Archives de catégorie : Algérie

Alger. 10 avril 2012. Le 13 rue Denfert Rochereau

Nous redescendons de la Kasbah et retournons à la place Abd El Kader pour aller prendre un café dans un salon familial.

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Il y a là des toilettes bien propres. Aquilina pense qu’elle finira par écrire un guide toutistique des toilettes pour femmes à Alger! Un salon familial c’est une sorte de salon de thé où sont admis les femmes ainsi que les couples mais où sont refusés les hommes seuls. Peut -être qu’un étranger sera toléré mais certainement pas un Algérien. L’ambiance y est calme si du moins on supporte la musique RnB américaine. Il n’y a bien sur ni bière ni alcool mais aussi quelques couples d’amoureux bien sages.

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Je recherche donc le pensionnat de jeunes filles où Madeleine, orpheline de mère, a passé toute son enfance, élevée par sa tante. Je trouve donc au 13 de la rue Kélifa Boukhalfa la résidence de l’archevêque d’Alger qui y réside depuis l’indépendance.

C’est juste en face de la cinémathèque d’Alger (abandonnée).
(Lire a ce sujet le commentaire en dessous).

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Le monsieur qui nous reçoit croit savoir qu’avant il s’agissait d’une école maternelle. Je pense qu’il n’en sait rien mais ce n’est pas très important. Au rez-de-chaussée un grande pièce avec un escalier qui monte… Par contre il m’assure que les deux photos que je lui montre n’ont pas été prises dans cette école.

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En faisant le tour du pâté de maison je trouve, en haut de l’immeuble le balcon où devait peut-être se trouver ce que ma mère appelait son gourbi. Mais je n’en sais rien.

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Le gourbi de Madeleine

 

 

 

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Voilà. Il me reste à trouver le patio et la fontaine.

La suite se passe à Belcourt…

Caillou, le 26 avril 2012

 

 

 

Alger. 10 avril 2012, la Kasbah

Nous allons jusqu’au port et longeons la corniche jusqu’à l’entrée de l’Amirauté, mais il se met à pleuvoir. DSC04140DSC04142Nous revenons donc vers la place des Martyrs. Le centre de la place est occupé par un chantier de fouilles. Les ouvriers qui creusaient là pour la future station de métro ont trouvé des restes de maisons très anciennes, c’est ce que nous dit un monsieur, employé de la Poste, qui nous offre un café dans un petit bistrot de la place de Port Saïd. Il nous a abordé par curiosité car il n’y a pas beaucoup de tourisme à Alger et nous détonnons dans cette masse de passants pressés. “Pourquoi visitez-vous Alger? Qu’est-ce qui vous a amené ici? ” Et la discussion est intéresssante: Toulouse, les crimes qui viennent de s’y dérouler, les élections présidentielles, la situation en Algérie… Je retiens de notre échange cette phrase amusante: “l’Algérie est un pays habité par des berbères et par quelques intrus”. Voilà qui me met bien en face du problème toujours vivant de la division entre Arabes et Kabyles! Je retrouverais tout au long de la semaine cette curiosité des gens rencontrés sur notre voyage, une curiosité pleine de gentillesse et d’hospitalité.
DSC04145Ce petit bistrot où l’on boit des expressos très serrés et où les habitués mangent des gateaux debout devant le comptoir est très agréable. Mais ce n’est pas le cas de la plupart des cafés que nous avons apercus. En effet ils ne sont occupés que par des hommes et l’entrée d’une femme y est très fortement déconseillée. Trouver des toilettes devient très compliqué pour une femme. Il n’y a pas ou très peu de toilette publique et les seuls cafés ouverts aux femmes appelés “salons familaux” sont assez rares. Je m’aperçois assez vite qu’il règne ici une ségrégation de fait. La rue et les cafés, tous les espace publics sont réservés aux hommes. Les femmes, presque toutes voilées, y rasent les murs ou y circulent à plusieurs. J’apprendrais plus tard que ce sont les espaces privés, la maison, l’appartement qui leur sont reservés. Et cette ségrégation va jusqu’à l’absurde: ces hommes qui restent dehors sous une pluie battante, à tenir les murs, à peine abrités sous les auvents plutôt que rentrer chez eux…

