Disparaître en Indochine – 14

Chapitre 14

À Lyon Thierry dùt attendre un peu dans le couloir pour pouvoir descendre du train.
Le quai, étroit, venteux et long, était envahi par les voyageurs et il mit beaucoup de temps pour atteindre l’escalator qui permettait d’atteindre l’immense sous-sol de la gare. Mais, lorsqu’il arriva il remarqua tout de suite la silhouette de Blanchard qui l’attendait en bas, juste au débouché du trottoir roulant. L’ex-commissaire le regardait, droit dans les yeux. Il y avait encore quelques mètres et Thierry levait la main pour lui faire signe lorsqu’il remarqua, très étonné, le petit mouvement de dénégation que lui faisait le vieux flic. C’était imperceptible. Mais le jeune homme comprit qu’il ne fallait pas le saluer. D’ailleurs Blanchard se retournait, avec l’air que quelqu’un qui s’impatiente, ne trouvant pas la personne attendue, et il fendit la foule pour se diriger vers le groupe de cabines téléphoniques situé au milieu de la galerie. Le jeune homme le suivit puis, posant sa valise au sol, chercha une carte téléphonique dans son portefeuille. Le flic entra dans une cabine libre, fit un numéro sur le cadran puis se retourna. Thierry était devant lui, faisant semblant d’attendre que la cabine se libère.
–  Vous êtes suivi !
Il parlait dans le combiné et laissa un blanc.
– C’est un mec en blouson. Il doit avoir une quarantaine d’années, plutôt petit. Il vous attend, juste devant le marchand de journaux. Ne vous retournez surtout pas.
La cabine de droite se libérant, Thierry s’y engouffra et put voir Blanchard écrivant sur son carnet : Dans dix minutes au Cinéma La Fourmi, Rue Corneille. Il laissa la page ouverte quelques instants pour être bien  certain que Thierry l’avait lue puis il raccrocha et disparut dans la foule. Quelques instants plus tard le jeune homme sortait de la gare.
Il demanda son chemin à un policier municipal qui, avec un groupe de trois collègues surveillaient le parvis de la gare, puis il prit le cours Lafayette. N’osant pas se retourner, il ne mit que quelques minutes pour trouver le cinéma. Sur la façade sombre il y avait plusieurs films à l’affiche et Thierry ne savait pas lequel il devait choisir. Il pénétra dans  le hall et demanda donc un billet pour la séance qui commençait…
Derrière la caisse, dans l’ombre de la galerie, une fois son billet déchiré par la jeune fille en uniforme, il retrouva l’ancien commissaire.
– Il n’est pas rentré ?
– Non, il va attendre devant que tu ressortes. Il te suit depuis combien de temps ?
– Aucune idée. Je ne m’en étais pas rendu compte.
Blanchard réfléchit puis décida qu’il allait repartir seul au rendez vous avec Raoul et que Thierry n’avait qu’a rester pour les attendre dans le cinéma.
– J’en ai pour une demi-heure. Tu ne bouges pas d’ici et je reviens avec mon collègue.
Thierry entra dans la salle, plongée dans le noir et il s’assit dans un des premiers sièges, tout en haut, près de la porte d’entrée. Le film était commencé depuis plusieurs minutes. Il ne comprenait rien à l’action sur l’écran et avait de toute façon l’esprit ailleurs, se penchant à chaque fois qu’une personne entrait, silhouette noire sur un fond rouge.
Il avait un peu peur. La salle obscure était presque vide, seuls quelques spectateurs, isolés, se devinaient, loin devant, vers le milieu des rangées de fauteuils. L’attente lui parut très longue. Mais, vers le milieu de la séance, il vit enfin entrer Blanchard, seul, qui le chercha du regard puis vint s’asseoir à côté de lui. Il chuchota.
– Raoul ne veut pas te rencontrer. Il est venu avec moi pour savoir quel est le bonhomme qui te file le train et comme celui-ci était toujours devant le cinéma, il l’a reconnu. Ce type est un ancien collègue à lui, toujours en activité. Il travaille aux  renseignements généraux de Marseille. Là-bas il est connu sous le nom de Max. Il est surtout connu pour protéger les colleurs d’affiches du Front National. Raoul, dès qu’il l’a vu, m’a raconté que cet individu a formé les gros bras du DPS, le Département Protection Sécurité, le Service d’Ordre du mouvement de Le Pen.
– On peut être flic des RG et militer en même temps dans un parti d’extrême droite ?
Blanchard haussa les épaules et ne répondit rien à une telle naïveté…
– Bon, concernant Raoul, on va lui téléphoner une fois qu’on aura réussi à semer ce connard. On va sortir, toi d’abord, puis moi un peu après. Comme il ne me connaît pas c’est moi qui serais derrière lui. Tu vas aller à la grande poste qui se trouve dans le presqu’île, place Antonin Poncet. En sortant du cinéma tu vas vers le Rhône, tu le franchis, puis tu tournes à gauche. Tu descends le fleuve, tu passes le pont de la Guillotière et c’est un petit peu plus loin, sur ta droite. Tu ne peux pas la louper.
– Et une fois à la poste qu’est-ce que je fais ?
– Tu vérifies qu’il est rentré derrière toi. Tu fais semblant de chercher une information dans un annuaire et dix minutes plus tard tu sors rapidement et tu t’engouffres dans le taxi que j’aurais été chercher et qui sera garé juste devant la porte de droite de l’édifice.
– Mais s’il me suit il aura le temps de relever le numéro ?
– On s’en fout. Ce que je veux c’est le semer sans qu’il se doute qu’il a été repéré. Il croira que tu vas à l’adresse trouvée dans l’annuaire !

