LE CAUCHEMAR

Devant l’école de mon quartier il y avait une échoppe, celle d’une marchande de bonbons. C’était une petite boutique pimpante tenue par une charmante vieille demoiselle, mademoiselle Line, Courte de son nom de famille. Elle y vendait, dans toutes les couleurs et les goûts deux sortes de bonbons: des pois à rayures et des pois à pois. A chaque sortie de l’école les enfants heureux envahissait le magasin en riant.


A vrai dire les pois à rayures lui revenaient un peu plus cher que les pois à pois mais elle les avait mis au même prix pour se simplifier la vente. Pour chaque enfant qui venait dans son magasin elle offrait un bonbon pour 10 bonbons achetés.
A la fin de la semaine, avec une balance, elle calculait ce qui lui restait, elle comparait avec l’argent qu’elle avait dans sa caisse, trouvait combien elle avait vendu de bonbons, combien elle en avait offert et combien elle devait en commander pour renouveler son stock.
Sa vie s’écoulait tranquille et joyeuse.
Un jour un enfant bizarre pénétra dans son magasin. Il avait des grosses lunettes et un air très sérieux. Comme elle ne l’avait jamais vu elle lui demanda son nom. Il se prénommait Milan, « de Bonheur », lui précisa-t-il.
Après avoir fait un tour dans le tout petit magasin il lui demanda 1 bonbon rose à rayures et 1 bonbon rose à pois. Mais au moment de payer, cet enfant étrange prit une drôle de voix et lui demanda :
– Si je reviens demain, et que je reprends 1 pois rose à rayure et 1 pois rose à pois, je payerai le même prix ?
– Bien sûr lui dit Line, toujours souriante.
Milan prit une mine dubitative.
– Mais si, au lieu de prendre 2 bonbons chaque jour, je prends 10 bonbons tous les 5 jours, tu m’en donneras un ?
– Bien sûr lui dit Line, toujours souriante.
Milan sourit tristement.
– C’est pas juste ! Je te propose un contrat. Je t’achète chaque jour 2 bonbons et tu me fais un forfait d’un cinquième de bonbons par commande. Cela revient au même n’est-ce pas ?
Line en convint et chaque jour le petit garçon bizarre achetait 2 bonbons qu’il payait 1/5 de moins.
A la fin de la semaine Line dut ouvrir un nouveau cahier pour calculer ses ventes.
Quelques temps plus tard le petit garçon revint à la charge:
– J’ai appris, par mon papa, que tu achetais les bonbons pois à pois moins chers que les pois à rayures, est-ce exact ?
Line en convint.
Le petit garçon la regarda bizarrement.
– Comme il se trouve que j’aime mieux les pois à rayures, même si des fois je vous prends des pois à pois, je voudrais avoir un forfait différent si je prends l’un ou l’autre.
Line ne souriait plus.
– De toute façon, si vous ne me faites pas un prix forfaitaire diminué d’un cinquième différent suivant que c’est un pois à pois ou un pois à rayures je ne viendrais plus chez vous et je raconterai partout que vous faites payer le même prix pour les pois à pois et les pois à rayures…
Line aurait dû jeter dehors le vilain petit garçon mais elle aimait son métier et ses clients. Elle se résigna donc.
De ce jour il demanda tous les jours le forfait « un pois à pois et un pois à rayures » ou le forfait « un pois à pois et un pois à pois » ou le forfait « un pois à rayures et un pois à rayures ».
A la fin de la semaine Line dut acheter une calculatrice et ouvrir un grand livre « La facturation de Milan (de Bonheur) ». Elle s’enfermait dans la boutique et ne se lavait plus les cheveux. Comme elle passait tout son temps en écritures et en calculs, elle n’en eut plus pour faire la poussière et les carreaux. La boutique devint sale et ténébreuse. Les autres enfants changèrent de boutique.
Quelques temps plus tard l’horrible petit garçon revint à la charge.
Il demanda que Line lui fasse aussi des forfaits les jours où il n’avait pas pu acheter 2 bonbons pour les jours où il en avait acheté plus que deux. (Ce qui d’ailleurs était très rare). Il exigea que la livraison des bonbons dans la cour de l’école soit comprise dans le forfait. Et il imposa que ses commandes de livraisons soient exécutées dans le quart d’heure quitte à ce que la boutique soit fermée.
Line dut consentir à tout…
Mais quelques temps plus tard elle se rendit à l’évidence. Il n’y avait plus d’enfants, plus de vente, mais un énorme travail de paperasse pour un seul client. Elle ne pouvait plus continuer. Elle chercha à vendre sa boutique. Le papa de Milan, Monsieur Bayard, lui en offrit un prix dérisoire et ouvrit à la place un cabinet de consultation financière qui fit fortune en quelques mois.
Line, devenue chômeuse, se rendit un jour, par curiosité, dans son ancienne boutique qui était maintenant un hall rutilant. Un jeune homme souriant lui demanda quel était l’objet de sa visite. Elle lui raconta son aventure et il se mit à rire.
« Il suffisait de compter toutes les semaines ou tous les mois tout ce que votre vilain petit garçon avait acheté et de lui faire cadeau d’un bonbon par dizaine. Vous vous êtes fait rouler mademoiselle.
Alors Line est partie, et mon histoire est finie.

Caillou. 2003

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