Et puis nous montons dans la Kasbah d’Alger par de toutes petites rues de plus en plus étroites. Je suis frappé par la saleté des lieux. Ici chacun jette ses poubelles bien enveloppées dans un sac plastique, sur le tas, entre les étais des maisons effondrées. Nous montons à travers une décharge publique aux milieu des enfants joyeux qui sortent de l’école. Je suis révolté par la vétusté, par l’abandon total de tout service public, par le manque de réfection, de travaux, de ce qui fut “un des plus beaux sites maritimes de la Méditerranée” et qui est classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1992! Si des travaux ont quand même été effectués, je m’en excuse par avance, ce n’est pas cette petite promenade qui m’a permis d’en voir les résultats.

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Tout en haut nous rencontrons une équipe de futurs cinéastes de la toute nouvelle école du cinéma d’Alger.

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Les étudiants nous interviewent puis, sous un porche nous sommes invités par un ébéniste à venir visiter son atelier et à monter sur sa terrasse. Ses meubles sont magnifiques mais là il a envie de papoter. Il me raconte que sa maison servait, lorsqu’il était encore enfant, de boîte aux lettres pour le FLN et qu’ils ont été dénoncés par un traître encagoulé pendant “la bataille d’Alger”. Son oncle a disparu, son corps n’a jamais été retrouvé, son père a fait plus de 3 ans de prison… C’est un homme chaleureux, un artiste. Je lui parle de mon grand’père lui aussi ébéniste à Alger dans les années 30
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et il admire d’ailleurs son travail, sur une petite carte de visite ancienne que je lui montre. Pour lui l’effondrement de la Kasbah d’Alger est aussi dû à l’inconscience des habitants qui rajoutent sur les terrasses des murets, de la tôle, de la ferraille, des parpaings, des briques alors que ces maisons sont déjà fragiles. Il est passionné par son quartier. Il n’a rien à vendre, rien à demander, mais il offre tout simplement, pour le plaisir de montrer son pays, pour échanger quelques phrases… Pour mon esprit méfiant de Français où tout s’achète et tout se vend, c’est un peu surprenant. Il a un livre d’or qu’ils fait signer à tout ses visiteurs.

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Du haut de sa maison tout Alger est sous nos pieds. C’est fascinant, d’autant que le soleil se met de la partie. C’est donc bien Alger la blanche! Nous sommes émerveillés.

 

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 La suite plus tard…
Caillou le 25 avril 2012

 

 

 

 

 

 

 

Alger. 10 avril 2012.

Nous prenons donc le métro, le tout nouveau métro d’Alger et descendons à la station Khelifa Boukhalfa. C’est le bout de la ligne, mais c’est un terminus provisoire car ce métro, inauguré en octobre 2011, devrait se continuer jusqu’à la Place des Martyrs. Dès que je sors du métro je reconnais la grande poste d’Alger, toute blanche.

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Devant nous c’est l’avenue qui monte vers le palais du gouvernement, donc le lieu de toutes les grandes manifestations de l’Algérie Française, et en particulier de celle de la journée des tomates. Au dessus, à gauche, le palais du gouvernement où de Gaulle a dit le fameux «je vous ai compris». J’essaierai plus tard d’y accéder mais tout est bouclé. Il y a des policiers partout, sur tous les accès. C’est un moyen simple d’éviter des manifestations hostiles sous les balcons des gouvernants.

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La grande poste, je revois cette photo de Madeleine, prise en 1946 ou 47, avec cette coupe de cheveux très particulière. Et puis, en regardant bien, cette photo n’a peut-être pas été prise devant la grande poste d’Alger…

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Nous remontons la rue Larbi Ben M’Hidi, donc l’ex rue d’Isly, le lieu de cette terrible fusillade du 26 mars 1962, et arrivons sur la place Abd El Kader. Sur le côté de la place il y a encore un lieu célèbre c’est le Milk-bar, lieu de l’attentat du 30 septembre 1956. À ce sujet un livre vient de paraître : Lettre à Zohra D. de Danielle Michel-Chich aux Éditions Flammarion,
(http://blogs.mediapart.fr/blog/berjac/080312/lettre-zohra-d)
mais je ne l’ai pas lu, donc je n’en parlerai pas. Je sais aussi que l’on peut voir Zohra Drif, qui a posé la bombe du Milk-Bar, répondre à Danielle Michel-Chich lors d’un colloque à Marseille. C’est sur « YouTub… » (avec des commentaires haineux et des injures anti-sémites en dessous, donc je ne donne pas le lien !)

