnel.extrait n°79 l’origine

Spéculant sur l’émotion normale d’un Comité Central devant lequel on allait faire du « Mutin de la Mer Noire » un ennemi du Parti, et du dirigeant des F.T.P.F. un fractionniste “détournant les fonds du Parti”, le secrétariat escomptait que la nouvelle ligne opportuniste « passerait » sans discussion.

Ce fut ce qui se produisit.

À l’issue d’une Assemblée d’information du Parti, dans la région parisienne , un certain nombre de camarades se retrouverent pour commenter cet événement. Leur indignation et leur accord étaient si complets qu’ils envisagèrent d’adresser un message signé au Parti.
Mais comment ? Et quel en serait le résultat ?
C’est ainsi que naquit l’idée d’un bulletin clandestin qui combattrait pour le retour du Parti aux principes léninistes et serait diffusé uniquement à l’intérieur du Parti, pour alerter les militants contre toutes les violations de principes et de statuts qui se produiraient.
Les camarades ne militant pas sur la base des mêmes organisations cherchèrent, parmi les « anciens du Parti » de leur connaissance , quels autres militants ils pourraient consulter, et c’est de cette manière que fut formé ce qui est aujourd’hui « le collectif responsable » d’ « UNIR ».
Le n°1 du bulletin, édité avec l’accord de trois membres du Comité central et d’un secrétaire fédéral, qui en discutèrent le texte, sortit en octobre 1952. Le montant de la cotisation effectuée par le noyau de camarades ne permit qu’un tirage de 500 exemplaires, destinés pour la plupart aux cadres supérieurs du Parti.
Un camarade exerçant une profession libérale apporta une grosse contribution, qui permit de sortir les n°2, 3 et 4, toujours à 500 exemplaires, sans aucune mention d’adresse. Malgré cette diffusion limitée de 4 minces pages, le Bureau Politique réagit à sa manière et, le 7 janvier 1953, un éditorial d’Etienne FAJON traitait « UNIR » de « feuille éditée par les Renseignements Généraux de la Police, pour attaquer LECOEUR et défendre MARTY, en sous-mains » !
On sait que depuis la version des calomniateurs a varié, car nos accusations de « violation de l’article 2 des statuts » par LECOEUR se sont avérées justes… et le Comité Central a été invité à la condamner, avec nos arguments d’ailleurs, de longs mois après nos accusations.
La filière postale, mise en place par les camarades qui avaient l’expérience de la lutte clandestine contre l’occupant nazi pût être ouverte, à partir du n°5, de février 1953. Il s’agissait, au départ, d’un bureau de « petites annonces » de TOULON, qui acheminait le courrier, protégé par divers recoupements.
À côté de nombreuses lettres d’injures, dont certains auteurs qui signaient « VIVE THOREZ » sont maintenant parmi nos meilleurs correspondants, il y eut des envois massifs de timbres. L’idée du système de « boule-de-neige » (un service gratuit nouveau provoqué par chaque abonnement) était née, et, depuis, « UNIR » ne cessa de se développer.

Ce type de fonctionnement clandestin et cloisonné a toutefois permis une démocratie épistolaire que François Chouvel dans sa thèse de 1984 tient à souligner aux pages 409 et suivantes:

La nature des relations qu’entretient une organisation avec ses militants révèle, notamment la nature de cette organisation. Si l’on peut habituellement constater que «  par une étrange ironie, la construction du capital politique n’est jamais aussi grande (..) que dans les partis qui se donnent pour objet la lutte contre la concentration du capital économique » ( BOURDIEU) cette remarque est inadaptée s’agissant d’UNIR au sens où ce mouvement ne dispose pas d’un appareil, au sens strict, qui dominerait l’organisation et qui aurait donc partie liée avec l’existence et la persistance de l’institution et avec les profits spécifiques, matériels et  symboliques, qu’elle assure. De plus, on ne trouve pas à UNIR, les phénomènes de délégation et de remise de soi à l’organisation que l’on rencontre au P.C F. et qui autorisent la concentration du capital politique: celui-ci est détenu de manière indivise entre les membres du mouvement, qui, à l’inverse de la clientèle du P.C.F.. ne proviennent pas des couches les plus démunies socialement et qui, comme tels, ne s’estiment pas statutairement incompétents en matière politique et ne sont donc pas portés à s’exclure du débat et à légitimer cette exclusion en constituant les questions politiques comme des affaires de spécialistes. Cadres ou anciens cadres du P.C.F., rompus aux pratiques et à l’expression politiques depuis plusieurs décennies, ils n’entendent pas occuper au sein d’UNIR une position similaire à celle, dominée, qui était la leur dans le Parti, alors qu’UNIR a précisément pour vocation de contester le phénomène de réification des militants qui se produit dans le P.C.F.  La nature des rapports d’UNIR avec ses militants, rapports largement fondés sur un échange écrit, ce qui justifie l’appellation « démocratie épistolaire », empruntée au Comité de rédaction de la revue, peut-être évaluée selon quatre critères liés, à la fréquence de ces relations, A la possibilité d’expression interne dont disposent les militants, à leur faculté de promouvoir des modalités d’application particulière de la stratégie générale du mouvement, à la marge d’initiative, enfin, qui est la leur, en dehors de tout contrôle des instances statutaires du mouvement.
Tout d’abord, le mouvement, via le Collectif Responsable, entretient une correspondance nourrie avec tous les militants qui souhaitent obtenir des précisions qu’ils ne trouveraient pas dans UNIR ou dans le Supplément mensuel ou qu’ils voudraient voir mises en exergue. L’équipe de correspondance chargée des relations avec les lecteur assure un contact permanent avec ceux-ci, notamment avec les militants de province qui n’ont pas la faculté ou l’occasion de se déplacer à Paris: F. VILLACEQUE note qu il n est « jamais monté à Paris » mais que ses rapports avec UNIR n’ont ont pas moins été étroits grâce à « une énorme correspondance qui représente, de 1962 à 1972, plus de 300 pages dactylographiées » ; de même R.CODOU signale que « la correspondance était rigoureusement suivie et faisait l’objet de réponses avec tout le tact désirable ». Tous ces témoignages attestent de la densité de ces relations épistolaires qui représente l’une des modalités pratiques  de la démocratie interne d’UNIR au sens où ce vecteur personnalisé assure le complément d’information des militants et leur permet de participer aux débats suscités par le mouvement et de livrer leurs sentiments aux instances chargées de les coordonner. Ce lien permanent avec les militants représente un impératif que la clandestinité du mouvement rend catégorique mais aussi une tâche extrêmement lourde dans la mesure où le courrier quotidiennement reçu par UNIR est compris , selon les périodes entre 50 et 100 lettres et qu’UNIR a compté jusqu’à 6000 abonnés et 15 000 lecteurs. Cette correspondance, signée du pseudonyme d’un membre du Collectif Responsable et toujours amicale, comme le notent les destinataires, réconforte les militants et rompt l’isolement dans lequel se trouvent ceux qui sont toujours membres du P.C.F, du fait de leurs attaches clandestines avec UNIR. Dans certains cas, le lien personnel qui s’établit avec le lecteur, les éléments d’information ou les précisions non publiés dans la revue contenus dans la correspondance, le ton de celle-ci, lèvent les derniers obstacles qui séparent d’UNIR le militant suspicieux, ainsi que le note Maître LAURENT, sur la foi de sa propre expérience: « Il y a bon nombre d’années, les responsables d’UNIR ont eu la bonne idée, dans leur prospection de nouveaux lecteurs, de m’expédier à plusieurs reprises des numéros d’UNIR (..) J’avoue avoir été d’abord surpris et scandalisé par le contenu des numéros d’UNIR qui m’étaient adressés, et je n’étais pas loin de croire que ceux qui critiquaient si vivement nos dirigeants accomplissaient une besogne à mes yeux suspecte, par conséquent blâmable, d’autant plus que les thoréziens publiaient dans leur presse des filets venimeux tendant à faire croire qu’UNIR était une feuille à la solde de la police. Néanmoins, curieux par nature et pour bien approfondir une question, j’arrivais par moi-même à ne pas croire fondée l’accusation de feuille policière et cela en raison même du contenu des articles de cette feuille dont les arguments et le ton me paraissaient incompatibles avec une inspiration émanant de la police. Mais ce soupçon écarté, je demeurais toujours peu disposé a accepter les arguments et les critiques publiés par les camarades d’UNIR ou de ceux qui étaient liés avec eux. Il m’est arrivé alors d’écrire à la rédaction pour formuler des objections et réclamer des preuves de certaines accusations. Il m’a été régulièrement répondu dans un esprit de camaraderie et ces réponses ont été à l’origine de réflexions qui m’ont amené peu à peu à voir les choses d’une façon différente (..) ».
Cette correspondance serait toutefois purement platonique et procéderait d’une simple opération de relations publiques judicieusement menée si elle ne trouvait un écho dans les colonnes de la revue: dans ses publications le mouvement a toujours réserve une large place au courrier des lecteurs, sous forme par exemple d’une rubrique « libres discussions », « avis des lecteurs », et en 20 ans d’existence, plusieurs milliers de lettres ou d’extraits de lettres ont été reproduits dans les colonnes d’UNIR ou du Supplément mensuel. Publiées, ces lettres faisaient l’objet d’une courte réponse ou de remarques circonstanciées de la part du Collectif Responsable, du Comité de Rédaction ou d’un rédacteur occasionnel, selon que le militant se soit adressé à telle ou telle instances.
Toutes les contributions, y compris – voire d’abord, noblesse oblige –   les critiques, trouvent place dans la revue. Au reste, tous les militants peuvent devenir rédacteurs de la revue – et sont d’ailleurs sollicités dans ce sens – en s’engageant à produire selon une régularité préalablement définie dans un souci de planification du travail, des articles ou des études pour UNIR. Dans ce cas l’article adressé à la revue n’est pas immédiatement publié mais donne lieu dans un premier temps à discussion au sein du Collectif Responsable et du Comité de rédaction qui formulent en retour leurs remarques, l’auteur décidant, en dernière instance de maintenir son texte ou d’accepter d’en modifier le contenu. Un exemple de cette procédure est donné par un article concernant le 25e anniversaire de l’État d’lsrael adressé à UNIR par Jean PIROT : le Comité de rédaction formule par lettre auprès de l’auteur les réflexions, remarques ou désaccords que lui inspire l’article et lui demande s’il souhaite le réviser. Jean PIROT répond qu’il ne peut matériellement pas réécrire son texte dans les délais impartis et apporte les précisions que lui suggèrent les remarques du Comité de rédaction lequel publie donc le texte dans sa version initiale.  S’ils ne veulent ou ne peuvent accomplir ces tâches rédactionnelles, les militants ont la possibilité de participer aux Comités consultatifs qui se prononcent sur un travail collectif effectué par le mouvement : ainsi F. VILLACEQUE qui réside à Perpignan accepte de faire partie du Comité consultatif qu’UNIR souhaite instituer en prévision du débat sur «  la voie française au socialisme » qui donnera lieu à la publication d’un document retraçant les thèses du mouvement sur ce sujet: le Collectif Responsable écrit à Fernand VILLACEQUE « Nous nous réjouissons par avance des contributions critiques que tu enverras sur le projet qui te sera soumis comme à tous les membres du Comité consultatif. Naturellement, cela sera fait par tranches afin de faciliter l’élaboration du projet définitif ». Les membres de ce Comité reçoivent l’ensemble des documents et des contributions produites, formulent leurs remarques ou critiques et une commission nationale de synthèse met en forme et affine progressivement le texte dont les moutures successives sont à nouveau adressées pour avis aux militants… etc.  Cette procédure que semblent alourdir les échanges épistolaires présente l’avantage de maintenir un contact régulier et constant avec les lecteurs qui ne se sentent pas exclus du débat et dépossédés de leur possibilité d’intervention ; de plus la parfaite organisation administrative assurée par le Collectif Responsable allège considérablement  les pesanteurs