Une demi-heure plus tard Thierry et Blanchard buvaient des bières à la terrasse d‘un café devant la gare de Vénissieux. Le taxi les ayant déposés à la place Gambetta, ils avaient pris le métro jusqu’à cette gare excentrée.
Blanchard avait téléphoné à Raoul et ils l’attendaient tranquillement. Le vieux flic souriait au soleil.
–  On s’en est bien sortis non ? Cela me rappelle ma jeunesse ! Il doit se maudire ce petit con ! Et se faire engueuler par ces chefs ! Bien fait pour sa gueule à ce crétin ! D’autant que je n’ai jamais pu les blairer ces flics d’extrême droite !
– Mais vous n’en étiez pas un ?
Le vieux flic le regardait, interloqué, ne sachant pas quoi répondre
– Tiens voila Raoul !
Ils se levèrent en voyant s’approcher un vieux monsieur en veste de velours côtelés.
– Salut Maximin ! Bonjour monsieur. Garçon, apportez-moi un picon-bière !
Il prit une chaise et ils attendirent quelques instants l’arrivée de sa consommation pour commencer leurs discussion.
– Vous ne m’avez pas amené ce connard de Max à vos guêtres, j’espère ?
Blanchard nia furieusement du menton.
– Non, Raoul, je l’ai semé à la grande poste.
– Bon, très bien, mais ne vous leurrez pas, il va vous retrouver tôt ou tard. Alors vous, jeune homme, depuis combien de temps êtes vous suivi ?
Thierry ne savait pas quoi dire mais l’incident de l’avant-veille lui revint en mémoire.
– Écoutez, avant-hier soir j‘ai été au cinéma et à mon retour, à l’hôtel, le veilleur de nuit m’a demandé si j’avais rencontré la personne qui était passé en début de soirée, et qui voulait me voir. Or personne à Marseille ne connaissait mon adresse en dehors du contact que j’étais venu visiter. Si cela se trouve c’est depuis 2 jours que l’on me suit !
– Ce contact c’est Chavez ? demanda Raoul à Blanchard.
– Oui.
– Ce n’est pas Chavez qui a pu mettre un flic du FN sur la trace de notre jeune ami. Or tu m’as joint jeudi matin?
– Affirmatif.
– Et j’ai tout de suite pris contact avec mon ancien service, ici, à Lyon. Donc si c’est depuis jeudi que vous êtes suivi, cela est une conséquence soit de votre contact avec Chavez, soit de mes propres démarches…
Il réfléchissait… Le silence s’installa.
Thierry finit par le rompre et demanda :
– Et vous avez obtenu les coordonnées du responsable communiste lyonnais qui était en contact avec Chavez ?
– Robert ?
– Je ne sais pas son nom ! Chavez ne me l’a pas donné. C’est Robert qu’il s’appelait ?
– Oui. Mais il ne veut pas vous rencontrer. Pourquoi vouliez-vous le voir ?
Thierry regarda Blanchard en soupirant. Puis il recommença à raconter l’histoire de son oncle Adrien.
Il y eut un long silence après. Puis Raoul, repris le fil :
– En fait j’ai trouvé une mention de ce type dans une archive datant de 1956 : une étude sur les cadres du PCF ayant quitté ses rangs ou ayant été exclus après les événements de Budapest. Après 56 il a changé d’activité, de boulot, de relations. Il a refait sa vie. J’ai réussi à le joindre au téléphone, mais il ne veut absolument pas vous rencontrer. Pour lui vous êtes un danger. Je ne vous avais rien promis et maintenant je ne peux plus rien faire pour vous. Je ne peux pas dévoiler son identité…
Le soir tombait sur la ville. Blanchard buvait sa bière en silence, l’air désolé.
Raoul se leva et leur serra la main.
– Navré ! Rentrez chez vous… Il vaut mieux laisser tomber. J’espère que ceux qui vous suivent le comprendront aussi, mais il n’y a rien à tirer de ces vieilles histoires, et moi j’ai promis à Robert qu’il aurait la paix.
Le soir même Thierry rentrait à Toulouse. Il fallait quand même reprendre le boulot lundi…

À suivre…

Caillou, 1984

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