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Nous continuons par la rue Ben M’Hidi puis par la rue Patrice Lumumba. On passe devant le marché de la Lyre. Les beaux immeubles ravalés du quartier de la Grande Poste ont ici laissé la place à une architecture de la misère. Ce sont bien les mêmes édifices haussmanniens mais dans de bien tristes états. Des plantes s’accrochent aux façades sales aux crépis cloqués. Tout le quartier sent la misère et plus nous nous approchons de la Casbah plus cette misère surpeuplée devient énorme. Nous descendons par des rues commerçantes., par la rue Bouzrina, qui devait s’appeler rue de la Lyre.

Sous les galeries, devant les magasins, des centaines d’échoppes ont envahi le trottoir et la plus grande partie de la chaussé. On y vend tout un tas de babioles et de tissus, de vêtements, d’électroménager, de jouets… Et beaucoup de ces vendeurs sont les intégristes barbus et à calottes qui nous regardent passer d’un regard torve et en particulier la blonde Aquilina. Elle me rappelle qu’avec les lois d’amnistie beaucoup de ces anciens maquisards de la décennie terroriste se sont ensuite reconvertis dans le petit commerce… les mains pleines de sang.

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Nous arrivons devant l’ancienne synagogue, (lire le commentaire en dessous) transformée en mosquée.  La foule est immense, énorme, et elle va dans tous les sens, ce qui ralentit d’autant la circulation des passants. Bientôt nous nous retrouvons à la place des martyrs, cette place où vivait mon arrière grand’mère, la place du gouvernement, et que les français appelaient place du cheval, à cause de la statue équestre qui trônait au milieu.

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Je suis très ému en cherchant ses fenêtres, d’autant que je n’ai jamais compris où se trouvait exactement son appartement. Sur les photos de la place faites par mon père, je remarque bien qu’elles devaient être en décrochement de la galerie, mais où ?Circulation

Jour de Marché 2
Jour de marché petit

Quelques jours plus tard, revenant sur les lieux, j’oserais poser la question à des vendeurs du n°1 de la rue que je pensais être la bonne et ils m’indiquent, avec cette curiosité et cette gentillesse formidable que je suis au n°1 de la vue Vialar et non à celui de la rue Sainte.

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La rue Sainte

Voilà, c’est la première étape. J’ai retrouvé la maison de la mamie Wattebled.

Je fais une pause. La suite demain.

Caillou, le 24 avril 2012

Alger. 9 avril 2012.

Nous partons.

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L’avion tremble, s’ébroue, décolle, s’envole, et droit devant c’est Alger qui m’attend. Ce voyage j’en ai rêvé longtemps. Et c’est aujourd’hui, enfin, le grand départ. Vers le pays inconnu de Madeleine, le pays d’enfance de ma mère, celui dont elle parlait souvent et que je ne connais que par les lettres, les cartes postales, les photos anciennes des albums de familles. La cabine est totalement remplie. Beaucoup d’Algériens bien sûr, qui retournent au pays, et comme c’est le début des vacances scolaire on entend beaucoup de cris d’enfants.

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Aquilina, ma compagne de voyage, m’a laissé le côté du hublot. Elle sympathise très vite avec son voisin, un jeune infirmier habitant de Tournefeuille, qui part en vacances dans sa famille, quelque part dans le Sud algérien, vers Ghardaïa. Ils se sont trouvé un ami commun. Quelques instants plus tard, il nous invite déjà, à venir dans son village, visiter son pays. Il lit «La guerre d’Algérie » le pavé de Mohammed Hardi et Benjamin Stora.

