Le soleil noir – 6°

Le soleil noir – 6°

Palais de la Mutalité.
Beaucoup de foule, de sons, d’engeulades, de discussions, de slogans, de vendeurs. Jacqueline est là. La vente est bonne. Madeleine est venue avec elle par curiosité, curiosité amusée car elle n’y croit pas ou du moins pas beaucoup. Les crieurs de journaux communistes, tout aussi puritains qu’ils soient en cette occasion, ne peuvent s’empêcher de lorgner vers une aussi jolie sympathisante. Jacques arrive avec un ami qu’elle n’a jamais vu. Il présente Pierre à Jacqueline et à Madeleine par la même occasion. Puis Jacques s’en va prendre sa pile de « Clarté » et crier comme tout le monde. Pierre attend l’ouverture des portes, Madeleine aussi.
– Il y a beaucoup de monde ce soir.
– Oui, Boof !
– Vous êtes communiste ?
Madeleine hésite un peu puis lui répond :
– Non ! Nihiliste.
Alors Pierre rigole et lui fait finalement un peu la cour tandis qu’elle regarde, avec un sourire un peu moqueur, un Pierre sûr de son fait.
Les portes s’ouvrent enfin et tout le monde s’engouffre dans la grande salle du rez-de-chaussée, sauf les militants du service d’ordre, en cas d’une arrivée des pro-chinois.
Au balcon, vers la droite, Jacques, Pierre, Madeleine et Jacqueline, ou Jacques, Jacqueline, Madeleine et Pierre, ou Madeleine, Jacques, Pierre et Jacqueline s’asseyent sur la première rangée de fauteuils.

Les orateurs changent, apportant chacun leur part de cris, d’émotion. La chaleur monte et des milliers de pieds frappent le sol. Le public scande « Liberté pour la Grèce ». Les Grecs hurlent encore plus fort, dans la salle, leur désespoir, la haine du fascisme qui, eux, les touchent directement. Pierre, profondément ému, n’accorde plus la moindre attention à Madeleine.

Dans la foule qui maintenant s’échappe de la Mutu, Jacques et Jacqueline, Madeleine et Pierre, s’en vont vers un café d’étudiant, rue Cornu.
Jacques se tait. Seul Pierre, exalté, discourt pour ne rien dire. Les trois autres l’écoutent. Puis il réalise ensuite qu’il parle seul alors il se tait. Il leur en veut un peu, il est ennuyé pour Madeleine, il se sent ridicule.
Madeleine, par contre, n’a pas perdu une seule de ses paroles, mais si mon bel imbécile le savait ce ne serait plus un imbécile. Ils ressortent du café enfumé, puis se séparent chacun dans sa direction. Pierre remonte la rue de l’Université, et il se perd, loin de Madeleine.

Du côté des Halles ; le jour commence. Le bruit et la fureur loin du fascisme des colonels grecs. Les livreurs de viande sont plein de sueur et la fatigue leur colle aux mains.
Plus loin, vers l’Ouest, Andrée et Michel dorment ensemble. Andrée se sent bête. Elle est clouée par Michel, elle est seule. Elle écrit bien, de temps en temps, quelque part dans la Manche, une ou deux fois par an. Cela fait deux vieux de plus qui vivent de lettres et d’espoir. Une taupe dans un tunnel de boue, même si, au-dessus, c’est un parterre de roses… Mais « tous les mots n’ont pas plus de sens que le bruit d’un train… * »

(* Antoine)

À suivre.

Caillou, 1967.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.