…/…

Grâce a son organisation décentralisée, au sein de laquelle chaque instances dispose d’une large autonomie et n’est soumise à aucune puissance tutélaire, par l’absence de concrétion d’un pouvoir, dilué au sens où il ne s’incarne pas dans un système de relations hiérarchiques établies entre les différentes instances, par la nature égalitaire de ces rapports et par les liens permanents et étroits qu’UNIR entretient avec ses militants, le fonctionnement d’ensemble du mouvement coïncide avec les aspirations de sa clientèle – dont l’homogénéité sociale a été soulignée – avide de se voir reconnu un droit d’expression dont elle est frustrée au sein du P.C.F..
L’absence de censure interne,  la pratique du libre débat, les relations confraternelles établies entre des militants aux caractéristiques sociales identiques, qui ont vécu ensemble les mêmes événements et y ont réagi de la même façon, dont les trajectoires ultérieures sont similaires et les intérêts communs, ont contribué à la cohésion du mouvement et explique en partie une pérennité qui a permis à UNIR de traverser deux décennies alors que des mouvements affichant des objectifs identiques périclitaient après deux années d’existence. Sur la foi de ce constat, on peut considérer qu’UNIR fut, comme le note J. CHAINTRON l’entreprise la plus persévérante et la plus convaincante de désintoxication du Parti ».

Dans ce sens le fonctionnement démocratique d’UNIR m’apparaît comme exemplaire.
Caillou, le 12 mars 2012

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