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À l’arrivée, à l’aéroport Houari Boumediene, (Maison Blanche) nous faisons presque une heure de file d’attente pour valider nos passeports. Dans cette queue interminable, je vois les premiers travailleurs chinois, en groupe, des fidèles revenant de la Mecque, donc tout de blanc vêtus, et surtout les premiers intégristes, barbus, en quamis, dont une femme totalement habillée de noir, dont même les yeux sont cachés, comme une sorte de Belphégor. Nous attendons presque autant que la durée du vol de Toulouse à Alger. Mais il n’y a pas de cohue, juste une sorte de patience.

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Un peu plus loin, nos sacs à dos récupérés, nous sommes accueillis par Y. et T., qui nous emmènent en voiture jusqu’à Hussein Dey. T. est en licence de «management». C’est un voisin d’Omphale. Y. son neveu, est lui au chômage, mais il m’assure que ce n’est pas grave, qu’il y a beaucoup de travail en Algérie, que c’est en plein boom, même s’il s’agit d’emplois précaires et mal payés. Il travaille habituellement dans des entreprises de téléphonie. Le SMIC algérien est à 180€ par mois, soit 27 000 dinars (au cours non officiel de 148%).

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La circulation est très dense et la conduite se fait un peu à l’intimidation, en changeant brusquement de file. Y. fait le guide. Il nous désigne un quartier d’immeubles modernes, Fort-de-l’eau, (Bordj El Kiffan) dont le nom m’évoque immédiatement l’immigration minorquine en Algérie coloniale. Ce qui devait être, à l’époque, une terre de maraîchers est maintenant, dans cette interminable banlieue d’Alger, devenue une grande cité moderne, entourée d’autoroutes. Nous entrons, d’après ce que je vois, dans une grande métropole grouillante de vie.

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À Hussein Dey l’immeuble où habite notre amie Omphale  est très curieux. Il date de l’époque coloniale. C’est un grand rectangle de plusieurs étages qui abrite une vaste cour intérieure. Les balcons courent à chaque étage. Au rez-de-chaussée, sous la cour, on trouve un marché couvert. Dans l’entrée correspondant à l’escalier qui mène chez notre hôte, je découvre une mosaïque qui doit dater des années trente et qui prône l’ordre et la concorde. Tout est vieux et décati. L’ascenseur ne fonctionne pas, l’escalier sent la pisse de chat…

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Omphale est enseignante à la fac d’Alger. Elle est prof de physique. Son appartement qui était un logement de fonction à été vendu, pour une somme modique et elle en est donc propriétaire.

DSC04105Après les embrassades, nous repartons pour faire quelques courses et visiter le quartier.DSC04124

Dans le soleil couchant les vieux immeubles européens de l’avenue de Tripoli, qui n’ont manifestement jamais été entretenus ou ravalés, sont magnifiques, tragiquement magnifiques. Le tram qui vient d’être installé est encore à l’essai. Cette très longue avenue, avec d’un côté Kouba et de l’autre le centre ville d’Alger vient de perdre ses arbres. Les Moulins-Narbonne, qui longent les voies du chemin de fer et vont bientôt être détruits, sont occupés par des familles entières. Des immeubles neufs surgissent également, avec des panneaux en chinois.

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Plus haut, dans le quartier nous découvrons les jets d’eau de la petite place devant le palais du Dey, les fresques à la gloire des Algériens illustres, les arbres chaulés et surtout, la grande nouveauté : l’entrée du métro.

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Le soir avec nos ami(e)s, nous refaisons le monde en mangeant du poulet et moi je suis très impatient d’aller, demain, découvrir Alger.

Caillou, 23 avril 2012

Lettre à Mme Mauss-Copeaux

Bonjour Madame
Je n’ai pas pour habitude d’écrire à des auteurs.
Mais là je veux vous dire toute mon admiration pour votre travail.

Couv Algérie, 20 août 1955

Dans l’histoire de ma famille le “massacre de Philippeville” a été un événement fondateur dans la construction de la “perception” de ce qui arrivait en Algérie. Je veux dire qu’il y a un avant “Philippeville” et un après. Les lettres de mon arrière grand-mère, qui vivait à Alger, et qui écrivait à ma mère, en France, en témoignent. Avant, cette très vieille dame pense lucidement que la colonisation ne pourra pas continuer, que : “Personne n’est heureux ici. Une angoisse pèse sur le monde et tous les matins on se demande ce qui a pu se produire au cours de la nuit. Il n’y a pas plus d’Algérie que de Maroc ou de Tunisie. C’est le soulèvement du peuple arabe tout entier qui commence.” (18 décembre 1954).

Cette correspondance (des extraits) est lisible sur mon blog.

Après c’est la peur et elle brouille toute réflexions. Gamin, j’ai toujours entendu, dans les repas de famille “le massacre de Philippeville” (et les attentats d’Alger) comme la preuve de la barbarie des indigènes et du FLN. Et l’opinion “anti-colonialiste” de ma maman n’empêchait nullemment son père, son frère et tous les autres de marteler cette “opinion”.
Aussi, quand j’ai vu le film de Llédo: Algérie, histoires à ne pas dire, je me suis retrouvé de nouveau dans cette “terreur” et cette incompréhension. C’est un film émouvant, pour moi éprouvant, mais il n’est pas clair… Pas en tout cas sur la responsabilité du FLN dans le déclenchement de l’émeute. Et puis c’est un film qui s’oppose à un silence algérien sur cette question, et j’entendais trop les critiques qui, froidement, estimaient que “lever ce tabou” s’était critiquer la lutte d’Indépendance.
J’avais donc plusieurs questions:
– Pourquoi le FLN a lancé cette opération ?
– Comment peut on en arriver à massacrer des femmes et des petits enfants ?
– Comment peut on faire passer ces “crimes contre l’humanité” comme peu importants et honorer les commanditaires, les égorgeurs ou les poseurs de bombes?
Or votre livre m’ouvre les yeux.
– Il met en perspective le massacre de Philippeville dans l’histoire plus globale de la répression et des crimes de la colonisation, la haine, le racisme et la peur constante des indigènes…
– Il rectifie les erreurs, les manipulations et les fantasmes.
– Il précise le rôle et les responsabilités du FLN dans ce massacre. Le fait qu’il a été débordé par l’ivresse émeutiere  des “sétifiens”, des habitants des gourbis des bidonvilles… Par cette bouffée de haine ressassée par des années de mépris.
– Il compare avec raison ce qui s’est passé le 20 août 55 et la répression qui a suivie.

Et ce faisant vous n’oubliez pas de témoigner de la compassion pour les victimes européennes. Donc vous ne vous réfugiez pas derrière des comptabilité ou des comparaisons froides. Vous dites, en tant qu’Historienne, voilà les faits et vous le faite avec sensibilité. C’est ce que je pense qu’il faut faire. Surtout cette année! Ne pas nier l’horreur, ne pas s’en repaître comme le font les nost’algériques et pouvoir enfin regarder ce passé en face, en respectant toutes les douleurs.

Il me reste juste à vous demander qui a fait, à votre connaissance, le même travail sur les attentats d’Alger, sur les massacres d’Oran?

Un dernier point d’admiration c’est comment vous vous en sortez avec l’éternel débat entre Mémoire et Histoire. Vous n’avez pas rejeté les mémoires des témoins mais vous les avez confirmées ou infirmées avec des faits historiques recoupés. C’est vraiment un très beau livre et un livre utile! Je ne suis pas du tout un historien, je n’en ai pas la rigueur.
Avec tous mes remerciements
Cordialement

Caillou

La calentita

La calentita au coin des yeux !
(pour les petites croûtes au coin des yeux)

À la mi-juillet. Dans un sous-bois. Dans les environs de Montpellier. Tout autour, dans les collines, où le maquis de broussailles grésille sous la chaleur de midi, les cigales stridulent. Un peu en contrebas le mouton du méchoui tourne lentement sur ses braises, géré par les hommes, aux fronts de sueur et qui rient en buvant l’anisette.

Nous sommes dans un pique-nique organisé par une association d’amitié franco maghrébine, surtout culturelle. Elle a la particularité de rassembler des amoureux de l’Afrique du Nord, qu’ils soient Arabes, Pieds-noirs, Berbères, Juifs ou anciens coopérants. C’est une longue histoire, marquée par la colonisation, le racisme, l’antisémitisme, la guerre, l’exode, l’exil et le mépris. C’est une histoire douloureuse aussi. Mais là, dans ce sous-bois de petits chênes, il ne s’agit plus de déchirures ou de repli sur sa propre communauté. Les participants viennent y chercher autre chose.

Si l’association prend en charge le mouton du méchoui, il est de tradition que chacun, et surtout chacune, prépare un plat pour la kémia, cet assortiment de petites choses que l’on mange avec l’apéritif, ou pour les hors d’oeuvre, pour ses grandes assiettes de salades aux mille parfums, pour les desserts aussi…

Les raconter un à un serait trop long et fastidieux. Mais c’est sur de longues tables à tréteaux que s’alignent, au fil des arrivées, les petits plats en grès remplis de moules, de sardines à l’escabèche, de petits poulpes dans leur encre, les coupelles d’olives, les tramousses (que les Français appellent lupins), les bols remplis de pistaches, les purées de pois chiches…

On en est aux discours. Il en faut bien. Et tous les invités, assis sur des pliants ou debout, les bras croisés, sont en cercle, tandis que la présidente de l’association remercie les gens qui nous ont offert l’accès à leur terrain, au-dessus de la maison blanche à terrasse que l’on devine entre les arbres. On a faim. La fumée du méchoui dont la graisse bouillotte en tombant sur les charbons ardents nous fait frissonner des papilles.

Et puis, les remerciements terminés, tout le monde se retourne et on se dirige vers les tables dressées. Au milieu des hors d’oeuvres, dans un grand plat en verre, il y a un flan, blanc et croustillant, qu’une dame âgée découpe en petites parts avec une pelle à tarte. Elle sert chaque assiette que les convives lui tendent. Un attroupement tourne autour d’elle, essentiellement féminin. Toutes les dames présentes se pressent autour de ce plat. Et elles se mettent à le commenter. C’est la calentita. À base de farine de pois chiches avec des oeufs, mis au four et parfumé au cumin, cette tranche odorante, arrosée d’un filet d’huile d’olive, semble très simple. Les gens la mangent avec du pain et de la harissa. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais c’est dans les conversations que cette dégustation enchaîne que je découvre bien plus ce plat que dans mon assiette en carton. D’ailleurs il n’y en a déjà plus.

Tous les convives, autour de la table, racontent leurs rapports à la calentita. Ce plat, d’origine andalouse, était vendu dans les rues d’Oran, puis de toute l’Algérie, par de petits marchands arabes et les passants le dégustaient dans une tranche de pain. Une vielle dame, certainement d’origine pied-noir, se met à imiter le cri de ces marchands : « calentiiiiiiiiita » et tout le monde rit. Une autre, aux traits typiquement mauresques, n’est pas du tout d’accord sur la façon dont cette autre jeune femme, manifestement plus européenne prépare la calentita.

Les hommes eux ne disent rien sur la calentita mais… ils la mangent, arrosée d’un verre de blanc.

Qu’on l’appelle socca, farinata, calentita, qu’elle vienne de Nice ou de Gibraltar, qu’on la mange à Tanger ou à Bône… C’est toujours plus ou moins la même chose.

Aujourd’hui, dans ce sous-bois, autour de ce petit plat sans importance, c’est toute la culture méditerranéenne qui se raconte et se transmet. Tout à l’heure, nous aurons d’autres sujets de discussion et de divorces. On fera des choses importantes en faisant la promotion des poètes algériens dont personne ou presque en France ne se soucie. On construira un monde plus fraternel, plus ouvert aux cultures des autres, mais, finalement, ce brassage culturel ce sera vraiment réalisé dans la dégustation commune d’un plat qui rappelle le pays de l’enfance, l’insouciance (certainement mythifiée), et l’unité perdue et pourtant culturellement toujours vivante des petits peuples du Maghreb.

Caillou, 16 décembre 2011

L’association c’est Coup de Soleil
La recette de la calentita

Lettre à un militant algérien

 

Après cette semaine passée, à Toulouse, en compagnie des femmes marocaines et algériennes de la “Caravane pour l’égalité entre les femmes et les hommes”:

http://caravanetoulouse.blogspot.com/

Après cette semaine d’émotions, et de colères, de fraternité et de découvertes, tandis qu’elles repartent, j’avais envie de relire Albert Camus.
Bien m’en a pris. Je vous en fait part…

Caillou, 30 mai 2008

Portrait de Yousuf Karsh

Ce texte date d’octobre 1955 donc juste après le massacre de Philippeville, du 20 août précédent. Dans cette lettre Albert Camus écrit à Aziz Kessous, un socialiste algérien, ex-membre du parti du Manifeste, qui s’était proposé de lancer après que la rébellion eut éclaté, un journal “Communauté Algérienne”, qui, “dépassant le double fanatisme dont souffre aujourd’hui l’Algérie, puisse aider à la constitution d’une communauté vraiment libre”. Cette lettre a paru dans le premier numéro du journal, le 1er octobre 1955.

Mon cher Kessous

J’ai trouvé vos lettres à mon retour de vacances et je crains que mon approbation ne vienne bien tard. J’ai pourtant besoin de vous la dire.
Car vous me croirez sans peine si je vous dis que j’ai mal à l’Algérie, en ce moment, comme d’autres ont mal aux poumons. Et depuis le 20 août, je suis prêt à désespérer.
Supposer que les Français d’Algérie puissent maintenant oublier les massacres de Philippeville et d’ailleurs, c’est ne rien connaître au cœur humain. Supposer, inversement, que la répression une fois déclenchée puisse susciter dans les masses arabes la confiance et l’estime envers la France est un autre genre de folie. Nous voilà donc dressés les uns contre les autres, voués à nous faire le plus de mal possible, inexpiablement. Cette idée m’est insupportable et empoisonne aujourd’hui toutes mes journées.
Et pourtant, vous et moi, qui nous ressemblons tant, de même culture, partageant le même espoir, fraternels depuis si longtemps, unis dans l’amour que nous portons à notre terre, nous savons que nous ne sommes pas des ennemis et que nous pourrions vivre heureusement, ensemble, sur cette terre qui est la nôtre. Car elle est la nôtre et je ne peux pas plus l’imaginer sans vous et vos frères que sans doute vous ne pouvez la séparer de moi et de ceux qui me ressemblent.
Vous l’avez très bien dit, mieux que je ne le dirai: nous sommes condamnés à vivre ensemble. Les Français d’Algérie, dont je vous remercie d’avoir rappelé qu’ils n’étaient pas tous des possédants assoiffés de sang, sont en Algérie depuis plus d’un siècle et ils sont plus d’un million. Cela seul suffit à différencier le problème algérien des problèmes posés en Tunisie et au Maroc où l’établissement français est relativement faible et récent. Le « fait français » ne peut être éliminé en Algérie et le rêve d’une disparition subite de la France est puéril. Mais, inversement, il n’y a pas de raisons non plus pour que neuf millions d’Arabes vivent sur leur terre comme des hommes oubliés: le rêve d’une masse arabe annulée à jamais, silencieuse et asservie, est lui aussi délirant. Les Français sont attachés sur la terre d’Algérie par des racines trop anciennes et trop vivaces pour qu’on puisse penser les en arracher. Mais cela ne leur donne pas le droit, selon moi, de couper les racines de la culture et de la vie arabes. J’ai défendu toute ma vie (et vous le savez, cela m’a coûté d’être exilé de mon pays) ‘idée qu’il fallait chez nous de vastes et profondes réformes. On ne l’a pas cru, on a poursuivi le rêve de la puissance qui se croit toujours éternelle et oublie que l’histoire marche toujours et ces réformes, il les faut plus que jamais. Celles que vous indiquez représentent en tout cas un premier effort, indispensable, à entreprendre sans tarder, à la seule condition qu’on ne le rende pas impossible en le noyant d’avance dans le sang français ou dans le sang arabe.
Mais dire cela aujourd’hui, je le sais par expérience, c’est se porter dans le «no man’s land » entre deux armées, et prêcher au milieu des balles que la guerre est une duperie et que le sang, s’il fait parfois avancer l’histoire, la fait avancer vers plus de barbarie et de misère encore. Celui qui, de tout son cœur, de toute sa peine, ose crier ceci, que peut-il espérer entendre en réponse, sinon les rires et le fracas multiplié des armes ? Et pourtant, il faut le crier et puisque vous vous proposez de le faire, je ne puis vous laisser entreprendre cette action folle et nécessaire sans vous dire ma solidarité fraternelle.
Oui, l’essentiel est de maintenir, si restreinte soit-elle, la place du dialogue encore possible; I’essentiel est de ramener si légère, si fugitive qu’elle soit, la détente. Et pour cela, il faut que chacun de nous prêche l’apaisement aux siens. Les massacres inexcusables des civils français entraînent d’autres destructions aussi stupides opérées sur la personne et les biens du peuple arabe. On dirait que des fous, enflammés de fureur, conscients du mariage forcé dont ils ne peuvent se délivrer, ont décidé d’en faire une étreinte mortelle. Forcés de vivre ensemble, et incapables de s’unir, ils décident au moins de mourir ensemble. Et chacun, par ses excès renforçant les raisons, et les excès, de l’autre la tempête de mort qui s’est abattue sur notre pays ne peut que croître jusqu’à la destruction générale. Dans cette surenchère incessante, I’incendie gagne, et demain l’Algérie sera une terre de ruines et de morts que nulle force, nulle puissance au monde, ne sera capable de relever dans ce siècle.
Il faut donc arrêter cette surenchère et là se trouve notre devoir, à nous, Arabes et Français, qui refusons de nous lâcher les mains. Nous Français, devons lutter pour empêcher que la répression ose être collective et pour que la loi française garde un sens généreux et clair dans notre pays; pour rappeler aux nôtres leurs erreurs et les obligations d’une grande nation qui ne peut, sans déchoir, répondre au massacre xénophobe par un déchaînement égal; pour ac-
tiver enfin la venue des réformes nécessaires et décisives qui relanceront la communauté franco-arabe d’Algérie sur la route de l’avenir.
Vous, Arabes, devez de votre côté montrer inlassablement aux vôtres que le terrorisme, lorsqu’il tue des populations civiles, outre qu’il fait douter à juste titre de la maturité politique d’hommes capables de tels actes, ne fait de surcroît que renforcer les éléments anti-arabes, valoriser leurs arguments, et fermer la bouche à l’opinion libérale française qui pourrait trouver et faire adopter la solution de conciliation.
On me répondra, comme on vous répondra, que la conciliation est dépassée, qu’il s’agit de faire la guerre et de la gagner. Mais vous et moi savons que cette guerre sera sans vainqueurs réels et qu’après comme avant elle, il nous faudra encore, et toujours, vivre ensemble, sur la même terre. Nous savons que nos destins sont à ce point liés que toute action de l’un entraîne la riposte de l’autre, le crime entraînant le crime, la folie répondant à la démence, et qu’enfin, et surtout, I’abstention de l’un provoque la stérilité de l’autre. Si vous autres, démocrates arabes, faillissez à votre tâche d’apaisement, notre action à nous, Français libéraux, sera d’avance vouée à l’échec. Et si nous faiblissons devant notre devoir, vos pauvres paroles seront emportées dans le vent et les flam
mes d’une guerre impitoyable.
Voilà pourquoi ce que vous voulez faire me trouve si solidaire, mon cher Kessous. Je vous souhaite, je nous souhaite bonne chance. Je veux croire, à toute force, que la paix se lèvera sur nos champs, sur nos montagnes, nos rivages et qu’alors enfin, Arabes et Français, réconciliés dans la liberté et la justice, feront l’effort d’oublier le sang qui les sépare aujourd’hui. Ce jour-là, nous qui sommes ensemble exilés par la haine et le désespoir, retrouverons ensemble
une patrie.

Albert Camus